La nuit tombait. Au milieu des acclamations, de vieux messieurs les
yeux en pleurs ont retiré par la main chaque officier français du
navire, impatients mais cependant sans le hâter, pour qu’il restât
au centre de son cercle de lumière, car un projecteur accompagnait
chacun de nous. Nous avons émergé de notre vieux et sombre continent
éblouis, comme d’une tranchée,--le commandant un peu moins car il
avait un projecteur vert,--et maintenant, clos dans nos Cercles où les
hommes seuls pénètrent, nous vivons hors de toute atteinte féminine.
Les attentions qu’en France les femmes imaginent, des hommes les ont
pour nous, et les vieillards celles des petites filles. Ce n’est
point la femme du banquier qui m’éveille, la femme de l’évêque qui me
borde, c’est le banquier lui-même, c’est l’évêque. Si nous ouvrons
notre porte un peu vite, un professeur à cheveux blancs, surpris à y
clouer une cocarde, s’enfuit désolé par la fenêtre et par les toits.
Ou bien ce sont les chirurgiens qui, chaque matin, nous offrent, comme
un miroir à leur malade, des illustrés où nous voyons nos portraits,
blâmant sévèrement ceux où nous sommes maigres. Ou bien c’est un vieux
colonel qui nous envoie par amitié les photographies historiques de
sa vie, et sur l’une d’elles, car il fut champion de nage, il est nu.
Chacune de nos chambres est dédiée à une promotion de l’Université;
j’habite par hasard la chambre 1888, et tous ceux qui passèrent leur
examen cet été-là, où justement je naquis, ont le droit d’entrer me
voir sans s’annoncer, amenant en fraude leurs amis qui échouèrent. Le
soir, chaque soir, banquet. Du perron, un hôte s’avance vers chacun de
nous, s’incline, et nous montons par couples à la salle des fêtes. Le
commandant donne le bras au Président; pour notre capitaine qui a deux
mètres, on a mandé par télégramme du Canada le membre le plus haut du
Club (comme on compte ici par pieds et par pouces, on n’arrive pas à
savoir quel est le plus grand des deux); et, pour le dernier officier,
pour moi, le Bostonien réputé dans le cercle,--quel qu’il soit, on lui
doit aujourd’hui ce triomphe,--pour aimer la France avec le plus de
passion. C’est un colosse à front têtu, trapu: sous ma main son bras
tremble. C’est un petit homme timide, bouleversé, qui doit prononcer
un discours, que deux amis géants rattrapent comme il se dérobe,
soulèvent, et m’apportent tout droit, pour ne pas troubler ses idées
et ses mots, comme une bouteille de vieux whisky. C’est un avocat, un
géographe, un professeur; il voit la France comme la perfection de son
métier, comme un discours sans paroles, comme un pays étendu sur quatre
couches de même épaisseur, comme un enfant portant son âme. C’est un
orfèvre: la France est un gros diamant, et son œil étincelle.
Nous montons. Les jeunes gens s’écartent, même de moi, qui ai leur âge,
et la jeunesse chez un Français leur paraît une qualité antique et
stable, comme chez d’autres la beauté, la bonté. Sur chaque marche le
magnésium éclate, l’air américain grésille ou flambe sous ces premiers
éclats de la guerre d’Europe. Les pères, les oncles touchent notre
sabre, notre médaille, tout ce qui est de métal dans ces gens d’une
autre planète, la main de fer du commandant, puis sa seconde main qui
est de chair; et leurs yeux se mouillent. Du premier, les vétérans en
costume nous jettent des iris bleus;--on croit là-bas que l’iris est
notre fleur nationale, et les morts de l’Indépendance seuls nous ont
offert ce matin au cimetière, sur leurs tombes, de vraies fleurs de
lys; les morts savent tout... Un iris atteint mon guide au visage. Il
frémit comme le héraut du prince de Galles, du roi d’Angleterre quand
l’effleurent trois vraies plumes d’autruche, une vraie licorne; il me
serre la main, il me dit:--Je voudrais... je voudrais que les avions
allemands bombardent enfin nos villes!
