IX

Hugues avait éprouvé une grande désillusion depuis le jour où il

eut ce bizarre caprice de vêtir Jane d'une des robes surannées de

la morte. Il avait dépassé le but. À force de vouloir fusionner

les deux femmes, leur ressemblance s'était amoindrie. Tant

qu'elles demeuraient à distance l'une de l'autre, avec le

brouillard de la mort entre elles, le leurre était possible. Trop

rapprochées, les différences apparurent.

À l'origine, tout ébloui du même visage retrouvé, son émoi était

complice; puis peu à peu, à force de vouloir émietter le

parallèle, il en vint à se tourmenter pour des nuances.

Les ressemblances ne sont jamais que dans les lignes et dans

l'ensemble. Si on s'ingénie aux détails, tout diffère. Mais

Hugues, sans s'apercevoir qu'il avait changé lui-même sa façon de

regarder, confrontant avec un soin plus minutieux, en imputait la

faute à Jane et la croyait elle-même toute transformée.

Certes, elle avait toujours les mêmes yeux. Mais, si les yeux sont

les fenêtres de l'âme, il est certain qu'une autre âme y émergeait

aujourd'hui que dans ceux, toujours présents, de la morte. Jane,

douce et réservée d'abord, se lâchait peu à peu. Un relent de

coulisses et de théâtre réapparaissait. L'intimité lui avait rendu

une liberté d'allures, une gaîté bruyante et dégingandée, des

propos libres, son ancienne habitude de toilette négligée,

peignoir sans ordre et cheveux en brouillamini, toute la journée,

dans la maison. La distinction de Hugues s'en offensait. Pourtant

il allait toujours chez elle, cherchant à ressaisir le mirage qui

échappait. Lentes heures! Soirées maussades! Il avait besoin de

cette voix. Il en buvait encore le flot foncé. Et en même temps il

souffrait des paroles dites.

Jane, de son côté, se lassait de ses humeurs noires, de ses longs

silences. Maintenant, quand il arrivait, vers le soir, elle

n'était pas revenue, attardée à des flâneries en ville, des achats

dans les magasins, des essayages de robes. Il venait aussi la voir

à d'autres heures, en plein jour, le matin ou dans l'après-midi.

Souvent elle était sortie, n'aimant plus à rester chez elle,

s'ennuyant du logis, toujours en courses par les rues. Où

allait-elle? Hugues ne lui connaissait aucune amie. Il l'attendait;

il n'aimait pas à rester seul, il préférait se promener aux environs

jusqu'à son retour. Inquiet, triste, craignant les regards, il

marchait sans but, à la dérive, d'un trottoir à l'autre, gagnait

des quais proches, longeait le bord de l'eau, arrivait à des

places symétriques, attristées d'une plainte d'arbres, s'enfonçait

dans l'écheveau infini des rues grises.

Ah! toujours ce gris des rues de Bruges!

Hugues sentait son âme de plus en plus sous cette influence grise.

Il subissait la contagion de ce silence épars, de ce vide sans

passants--à peine quelques vieilles, en mante noire, la tête sous

le capuchon, qui, pareilles à des ombres, s'en revenaient d'avoir

été allumer un cierge à la chapelle du Saint-Sang. Chose curieuse:

on ne voit jamais tant de vieilles femmes que dans les vieilles

villes. Elles cheminent--déjà de la couleur de la terre--âgées

et se taisant, comme si elles avaient dépensé toutes leurs

paroles... Hugues les remarquait à peine, marchant au hasard, trop

absorbé par son ancienne douleur et ses soucis présents.

Machinalement, il revenait à la maison de Jane. Personne encore!

Il recommençait à marcher, hésitait, tournoyait dans les rues

atrophiées et, sans s'en douter, arrivait au quai du Rosaire.

Alors il se décidait à rentrer chez lui; il n'irait chez Jane que

plus tard, dans la soirée; s'asseyait en un fauteuil, essayait de

lire; puis, au bout d'un instant, noyé de solitude, envahi par le

silence froid de ces grands corridors, il sortait de nouveau.

C'est le soir... il bruine, d'une petite pluie qui s'étire,

s'accélère, lui épingle l'âme... Hugues se sentait reconquis,

hanté par le visage, poussé vers la demeure de Jane; il

s'acheminait, en approchait, revenait sur ses pas, pris tout à

coup d'un besoin d'isolement, ayant peur maintenant qu'elle fût

chez elle à l'attendre et ne voulant pas la voir.

À pas rapides, il marchait dans la direction opposée, enfilant des

quartiers vieux, déambulant sans savoir où, vague, lamentable,

dans la boue. La pluie se hâtait, dévidant ses fils, embrouillant

sa toile, mailles de plus en plus étroites, filet impalpable et

mouillé où peu à peu Hugues se sentait amollir. Il recommençait à

se souvenir... il pensait à Jane. Que faisait-elle à pareille

heure, dehors, par ce temps désolé? Il pensait à la morte... Que

devenait-elle aussi? Ah! sa pauvre tombe... les couronnes et les

fleurs en ruines dans ces averses...

