REPOS AU LAC ASQUAM

Vous me regardiez, vous en étiez certaine, pour la dernière fois; moi

j’étais sûr de vous revoir. Le quart d’heure infini qui nous restait je

le secouais au hasard, comme on secoue un sablier; dans votre cœur un

coup sec abattait les pauvres minutes comme à l’horloge de la gare...

parfois vous ressentiez les secondes et vous fermiez les yeux. Pour

vous j’étais, réuni à mes bagages, tout ce que j’ai jamais été, un

ancien inconnu, un homme, un amour à son terme, fantôme je n’étais

plus; moi je voyais de doux trésors, des yeux bleus, des mains. Êtres

à taille, à âme d’échelle soudain différente, nous ne pouvions trouver

de paroles sensées, de pensées communes qu’en ajustant l’un en face

de l’autre nos visages... Alors heureusement arrivèrent celles de nos

amies qui prétendent n’aller jamais aux gares, qui vous prirent entre

elles deux, quand le train fut parti, et, soutenant vos coudes, vous

firent marcher toute la nuit sans arrêt, comme on l’ordonne aux Indes

pour ceux qu’a piqués le cobra. Les hommes d’équipe, les contrôleurs,

devinant cet argent et cet or qui jaillissent d’eux-mêmes autour des

vrais départs, accomplissaient tendrement leur œuvre, volaient sur moi,

pour les installer, ma canne, mon manteau, mon chapeau, puis mettaient

leur franc dans leur bouche comme s’ils allaient eux aussi partir,

mourir. Mais tu ne pensais pas à ma mort, tu semblais croire que je

prenais, dans ma méchanceté, un autre moyen de quitter ce monde, un

trottoir roulant plus rapide que le tien, et, obstinée, tu ralentissais

même tes derniers gestes. Tu étais dure, et triste, et cruelle comme si

j’allais devenir un autre homme: un ingénieur, et toujours parler, et

avoir des moustaches; un saint, et ne plus être libre l’après-midi; un

enfant, et boire en amont de toutes tes sources. Aujourd’hui la pensée

me vient que j’ai encore ton âge, je défaille de dévouement et de

plaisir.

Aujourd’hui... je suis étendu au centre d’un grand cirque de montagnes.

Quand je me lève et me tiens debout, j’en deviens le pivot même. Comme

on me le recommandait à l’école, j’ai mis le soleil à ma gauche, pour

que la lumière soit meilleure, et je vous écris. Le lac au-dessous de

moi supporte des îles légères, et les sapins des radeaux détruits par

l’hiver vont à la dérive. Des oiseaux-mouches forent trop vite les

fleurs des pommiers, touchent le bois dur, blessés repartent. Pour

les dindons de la ferme aux pattes malades, race dégénérée, Mrs Green

passe à la graisse les branches de l’arbre perchoir. Une grive rouge

m’effleure, une brise s’élève. Comme un poète qui songe, près de qui

se pose un oiseau, qui s’émeut de voir tomber là, parfaite, la pensée

qu’il cherchait en lui, un amour tendre et doux, au lieu de souffler

en moi, soulève cette page, m’évente avec amour. Dans les hangars

cachés par les roseaux les fermiers essayent les moteurs des canots

qu’on sortira pour les maîtres le mois prochain. Mrs Green bat pour

moi un couvre-pied rose, car mon lit finit au-dessous de la fenêtre

et je vois, le matin, sous le drap, mes pieds ensoleillés, mais j’ai

froid. Au fond des criques où flottent les sapins coupés, les ouvriers

marchent de l’un à l’autre en sifflant des danses nègres qui feraient

chavirer tout autre. J’envie leur équilibre, je me sens tout guindé

d’avoir un lac et un soleil à gauche, et rien à droite.

