Un dimanche de mars qui était celui de Pâques, la vieille Barbe
apprit de son maître, le matin, qu'il ne dînerait ni ne souperait
chez lui et qu'elle était libre jusqu'au soir. Elle en fut toute
réjouie, car puisque son jour de congé coïncidait avec un jour de
grande fête, elle irait au Béguinage, assisterait aux offices: la
grand'messe, les vêpres, le salut, et passerait le reste de la
journée chez sa parente, soeur Rosalie, qui habitait un des
couvents principaux du religieux enclos.
C'était une des meilleures, une des seules joies de Barbe d'aller
au Béguinage. Tout le monde l'y connaissait. Elle y avait
plusieurs amies parmi les béguines, et rêvait, pour ses très vieux
jours, quand elle aurait amassé quelques économies, d'y venir
elle-même prendre le voile et finir sa vie comme tant d'autres--
si heureuses!--qu'elle voyait avec une cornette emmaillotant leur
tête d'ivoire âgé.
Surtout par ce matin de mars adolescent, elle exultait de
s'acheminer vers son cher Béguinage, d'un pas encore alerte, dans
sa grande mante noire à capuchon, oscillant comme une cloche. Au
loin, des tintements semblaient s'accorder avec sa marche,
sonneries de paroisse unanimes, et, parmi elles, tous les quarts
d'heure, la musique grêle, chevrotante du carillon, un air comme
tapoté sur un clavier de verre...
Un commencement de verdure printanière donnait à la banlieue un
air de campagne. Or bien que, depuis plus de trente ans, Barbe fût
en condition à la ville, elle avait gardé, comme toutes ses
pareilles, le souvenir persistant de son village, une âme paysanne
qu'un peu d'herbe ou de feuillage attendrit.
La bonne matinée! Et comme elle allait d'un pas allègre, dans le
soleil clair, émue d'un cri d'oiseau, de l'odeur des jeunes
pousses en ce faubourg déjà rustique où verdoient les sites
choisis du _Minnewater_--le lac d'amour, a-t-on traduit, mais
mieux encore: l'eau où l'on aime! et là, devant cet étang qui
somnole, les nénuphars comme des coeurs de premières communiantes,
les rives gazonnées pleines de fleurettes, les grands arbres, les
moulins, à l'horizon, qui gesticulent, Barbe encore une fois eut
l'illusion du voyage, du retour, à travers champs, vers son
enfance...
C'était aussi une âme pieuse, de cette foi des Flandres où
subsiste un peu du catholicisme espagnol, cette foi où les
scrupules et la terreur remportent sur la confiance et qui a plus
la peur de l'Enfer que la nostalgie du Ciel. Avec pourtant un
amour du décor, la sensualité des fleurs, de l'encens, des riches
étoffes, qui appartient en propre à la race. C'est pourquoi
l'esprit obscur de la vieille servante s'extasiait par avance aux
pompes des saints offices, tandis qu'elle franchissait le pont
arqué du Béguinage et pénétrait dans l'enceinte mystique.
Déjà, ici, le silence d'une église; même le bruit des minces
sources du dehors, dégoulinées dans le lac, arrivant comme une
rumeur de bouches qui prient; et les murs, tout autour, des murs
bas qui bornent les couvents, blancs comme des nappes de Sainte
Table. Au centre, une herbe étoffée et compacte, une prairie de
Jean Van Eyck, où paît un mouton qui a l'air de l'Agneau pascal.
Des rues, portant des noms de saintes ou de bienheureux, tournent,
obliquent, s'enchevêtrent, s'allongent, formant un hameau du moyen
âge, une petite ville à part dans l'autre ville, plus morte
encore. Si vide, si muette, d'un silence si contagieux qu'on y
marche doucement, qu'on y parle bas, comme dans un domaine où il y
a un malade.
