Jane, devenue tout à coup furieuse, allait, venait, faisait
claquer les portes battant l'air de sa jupe.
--Eh bien! si c'était vrai? s'exclama-t-elle.
Puis, après un instant:
--D'ailleurs, j'en ai assez de vivre ici! Je vais partir.
Hugues, tandis qu'elle parlait, l'avait regardée. Dans la clarté
de la lampe, il revit son clair visage, ses prunelles noires, ses
cheveux d'un or faux et teint, faux comme son coeur et son amour!
Non! ce n'était plus à la figure de la morte; mais, frémissante en
ce peignoir où sa gorge haletait, c'était bien la femme qu'il
avait étreinte; et, quand il l'entendit s'écrier: «Je vais
partir!» toute son âme chavira, se retourna vers un infini
d'ombre...
À cette solennelle minute, il sentit qu'après les illusions du
mirage et de la ressemblance, il l'avait aimée aussi avec ses sens
--passion tardive, triste octobre qu'enfièvre un hasard de roses
remontantes!
Toutes ses idées lui tourbillonnaient dans la tête; il ne sut plus
qu'une chose: il souffrait, il avait mal, et il ne souffrirait
plus si Jane ne menaçait pas de partir. Telle qu'elle était, il la
voulait encore. Il avait honte, intérieurement, de sa lâcheté;
mais il ne pourrait plus vivre sans elle... D'ailleurs, qui sait?
le monde est si méchant! Elle n'avait même pas voulu se justifier.
Alors il fut pris tout à coup d'une immense détresse devant cette
fin d'un rêve qu'il sentait à l'agonie (les ruptures d'amour sont
comme une petite mort, ayant aussi leurs départs sans adieux).
Mais ce n'est pas seulement la séparation d'avec Jane ni le bris
du miroir aux reflets qui le navraient le plus à ce moment: il
éprouvait surtout une épouvante de songer qu'il était menacé de se
retrouver seul--face à face avec la ville--sans plus personne
entre la ville et lui. Certes, il l'avait choisie, cette Bruges
irrémédiable, et sa grise mélancolie. Mais le poids de l'ombre des
tours était trop lourd! Et Jane l'avait habitué à en sentir
l'ombre arrêtée par elle sur son âme. Maintenant il la subirait
toute. Il allait se retrouver seul, en proie aux cloches! Plus
seul, comme dans un second veuvage! La ville aussi lui paraîtrait
plus morte.
Hugues, affolé, s'élança vers Jane, saisit sa main et supplia:
«Reste! reste! j'étais fou...» la voix molle, mouillée à des
larmes--eût-on dit--comme s'il avait pleuré en dedans.
Ce soir-là, en s'en retournant au long des quais, il se sentit
inquiet, dans l'appréhension d'on ne sait quel péril. Des idées
funèbres l'assaillirent. La morte le hanta. Elle semblait revenue,
flottait au loin, emmaillotée en linceul dans le brouillard.
Hugues se jugea plus que jamais en faute vis-à-vis d'elle.
Soudain, un vent s'éleva. Les peupliers du bord se plaignirent.
Une agitation tourmenta les cygnes dans le canal qu'il longeait,
ces beaux cygnes centenaires et séculaires, descendus d'un blason
--dit la légende--et que la Ville fut condamnée à entretenir à
perpétuité, cygnes expiatoires, pour avoir mis à mort injustement
un seigneur qui en avait dans ses armes.
Or les cygnes, si calmes et blancs d'ordinaire, s'effarèrent,
éraillant la moire du canal, impressionnables, fiévreux, autour
d'un des leurs qui battait des ailes et s'y appuyant, se levait
sur l'eau comme un malade s'agite, veut sortir de son lit.
L'oiseau semblait souffrir: il criait par intervalles; puis,
s'enlevant d'un essor, son cri, par la distance, s'adoucit; ce fut
une voix blessée, presque humaine, un vrai chant qui se module...
Hugues regardait, écoutait, troublé devant cette scène
mystérieuse. Il se rappela la croyance populaire. Oui, le cygne
chantait! Il allait donc mourir, ou du moins sentait la mort dans
l'air!
Hugues frissonna. Était-ce pour lui ce mauvais présage? La cruelle
scène avec Jane, sa menace de partir, ne l'avaient que trop
préparé à ces noirs pressentiments. Qu'est-ce qui doit de nouveau
finir en lui? Pour quel deuil ces crêpes de la nuit
superstitieuse? De quoi va-t-il encore une fois être veuf!