[Illustration]

Où je suis? Je suis dans un pays que je reconnais énorme, à l’instant

même, à ce que les guêpes sont trois fois plus grosses qu’en Europe. Je

suis au milieu du New-Hampshire, qui voit l’uniforme bleu ciel pour la

première fois, qui croit que j’en ai choisi la couleur moi-même, qui

me croit donc sensible, généreux. Le régiment de Harvard a une semaine

d’examens et je me repose. L’auto a quitté Boston lundi, le matin, à

l’heure où dans les faubourgs, sur de hauts souliers taillés de biais,

vêtues de robes en foulard de soie, décolletées et appuyées contre le

vent, les dactylographes montent dans les tramways sans toucher les

barres d’appui, soucieuses de leurs mains, et les sténographes toutes

droites, soucieuses de leurs têtes. Sur les perrons, des Irlandaises à

nattes brunes vous passaient toute douce, par leurs yeux bleus, cette

pensée terrible qu’elles ont eue la nuit. Nous suivions la route bordée

par les ormes de Washington, bien vieux, réparés, le tronc comblé du

ciment qui fait là-bas les statues; et l’immortalité, à défaut de sève,

gagnait déjà les hautes branches. Les lacs, de plus en plus purs à

mesure que nous montions, détenaient l’eau des quartiers de plus en

plus riches de Boston, et venait enfin le lac tout bleu, tout rond,

qui alimente Beacon Street. A midi ce fut Portsmouth, où je présidai

sur la plage la réunion des enfants qui vendaient leurs animaux

favoris pour leurs filleuls de France. Ils étaient une centaine,

graves, enthousiastes ou consentants, excepté Grace Henderson, qui se

cramponnait à son veau blanc et pleurait. On le lui achetait vite, en

le lui laissant par pitié, mais son frère la forçait à le revendre et

trois fois elle eut à souffrir, à se débattre contre le devoir. Il y

avait des oiseaux de Cuba, qu’on achète avec les cages; des oiseaux

du pays, qu’on achète pour les relâcher; des tortues qui se vendaient

mal, car elles portent gravées sur le dos les initiales de leur premier

maître; des chèvres; et il y avait des animaux pour lesquels aussi

c’était un sacrifice, des chiens tristes qui ne résistaient pas, qui

se vendaient eux-mêmes, un petit éléphant qui retenait sa maîtresse

par sa ceinture,--elle cédait,--par la manche,--elle craquait,--et il

n’osa prendre sa natte. Les gouvernantes, pour consoler, achetaient

vite à leurs enfants un autre animal, et lisaient à tour de rôle,

sur un stand, les lettres des filleuls:--Venez chez moi, j’irai chez

vous, écrivait Jean Perrot, et si je meurs je veux vous voir... Des

professeurs s’étonnaient que les enfants français eussent tous un

langage rythmé... Puis vinrent des forêts vertes coupées de torrents

où les petits garçons qui pêchaient la truite à deux mains, n’osant

bouger, n’osant crier, nous acclamaient d’un clignement d’œil. Puis

vint Tamworth, pays des mulots, où les chouettes sont si grasses

qu’elles ne peuvent se percher de face car elles basculeraient.

Puis vint Sandwich où un Lithuanien, agitant son drapeau national,

protestait tout seul contre la conscription. Alors vint le lac Asquam,

et cette terrasse où depuis je suis étendu, au pied d’un bouleau fluet

et géant, qui n’a qu’une touffe à son sommet et qui chavirera s’il lui

pousse une autre feuille. J’ai pour hôtesse Mrs Green, la fermière,

qui porte un grand sarrau rayé, des cheveux gris en nattes sur le dos,

un lorgnon, mais qui tire à la dérobée la queue des veaux et se bat

avec le coq. Quand un mot s’attarde dans mon stylo, je le secoue de ma

chaise longue dans le lac... Mais parfois c’est en moi qu’il hésite, et

il faut que je me lève moi-même, que je m’accoude, parfois me penche.

Avec qui je suis? Avec deux amis, un forestier, et un poète australien.