Si par hasard quelque passant approche, et fait du bruit, on a
l'impression d'une chose anormale et sacrilège. Seules quelques
béguines peuvent logiquement circuler là, à pas frôlants, dans
cette atmosphère éteinte; car elles ont moins l'air de marcher que
de glisser, et ce sont plutôt des cygnes, les soeurs des cygnes
blancs des longs canaux. Quelques-unes, qui s'étaient attardées,
se hâtaient sous les ormes du terre-plein, quand Barbe se dirigea
vers l'église d'où venait déjà l'écho de l'orgue et de la messe
chantée. Elle entra en même temps que les béguines qui allaient
prendre place dans les stalles, en double rang de boiseries
sculptées, s'alignant près du choeur. Toutes les coiffes se
juxtaposaient, leurs ailes de linge immobilisées, blanches avec
des reflets décalqués, rouge et bleu, quand le soleil traversait
les vitraux. Barbe regarda de loin, d'un oeil d'envie, le groupe
agenouillé des Soeurs de la communauté, épouses de Jésus et
servantes de Dieu, avec l'espoir, un jour aussi, d'en faire
partie...
Elle avait pris place dans un des bas côtés de l'église, parmi
quelques fidèles, laïcs également: vieillards, enfants, familles
pauvres logées dans les maisons du Béguinage qui se dépeuple;
Barbe, qui ne savait pas lire, égrenait un gros rosaire, priant à
pleines lèvres, regardant parfois du côté de soeur Rosalie, sa
parente, qui occupait la deuxième place dans les stalles, après la
Mère Révérende.
Comme l'église était belle, toute braséante de cires allumées.
Barbe, au moment de l'Offertoire, alla acheter un petit cierge à
la soeur sacristine qui se tenait près d'un if de fer forgé, où
bientôt l'offrande de la vieille servante brûla à son tour.
De temps en temps, elle suivait la consomption de son cierge,
qu'elle reconnaissait parmi les autres.
Ah! qu'elle était heureuse! et comme les prêtres ont raison de
dire que l'église est la maison de Dieu! surtout qu'au Béguinage,
c'étaient des Soeurs qui chantaient au jubé, avec des voix douces
comme doivent en avoir les anges seuls.
Barbe ne se lassait pas d'écouter l'harmonium, les cantiques qui
se dépliaient tout blancs, comme de beaux linges.
Cependant la messe était dite; les lumières s'éteignaient.
Toutes ensemble, dans un frissonnement de leurs cornettes, les
béguines sortirent--essaim qui prit son vol, sema un moment le
jardin vert de blanches envergures, d'un départ de mouettes. Barbe
avait suivi, mais à distance, par une sorte de discrétion
respectueuse, soeur Rosalie, sa parente; puis, quand elle la vit
rentrer dans son couvent, elle hâta le pas, et, un moment après, y
pénétrait à son tour.
Les béguines sont ainsi à plusieurs dans chacune des demeures qui
composent la communauté. Ici, trois ou quatre; là, jusqu'à quinze
ou vingt. Le couvent de soeur Rosalie était nombreux; et toutes
les Soeurs, au moment où Barbe y entra, à peine revenues de
l'église, causaient, riaient, s'interpellaient dans la vaste salle
de l'ouvroir. À cause du jour férié, les corbeilles de couture,
les carreaux de dentelle étaient rangés dans les coins. Les unes,
dans le jardinet qui précède le logis, examinaient les plantes, la
croissance des parterres bordés de buis. D'autres, jeunes parfois,
montraient des cadeaux reçus, des oeufs de Pâques avec du sucre en
givre. Barbe, un peu intimidée, suivait partout sa parente dans
les chambres, les parloirs, où d'autres visites affluaient, ayant
peur de rester seule, de paraître intruse, attendant avec une
petite anxiété qu'on la priât à dîner, comme c'était la coutume.
Mais encore! S'il y avait aujourd'hui trop de parents arrivés et
qu'il n'y eût pas de place?
Barbe fut rassurée quand soeur Rosalie vint l'inviter de la part
de la Supérieure, en s'excusant de la laisser seule, très
affairée, car les béguines ont chacune leur tour de diriger le
ménage une semaine, et c'était le sien.
--Nous causerons après le dîner, ajouta-t-elle. D'autant plus que
j'ai quelque chose de grave à vous dire.