Et des cloches tintaient, si pâles, si lointaines! Comme la ville

est loin! On dirait qu'à son tour elle n'est plus, fondue, en

allée, noyée dans la pluie qui l'a submergée toute... Tristesse

appariée! C'est pour Bruges-la-Morte que, des plus hauts clochers

survivants, une sonnerie de paroisse tombe encore, et s'afflige!

X

À mesure que Hugues sentait son touchant mensonge lui échapper, à

mesure aussi il se retourna vers la Ville, raccordant son âme avec

elle, s'ingéniant à cet autre parallèle dont déjà auparavant--

dans les premiers temps de son veuvage et de son arrivée à Bruges

--il avait occupé sa douleur. Maintenant que Jane cessait de lui

apparaître toute pareille à la morte, lui-même recommença d'être

semblable à la ville. Il le sentit bien dans ses monotones et

continuelles promenades à travers les rues vides.

Car il en arrivait à être incapable de rester chez lui, effrayé de

la solitude de sa demeure, du vent pleurant dans les cheminées,

des souvenirs qui y multipliaient autour de lui comme une fixité

d'yeux. Il sortait presque toute la journée, au hasard, désemparé,

incertain de Jane et de son propre sentiment pour elle.

L'aimait-il vraiment? Et elle-même, quelle indifférence ou quelle

trahison dissimulait-elle? Incertitudes lancinantes! Tristes fins

des après-midi d'hiver abrégées! Brume flottante qui s'agglomère!

Il sentait le brouillard contagieux lui entrer dans l'âme aussi,

et toutes ses pensées estompées, noyées, dans une léthargie grise.

Ah! cette Bruges en hiver, le soir!

L'influence de la ville sur lui recommençait: leçon de silence

venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de

nobles cygnes; exemple de résignation offert par les quais

taciturnes; conseil surtout de piété et d'austérité tombant des

hauts clochers de Notre-Dame et de Saint-Sauveur, toujours au bout

de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour

y chercher un refuge; mais les tours prenaient en dérision son

misérable amour. Elles semblaient dire: «Regardez-nous! Nous ne

sommes que de la Foi! Inégayées, sans sourires de sculpture, avec

des allures de citadelles de l'air, nous montons vers Dieu. Nous

sommes les clochers militaires. Et le Malin a épuisé ses flèches

contre nous!»

Oh! oui! Hugues aurait voulu être ainsi. Rien qu'une tour,

au-dessus de la vie! Mais lui ne pouvait pas s'enorgueillir, comme

ces clochers de Bruges, d'avoir déjoué les efforts du Malin. On

eût dit, au contraire, un maléfice du Diable, cette passion

envahissante dont à présent il souffre comme d'une possession.

Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce

qu'il n'y avait pas quelque fondement à ces appréhensions de

pouvoirs occultes et d'envoûtement?

Et n'était-ce pas comme la suite d'un pacte qui avait besoin de

sang et l'acheminerait à quelque drame? Par moments, Hugues

sentait ainsi comme l'ombre de la Mort qui se serait rapprochée de

lui.

Il avait voulu éluder la Mort, en triompher et la narguer par le

spécieux artifice d'une ressemblance. La Mort, peut-être, se

vengerait.

Mais il pouvait encore échapper, s'exorciser à temps! Et à travers

les quartiers de la grande ville mystique où il s'acheminait, il

relevait les yeux vers les tours miséricordieuses, la consolation

des cloches, l'accueil apitoyé des Saintes Vierges qui, au coin de

chaque rue, ouvrant les bras du fond d'une niche, parmi des cires

et des roses sous un globe, qu'on dirait des fleurs mortes dans un

cercueil de verre.

Oui, il secouerait le joug mauvais! Il se repentait. Il avait été

le _défroqué de la douleur_. Mais il ferait pénitence. Il

redeviendrait ce qu'il fut. Déjà il recommençait à être pareil à

la ville. Il se retrouvait le frère en silence et en mélancolie de

cette Bruges douloureuse, _soror dolorosa_. Ah! comme il avait

bien fait d'y venir au temps de son grand deuil! Muettes

analogies! Pénétration réciproque de l'âme et des choses! Nous

entrons en elles, tandis qu'elles pénètrent en nous.

Les villes surtout ont ainsi une personnalité, un esprit autonome,

un caractère presque extériorisé qui correspond à la joie, à

l'amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cité est un

état d'âme, et d'y séjourner à peine, cet état d'âme se

communique, se propage à nous en un fluide qui s'inocule et qu'on

incorpore avec la nuance de l'air.

Hugues avait senti, à l'origine, cette influence pâle et

lénifiante de Bruges, et par elle il s'était résigné aux seuls

souvenirs, à la désuétude de l'espoir, à l'attente de la bonne

mort...

Et maintenant encore, malgré les angoisses du présent, sa peine

quand même se délayait un peu, le soir, dans les longs canaux

d'eau quiète, et il tâchait de redevenir à l'image et à la

ressemblance de la ville.

Bruges-la-Morte · 第 10 / 17 题