[Illustration]
Voici le hall. Les tribunes sont bondées et toute la ville veut
nous voir dîner, au centre, sur notre estrade. Seuls nous avons des
coupes, car l’Etat est abstentionniste, et l’on amoncelle à nos trois
places ce pain et ce vin dont se nourrissent les Français. Chaque
fois que nous portons un verre à nos lèvres, selon qu’il est blanc
ou rouge, nous sourient,--chez nous c’est un usage, mais chez eux
c’est l’instinct,--tous les blonds ou tous les bruns. Chacune des
immenses baies, car c’est la salle des concerts, porte l’écusson d’un
musicien allemand. Dans la baie Schubert, la plus lointaine, s’est
réfugié l’orchestre, qui ne jouera ce soir que des morceaux à solos de
flûtes, car les flûtistes de l’univers entier sont Français. Dans la
baie Mozart, juste en face, à la distance type d’où les millionnaires
écoutent et voient le monde, les banquiers et leurs familles; ceux qui
ont un nom ou un ancêtre français, et qui agitent les mains vers nous,
qui rient plus fort, comme si nous devions reconnaître leur parenté
aux ongles, aux dents; ceux qui s’appellent Schmidt, Mayer, Meyer, que
leurs filles mariées plaisantent et qui tirent des cartes de visite
où ils ont fait graver pour ce jour-là leur surnom seulement, Teddy,
Billy. Dans la baie Schumann, un visage étincelant de jeune femme, qui
se trompe d’ailleurs, qui, au lieu de regarder, écoute, qu’on appelle
de la salle, qui n’entend rien. En bas, réunies, voilà les familles
des étudiants tués en France, oncles, tantes, cousines les plus
éloignées en deuil,--les parents, orgueilleux, en toilette. Voilà ce
vétéran de l’Oklahoma qui s’est rendu à pied à toutes les guerres, à
la guerre de Sécession, à celle d’Espagne, du Mexique, arrivé du matin
à la guerre allemande. Voilà les étudiants de l’Equateur à Harvard,
ceints de l’écharpe bleue qui flotte, les jours de fête, à peine de
biais, sur l’Equateur lui-même. Voilà l’auteur célèbre de _Jours
paresseux en Patagonie_, qui s’agite, enjambe des bancs, les renverse
avec leurs dames. Voilà tous les enfants riches mal élevés--les
autres sont couchés--qui regardent sans dire une parole, tout droits,
sages, tendres. Voilà,--de quelle baie, de quel désespoir allemand
s’échappe-t-il?--un oiseau qui traverse la salle sans hésiter, d’un
maître à un maître connu, et il effleure mon voisin qui en profite pour
me dire:
--Je voudrais de petites Américaines crucifiées, de petits corps
éteints dans des robes toutes fraîches. Leurs pères pacifistes les
secouent, et enfin comprennent!
De tous côtés, écrites, orales, arrivent les questions, car chacun
des plis, des numéros, des lisérés de nos vareuses est une énigme. On
étudie notre uniforme, à nous sortis de la guerre, comme on étudia à
Paris le visage du premier soldat sorti de la bataille. Jamais feuille
cornée dans un livre n’intrigua plus que mon col rabattu, le seul
de la mission: ai-je reçu une balle au cou? Ai-je servi en Egypte?
Est-ce de la fantaisie? Suis-je un fantaisiste? Qu’ai-je sur moi qui
soit allé à la guerre? Mon briquet? Tous lèvent la tête, éteignent
leur cigare, et s’en allument un nouveau à cette balle allemande qui
passe, apprivoisée. Voilà les délégués de la ville qui adopta Péronne;
ils ont des cartes de Péronne, des plans, des photographies; mais ils
voudraient savoir d’un Français même si leur filleule--tout d’ailleurs
serait racheté par ses souffrances--était une ville aimée en France,
ou détestée, ou seulement indifférente. Je les rassure; bien que du
Centre, j’adorais Péronne; je croyais même que Jeanne Hachette y était
née; je le leur révèle;--ils s’en vont heureux. Voilà les cent visages
un peu tristes de ceux qui ont juré de ramener pour le dimanche un
officier français à leurs femmes et à leurs enfants qui préparent déjà
leurs meubles anciens et leur coq de bruyère apprivoisé,--mais déjà ils
n’espèrent plus. Voilà, qui me sourit, le pasteur d’Amérique qui parle
le mieux de la Mort. S’il parle de la Mort, ses paroles deviennent
on ne sait quels papillons vivants, qui se posent sur les auditeurs
mortels, non sur leur corps mais sur leur âme. On sent l’âme onduler,
fléchir. Il va parler tout à l’heure, et vous aurez son discours. Il me
fait des signes, qui se posent sur mes prunelles...