--De grave? interrogea Barbe effrayée. Alors, dites-le moi tout de
suite.
--Je n'ai pas le temps... tout à l'heure...
Et elle s'esquiva par les corridors, laissant la vieille servante
consternée. Quelque chose de grave? Qu'est-ce qu'il pouvait bien y
avoir? Un malheur? Mais elle n'avait plus rien de cher au monde,
personne d'autre que cette unique parente.
Alors, il s'agissait d'elle. Qu'est-ce qu'on pouvait bien lui
reprocher? de quoi l'accusait-on? Elle n'avait jamais trompé d'un
liard. Quand elle allait à confesse, elle ne savait vraiment quoi
dire et quel péché s'imputer.
Barbe demeura tout anxieuse. Soeur Rosalie avait eu un air si
sombre, presque que sévère en lui parlant! C'était fini, la bonne
joie de cette journée. Elle n'avait plus le coeur à rire, à se
mêler aux groupes qui, là-bas, s'égayaient, jacassaient,
examinaient des dentelles commencées, d'un dessin nouveau où
aboutissent les fils inextricables des bobines.
Seule, à l'écart, sur une chaise, elle songeait maintenant à la
chose inconnue que soeur Rosalie allait lui dire.
Quand on se fut mis à table, dans le long réfectoire, après la
prière à voix haute, Barbe mangea à peine et sans plaisir
vraiment, tandis qu'elle voyait les saines et roses béguines et
quelques autres invitées, des parentes comme elle, faire honneur à
ce repas de fête et de dimanche. On servait du vin ce jour-là, du
vin de Tours, onctueux et d'or, du vin de burettes. Barbe vida le
verre qu'on lui avait, versé, croyant noyer ses préoccupations.
Une migraine lui vint.
Le repas lui avait paru interminable. Quand il s'acheva, elle
courut droit à la soeur Rosalie, l'interrogeant du regard.
Celle-ci remarqua son trouble et vite tâcha de la calmer.
--Ce n'est rien, Barbe! Voyons, mon amie, ne vous alarmez pas
ainsi.
--Qu'y a-t-il?
--Rien! rien de très grave. Un petit conseil que je devais vous
donner.
--Ah! vous m'avez fait peur...
--Quand je dis rien de grave, il s'agit du présent. Mais la chose
pourrait devenir grave. Voici: il sera peut-être nécessaire que
vous changiez de service.
--Changer de service! Et pourquoi donc? Voilà cinq ans que je suis
chez M. Viane. Je lui suis attachée parce que je l'ai vu bien
malheureux; et il tient à moi. C'est le plus honnête homme du
monde.
--Ah! ma pauvre fille, comme vous êtes naïve! Eh bien, non! ce
n'est pas le plus honnête homme du monde.
Barbe était devenue toute pâle et demanda:
--Qu'est-ce que vous voulez dire! qu'est-ce que mon maître a fait
de mal?
Soeur Rosalie lui raconta alors l'histoire qui avait couru la
ville et s'était divulguée jusque dans cette placide enceinte du
Béguinage: l'inconduite de celui dont tout le monde admirait
autrefois la douleur de veuf si poignante et si inconsolable. Eh
bien! il s'était consolé d'une abominable façon! Il allait
maintenant chez une mauvaise femme, une ancienne danseuse du
théâtre...
Barbe tremblait; à chaque mot, étouffait une révolte intérieure;
car elle vénérait sa parente, et ces révélations si offensantes,
si incroyables pour elle, prenaient une autorité dans sa bouche.
C'était donc là la cause de tout ce changement d'existence auquel
elle ne comprenait rien, les sorties fréquentes, les allées et
venues, les repas pris dehors, les rentrées tardives, les absences
nocturnes...?
La béguine continuait:
--Avez-vous réfléchi, Barbe, qu'une servante honnête et chrétienne
ne peut pas rester davantage au service d'un homme qui est devenu
un libertin?
À ce mot, Barbe éclata: ce n'était pas possible! des calomnies,
tout cela, dont soeur Rosalie était dupe. Un si bon maître, qui
adorait sa femme! et, chaque matin encore, sous ses propres yeux,
allait pleurer devant les portraits de la défunte; gardait ses
cheveux mieux qu'une relique.