Le matin est à Carnegie, le forestier. Dès six heures, d’une nage

droite à travers les îles, où chaque propriétaire impose une heure

différente selon qu’il veut voir lever ses enfants tôt ou tard, il

me conduit à son district. Les bêtes silencieuses s’éveillent dans

les bois qui ont encore leur nom indien, le rat musqué se lève, le

héron bleu vole d’une presqu’île à une île, de l’île à un îlot, vole

vers midi. Nous débarquons à la hâte, évitant le naufrage, car un

sapin coupé glisse déjà du haut du toboggan vers le lac; nous allons

à la scierie par un chemin jadis couvert de sciure, mais qu’il a fait

goudronner depuis qu’il y perdit sa chaîne d’or. Il m’apprend le

secret qui fait distinguer le pin rouge, le pin blanc, le pin noir;

assemble son équipe de bûcherons qui va partir pour la France, me force

à leur dénoncer en français nos plus grands arbres, le chêne, l’orme,

et je sauve avec peine les hêtres, vos préférés. Dans les raccourcis

nous allons, sous les ronces, dignement, en gens qui ne parlent pas

la même langue, et pas un de ces gestes nobles n’est perdu, mon amie,

car la forêt est pleine de lynx. Dans les clairières, il me montre

les restes des feux de bois qu’il a allumés depuis son enfance, et

les tisons de vingt ans noircissent encore les doigts. Attendri, il

s’assied, douce amie, il rêve... et soudain quatre petits blaireaux,

amie adorable, sortent effarés de terre; de vrais petits blaireaux,

mon cœur. Nous les attrapons: ils piquent, ils se débattent; nous les

caressons, mon amour.

[Illustration]

Mais le soir est à Rogers, l’Australien. Tout est obscur, tout

invisible, on ne voit qu’un point rouge, le cigare de Carnegie qui

pagaye sans bruit sur le lac. Mais, à des milles, l’arbre privilégié

qui annonce chaque soir la lune soudain tout entier étincelle. C’est

qu’arrive une lune entière. Tout est radieux, tout éclaire. Des

rochers affleurent, polis comme des os de seiche. Autour du lac le

reflet des forêts, cassé et saccadé, devient une bordure égale. C’est

l’heure où les Indiens donnèrent un nom à ce qui nous entoure. Les

Montagnes Blanches deviennent blanches, les bouleaux jaunes jaunes,

bleus ces hiboux. Chaque plan du lac semble à un niveau différent,

et la lune ronge l’eau aux écluses. Nuit divine, ce soir, où les

Montagnes Blanches sont d’argent, les bouleaux d’or. Voici l’heure

enfin de choisir, ma maison, mon âme, le nom que je veux vous donner.

La grenouille taureau gémit; le loon, cygne noir du lac, pousse un cri

tour à tour éclatant et voilé, car il plonge sans cesse sa tête et

la ressort. La vraie lune s’écarte sans en avoir l’air de la fausse

lune... Mais Rogers s’obstine à ne pas se taire. Il veut que je lui

parle de Seeger, qui est mort, de Blakely, qui est mort, car tous

les poètes américains ont été tués avant qu’ait commencé la guerre

américaine. Il s’obstine à parler français sans permettre que je

l’aide, et tourne autour des mots qu’il ne sait plus, autour du mot

"débonnaire", autour du mot "échelle", du mot "sérénité". Réfugié

au cœur même du mot, je l’attends, placide, au cœur d’un nom propre

quelquefois, au cœur de Baudelaire, maintenant, opprimante statue. Puis

il me lit ses vers, qu’il désire adapter pour l’Europe, car les mois en

Australie diffèrent trop des nôtres:

--Juillet a gelé les rivières, dit-il, et les ponts inutiles sont

rassemblés dans la grange...

Je lui fais signe, il comprend, il corrige lui-même:

--L’été a gelé les rivières, et les ponts...

Le loon chante. Le lac flamboie, c’est Carnegie qui allume un second

cigare. Rogers s’émeut, prend ma main, et tourne autour d’un mot sur

les loons à la fois et sur l’amitié, que nous aussi en France, hélas,

nous ignorons!

* * * * *

Quand la tempête éclate; quand, par millions, les propriétaires des

cottages amènent sous l’averse le pavillon à sept raies rouges; quand

un éclair vous laisse apercevoir, dans l’auto qui précède, par le mica

de la capote, les ombres de deux têtes graves; quand l’oiseau noir

aux ailes rouges rentre ses ailes; quand les progermains, baissant

leur fenêtre à guillotine, se sentent soudain isolés, vaincus, et

pleurent; quand sur les gazons publics la foule se précipite vers les

tentes des sergents recruteurs et les aide à pousser à l’abri leurs

réclames, torpilles et mortiers; quand la mère à califourchon derrière

la motocyclette pourpre essaye en vain d’étendre la main vers le bébé

qui sommeille dans le side-car; quand sur les clochetons des granges

tournent affolés, mais en mesure, les cerfs d’or, les chimères, les

vaches d’or; quand sur l’avenue vide reste un soulier plein d’eau;

