Hugues souffrait; de jour en jour les dissemblances
s'accentuaient. Même au physique, il ne lui était plus possible de
s'illusionner encore. Le visage de Jane avait pris une certaine
dureté, en même temps qu'une fatigue, un pli sous les yeux qui
jetait comme une ombre sur la nacre toujours pareille et la
pupille de jais. La fantaisie aussi lui était revenue, comme au
temps de sa vie de théâtre, de se velouter de poudre les joues, de
se carminer la bouche, de se noircir les sourcils.
Hugues avait essayé en vain de la dissuader de ce maquillage, si
en désaccord avec le naturel et chaste visage dont il se
souvenait. Jane raillait, ironique, dure, emportée. Mentalement,
il se remémorait alors la douceur de la morte, son humeur égale,
ses paroles d'une noblesse si tendre, comme effeuillées de sa
bouche. Dix années de vie commune sans une querelle, sans un de
ces mots noirs qui montent comme la vase du fond remué d'une âme.
Les différences entre les deux femmes se précisaient maintenant
chaque jour davantage. Oh! non, la morte n'était pas ainsi! Cette
évidence le navra, supprimant ce qui avait été l'excuse d'une
aventure dont il commençait à voir la misère. Une gêne, presque
une honte l'envahit: il n'osait plus songer à celle qu'il avait
tant pleurée et vis-à-vis de laquelle il commençait à se sentir
coupable.
Dans les salons où s'éternisent des souvenirs d'elle, il n'allait
plus qu'à peine, troublé, confus devant le regard de ses
portraits, un regard--eût-on dit--qui reproche. Et la chevelure
continuait à reposer dans la boîte de verre, presque délaissée, où
la poussière accumulait sa petite cendre grise.
Plus que jamais, il se sentait l'âme toute molle et désemparée:
sortant, rentrant, sortant encore, chassé pour ainsi dire de sa
demeure à celle de Jane, attiré à son visage quand il en était
loin, et pris de regrets, de remords, de mépris de lui-même, quand
il se retrouvait auprès d'elle.
Son ménage aussi allait à la débandade; plus rien de ponctuel,
d'organisé. Il donnait des ordres, puis les changeait;
contremandait ses repas. La vieille Barbe ne savait plus comment
régler sa besogne, s'approvisionner. Triste, inquiète, elle priait
Dieu pour son maître, sachant la cause...
Car souvent on apportait des notes, des factures acquittées,
réclamant des sommes importantes pour les achats faits par cette
femme. Barbe, qui les recevait en l'absence de son maître,
demeurait stupéfaite: d'incessantes toilettes, des colifichets,
des bijoux ruineux, toutes sortes d'objets qu'elle obtenait à
crédit, usant et abusant du nom de son amant, dans les magasins de
la ville où elle achetait sans cesse, avec une prodigalité qui rit
de la dépense.
Hugues cédait à tous ses caprices. Pourtant elle ne lui en sut
aucun gré. De plus en plus, elle multipliait ses sorties,
s'absentant parfois une journée entière, et le soir aussi;
ajournant les rendez-vous pris avec Hugues, lui écrivant des
billets hâtifs.
Maintenant elle prétendait avoir noué quelques relations. Elle
avait des amies. Est-ce qu'elle pouvait toujours vivre seule
ainsi? À un autre moment, elle lui annonça que sa soeur était
malade, une soeur qui habitait Lille et dont elle ne lui avait
jamais parlé. Il lui faudrait aller la voir. Elle resta absente
quelques jours. Quand elle revint, les mêmes manèges
recommencèrent: vie éparse, absences, sorties, va-et-vient
d'éventail, flux et reflux où l'existence de Hugues se trouvait
suspendue.
À la longue, il conçut quelques soupçons; il l'épia; alla, le
soir, rôder autour de sa demeure, fantôme nocturne dans cette
Bruges endormie. Il connut le guet dissimulé, les haltes
haletantes, les coups de sonnette brefs dont la titillation meurt
dans les corridors qui se taisent, la veille en plein vent jusque
tard dans la nuit devant une fenêtre éclairée, écran du store où
passe en ombres chinoises une silhouette qu'on croit à chaque
seconde voir apparaître double.
Il ne s'agissait plus de la morte; c'est Jane dont le charme peu à
peu l'avait ensorcelé et qu'il tremblait de perdre. Ce n'est plus
seulement son visage, c'est sa chair, c'est tout son corps dont la
vision s'évoquait pour lui, brûlante, de l'autre côté de la nuit,
tandis qu'il n'en apercevait que l'ombre flottant dans les plis
des rideaux... Oui! il l'aimait elle-même, puisqu'il en était
jaloux, jusqu'à en souffrir, jusqu'à en pleurer, quand il la
surveillait, le soir, cinglé par le minuit des carillons, par les
petites pluies, incessantes en ce Nord, où sans trêve les nuages
s'effilochent en bruines.
Et il restait, guettant toujours, allant de long en large dans un
court espace comme dans un préau, parlant tout haut en vagues
paroles de somnambule, malgré la pluie qui s'activait--neige
fondue, boues, ciels brouillés, fin d'hiver, toute la désolante
tristesse des choses...
Il aurait voulu savoir, élucider, voir... Ah! quelle angoisse! et
quelle âme avait-elle donc, cette femme, pour lui faire mal ainsi,
tandis que l'autre--la si bonne, la morte--semblait à ces
minutes suprêmes de sa détresse se lever dans la nuit, le regarder
avec les yeux apitoyés de la lune.
Hugues n'était plus dupe; il avait surpris des mensonges chez
Jane, rejointoyé des indices; il fut bientôt éclairé tout à fait
quand plurent chez lui, selon une habitude en ces villes de
province, les lettres, les cartes anonymes pleines d'injures,
d'ironies, de détails sur les tromperies, les désordres qu'il
avait déjà soupçonnés... On lui donnait des noms, des preuves.
Voilà l'aboutissement de cette liaison avec une femme de rencontre
où une cause, si avouable au début, l'avait entraîné. Quant à
elle, il romprait; voilà tout! Mais comment remédier à la
déchéance vis-à-vis de lui-même, à son deuil tombé dans le
ridicule, à cette chose sacrée, qu'étaient son culte et son
sincère désespoir, devenue la risée publique?
Hugues s'affligea. Jane aussi était finie pour lui; c'est comme si
la morte mourait une seconde fois. Ah! tout ce qu'il avait déjà
enduré de cette femme fantasque, trompeuse!
Il alla chez elle un dernier soir pour se délivrer, dans l'adieu,
du poids de douleur accumulé en son âme à cause d'elle.
Sans colère, avec un infini navrement, il lui raconta qu'il avait
tout appris; et comme elle le prenait de haut, mauvaise, avec un
air de bravade: «Quoi? Qu'est-ce que tu dis?», il lui montra les
délations, les honteux papiers...
--«Tu es sot assez pour croire à des lettres anonymes?» Et elle se
mit à rire d'un rire cruel, découvrant ses dents blanches, des
dents faites pour des proies.