--C'est comme je vous le dis, répondit avec calme soeur Rosalie.
Je sais tout. Je connais même la maison où habite cette femme.
Elle est située sur mon chemin pour aller en ville et j'y ai vu
entrer ou sortir plus d'une fois M. Viane.
Ceci était formel. Barbe parut matée. Elle ne répliqua rien,
s'absorba dans une songerie, avec un gros pli et des fronces dans
le milieu du front.
Puis elle dit ces simples mots: «Je réfléchirai», tandis que sa
parente, rappelée à l'office par les occupations de sa charge,
prenait pour un moment congé d'elle.
La vieille servante demeura stupide, sans force, ses idées
brouillées, devant cette nouvelle qui contrariait tous ses espoirs
et dérangeait tout le chemin de son avenir.
D'abord elle était attachée à son maître et ne le quitterait pas
sans des regrets.
Et puis quel autre service trouver, aussi bon, aisé, lucratif? En
ce ménage de vieux garçon, elle aurait pu parfaire ses économies,
la petite dot indispensable pour venir finir ses jours au
Béguinage. Pourtant soeur Rosalie avait raison. Elle ne pouvait
pas rester davantage chez un homme qui scandalise le prochain.
Elle savait déjà qu'on ne peut pas servir chez des impies, qui ne
prient pas, qui n'observent pas les lois de l'Église, les
Quatre-Temps, le Carême. La même raison existe pour les débauchés.
Ils commettent même le pire péché, celui que les prédicateurs, dans
les sermons et les retraites, menacent le plus des feux de
l'enfer. Et Barbe écartait vite d'elle jusqu'à cette lointaine
correspondance avec la Luxure, au seul nom de laquelle elle se
signait.
Quoi décider? Barbe demeura bien perplexe, durant tout le temps
des vêpres et du salut solennel pour la célébration desquels elle
était retournée à l'église, avec la Communauté. Elle pria le
Saint-Esprit de l'éclairer; et ses oraisons furent exaucées, car,
en sortant, elle avait pris une décision.
Puisque le cas était épineux et au-dessus de son jugement, elle
irait du même pas chez son confesseur habituel, en l'église de
Notre-Dame, et suivrait docilement sa sentence.
Le prêtre à qui elle raconta tout ce qu'elle venait d'apprendre et
qui connaissait depuis des années cette nature simple, droite,
vite bourrelée de scrupules grâce auxquels sa pauvre âme obscure
apparaissait vraiment comme couronnée d'épines, chercha à la
tranquilliser, lui fit promettre de ne rien brusquer: si ce qu'on
disait de son maître était vrai et qu'il eût ainsi des relations
coupables, il y avait lieu encore de distinguer, quant à elle:
tant que les entrevues avaient lieu en dehors de la maison, elle
devait les ignorer, en tous cas ne pas s'en émouvoir; si, par
malheur, cette femme de mauvaise vie dont il était question venait
chez son maître, le visiter, dîner ou autrement, elle ne pouvait
plus, dans ce cas, être complice de la débauche, devrait refuser
ses services et partir.
Barbe se fit répéter deux fois la distinction; puis, l'ayant
comprise, enfin, elle sortit du confessionnal, quitta l'église
après une courte prière et s'en retourna vers le quai du Rosaire,
vers la demeure d'où elle était partie si heureuse, le matin, et
qu'il lui faudrait abandonner (elle le sentait bien!) tôt ou
tard...
Ah! comme il est difficile d'être joyeux longtemps! Et elle
rentrait par les rues mortes, regrettant la verte banlieue de
l'aube, la messe, les cantiques blancs, toutes les choses sur
lesquelles la nuit tombait; songeant à des départs proches, à de
nouveaux visages, à son maître en état de péché mortel; et se
voyant elle-même, sans espoir désormais de finir sa vie au
Béguinage, mourir un soir pareil, toute seule, à l'hospice dont
les fenêtres donnent sur le canal...