quand un coup de vent soulève la page du comptable manchot, et qu’il la

retient de la pointe de sa plume, appelant à l’aide; quand on n’entend

plus sur les trottoirs, sur la mer, sur les bastingages, que la

pluie...--puis quand un rayon descend, qu’un nuage tranchant le coupe,

qu’il tombe; quand l’arc-en-ciel vacille, sa gauche sur le béton du

quai, sa droite sur la mer; quand on retire dans un coin du ciel, comme

la dernière allumette qui reste, le soleil, quand il flambe enfin;

quand la lumière victorieuse bat d’un centimètre, sur la terrasse,

la goutte partie de cent mille fois moins loin qu’elle; quand la

demoiselle de magasin se précipite en riant dans le magasin d’en face;

quand le progermain remonte sa fenêtre, voit des dieux gras et solides,

mouillés jusque sous leurs fourrures, lutter jovialement entre eux, et

Erda glisser, Erda tomber, car le ciel est glissant, en ouvrant ses

grandes jambes blanches; quand le bébé dans le side-car reçoit sur le

nez la dernière goutte et crie...--puis quand les nénuphars se haussent

au-dessus de la couche d’étang nouvelle; quand le fermier en bottes

va vider de leur eau les pots de résine et de sirop d’érable; quand

un enfant, il ne sait par quel bonheur poussé, veut brûler du papier

d’Arménie; quand le voyageur, au tournant du cañon, descend de son

mulet, le caresse, et soudain remonte vite, car il veut garder sa place

sèche, et car l’orage recommence; quand la pluie retombe, s’acharne, la

même, dont on reconnaît les gouttes:--alors je pense à lui, Seeger, qui

aimait les orages, et je frémis...

[Illustration]

--Comment est mort Seeger? demande Rogers.

Dans un mois Rogers part pour la guerre, et il ne perd pas une

occasion de savoir comment les poètes, ses collègues y sont tués. Il

serait bien étrange que deux poètes fussent tués de la même façon,

de la même exacte façon, et chacune de leurs morts est donc la mort

qu’il n’aura pas. Il ne divaguera pas, comme Brooke, disant au hasard

mille prénoms, et mourant au premier nom de femme. Il n’aura pas le

temps, comme Dollero, de m’écrire trois billets, le premier avec une

brindille et son sang, me disant adieu, le second avec le crayon de

l’infirmier, espérant me voir, le dernier avec le stylo du major,

confiant, heureux,... inachevé. Il ne tombera pas mort, comme Hœsslin,

le poète allemand, sur le dos d’un sergent son disciple qui se releva

lentement avec sa charge et l’apporta sans se retourner à l’ambulance.

Il lui faudra une tombe entière, puisqu’il ne mourra pas comme Blakely

dont les pauvres vestiges tinrent dans une boîte à palmers. Ce ne sera

pas au crépuscule, comme Drouot; à midi, comme Clermont. Si Seeger est

mort à l’aube, il ne lui restera plus guère que la nuit... Nuit amère

qui se perpétue sous les jours comme un sombre fraisier... Nuit douce,

avec son lac, ses loons, nuit sur les paquebots de Sydney, où le monde

se tait, où il n’y a plus contre la pensée d’un poète que tout le bruit

d’un vaisseau... Nuit près d’une source de France, où l’on souffre à

peine de sa jambe fracassée, où l’on mâche du cresson. Nuit obscure,

avec soudain, au centre, chaque rayon découpé par le velours noir, le

soleil... Heureux qui meurt la nuit!

--Comment est mort Seeger? Le connaissiez-vous?

Rogers est astigmate, il a deux grosses lunettes d’or à verres

dissemblables et il vous pose toujours, aussi, deux questions

différentes à la fois. Oui, je l’ai vu. Une fois, au Luxembourg, l’été:

il entrait dans le jardin irréel, peuplé de Parisiens fantasques et

tendres, et ceux qui se sentaient trop lourds pouvaient acheter de

petits ballons à la porte. Une autre fois, chez un ami qu’il avait

recherché l’avant-veille, sans le trouver, et il avait laissé un

distique,--la veille, et il avait laissé un sonnet. Mon ami se laissa

surprendre au lit le troisième jour, sinon il aurait eu au moins une

ballade.

--A-t-il souffert? Avez-vous lu ses derniers vers?

Car Rogers recueille aussi le dernier poème de tous les poètes tués. Il

recueille même leurs dernières lettres en prose, où parfois, comme les

armes d’un guerrier qui s’habille dans son appartement, deux mots par

hasard se heurtent, riment, et l’on tressaille. Dernière lettre écrite

à une tante entre les deux derniers poèmes, où malgré eux ils emploient

le nom poétique, l’autre ne venant plus, où ils disent "les coursiers",

les "pleurs", le "glaive", et se voient contraints d’être un peu

ironiques. Derniers poèmes où presque tous voient la mort; et comme

elle devait les surprendre, exactement: Seeger comme une amie envieuse

à un rendez-vous. Dollero comme un orage avec trois oiseaux, Blakely

comme un monstre sans tête--et où Brooke seul prévit tout à contresens.

Pauvre Brooke en effet qui nous disait à tous:--Si je meurs, songez que

dans une terre étrangère, toujours il y aura un coin de notre terre,

qu’une poussière plus riche que la terre y sera contenue, un corps

d’Angleterre lavé par les rivières anglaises, brûlé par le soleil

anglais, un corps horizontal, tendu sur la ligne de tous les ancêtres

anglais...--et qui est mort sur un bateau, et qui fut jeté dans la mer,

avec le boulet qui maintient vertical son suaire. Et, plein de pitié,

mais mis en méfiance de sa divination, feuilletant ses autres poèmes,

on ne croit plus exactement ce qu’ils affirment, on ne croit plus que

l’amour est une rue ouverte où se précipite ce qui jamais ne revient,

un traître qui livre au destin la citadelle du cœur, un enfant étendu.

On se butte un peu, on vous contredit,--pauvre cher Brooke--on s’entête

à croire que l’amour est une rue, si vous le voulez, mais fermée, où un

traître, mais alors un traître qu’on trahit, et parfois l’on voit ce

doux enfant vertical, flottant tristement dans l’air.

Comment Seeger est mort?

C’est l’été. Tout ce qui empêche de respirer l’été, son képi, son

masque, il l’enlève. Il tient son cigare derrière lui, à cause de la

fumée; le voleur de la compagnie le lui vole, et Dieu merci, car ses

mains après sa mort ne se brûleront pas sur lui. Puis il s’étire, mais

sans lever les bras, à cause des balles, les bras en croix. Il a juste

une minute à vivre. Votre montre est devant vous, avec son cadran à

secondes. Une minute et il va mourir. Il a dans sa poche le flacon

d’héliotrope, qu’il va écraser en tombant. Avant qu’il soit mort, vous

n’avez même plus le temps, maintenant, de tracer cette courte phrase

qui lui servait de devise, qu’il écrivait avant chaque poème--au sujet

des peupliers. Si c’est un obus, on charge le canon. Si c’est une

balle, le soldat allemand tapote son chargeur, le glisse. Seeger lève

la tête. Le ciel est tout bleu. Un peuplier, oui, un peuplier se dresse

à l’horizon. Seeger gravit la marche de tir. Un oiseau, oui, un...

* * * * *

Ainsi ont passé mes trois jours de repos, et aujourd’hui il est midi.

Je pense à vous qui d’Europe m’écrivez chaque semaine une lettre

d’humeur inconstante, dont le papier même est de couleur différente, et

chacune est lancée par un phare qui tourne... L’amour est un cheval qui

se cabre, une antilope qu’on attelle, un traître fidèle... Le soleil

est juste au-dessus de moi maintenant. J’écrivais, pour épargner mes

yeux, dans l’ombre de ma tête; la voilà comble; adieu amie. J’écris un

dernier mot, j’écris ton nom en plein soleil.

[Vignette]

[Illustration]

Amica America · 第 9 / 12 题