Le dîner s’achève. On distribue les éphémérides de la guerre que
tous les membres du Club ont réclamés. Désormais ils sauront enfin
à toute heure ce que les Français, tous ensemble, ont fait voilà
juste un an, voilà deux ans. Mais déjà cela ne leur suffit plus: ils
veulent apprendre ce qu’a fait chaque Français à chaque heure, ils
interrogent chacun de nous, à brûle-pourpoint, comparant les réponses.
Que faisions-nous le 3 avril, le 15 juin? Parfois, sans qu’ils s’en
doutent, ils atteignent un de ces jours sensibles que l’on tait, ils
enfoncent dans notre cœur même, comme le douanier sa pointe dans la
caisse où se cache un homme. Parfois un jour qui n’a pour anniversaire,
dans ces trois années mêmes, que des jours de repos et de paix, et ils
passent un peu désappointés le bras à travers toute ma guerre. Mais
aujourd’hui ils tombent bien, et j’avoue tout, et j’ai des raisons
aussi de m’en souvenir:
--Voilà un an? insiste l’orfèvre.
--Un an? Quel jour c’était? C’était le jour le plus long de l’année. Ma
fête allait bientôt venir, tout en haut du printemps, comme un portrait
cloué au-dessous, juste au-dessous de la frise. C’était un jour où se
baignaient une lune et un soleil tous deux entiers. Un soleil allongé,
transparent,--je le reconnaîtrais, si je le voyais,--percé de part
en part par ses propres rayons. Soudain, le vent se leva, puis la
rafale, un objet me frappa au visage; pas de sang, ce n’était pas une
balle: c’était une carte de visite, je la ramassai, je lus le nom:
c’était la carte de mon lieutenant disparu depuis deux mois, que nous
croyions depuis deux mois en France, jouant au jacquet, qu’il adorait.
Le crépuscule vint; avec son ancien ordonnance, je me glissai devant
les lignes et il était là, à demi enterré; l’ordonnance le reconnut à
ses jambières neuves: de ses poches coupées par un rôdeur tombaient
des lettres, et une autre carte de visite, toute prête à m’appeler au
prochain ouragan...
Il se tait.
--Voilà deux ans?
--Encore ma fête. Mais cette fois c’était la nuit. Près de moi dormait
Juéry monté aux tranchées pour me voir et qui répondait "Invité" chaque
fois qu’un chef de patrouille le secouait. De petites étoiles se
logeaient dans les plus grosses et n’en bougeaient plus. Ma sentinelle
aussi dormait dans une ombre plus grande qu’elle. Je m’approchais en
rampant, je la prenais par les épaules:
--Et si j’étais les Turcs, que ferais-tu maintenant?
Elle se débattait sans pouvoir dégager ses bras, elle balbutiait:
--Mon lieutenant, je vous... je vous tuerais.
Il se tait.
--Et voilà trois ans?
--Je pêchais à la ligne, à Chelles.
--Comment?
Alors mon voisin se rappelle soudain, ému, que voilà trois ans c’était
la paix; il renverse le petit vase où étaient les drapeaux,--pour son
malheur, car on avait mis de l’eau dans le vase. Il s’emporte, il
espère qu’un sous-marin au moins pourra remonter l’Hudson et bombarder
à Albany une certaine maison qu’il connaît, avec le portrait du Kaiser.
* * * * *
Mais les orchestres se taisent, et les musiciens, qui en Amérique
préfèrent la parole à la musique même, la musique étant un son
précis, la parole un appel étrange, ont rejeté dans le couloir leurs
instruments. Les cinématographes s’arrêtent, on ne voit plus qu’un
carré blanc; prodige, l’opérateur du cinéma écoute. Le plafond
s’ouvre et sur les trappes se penchent des têtes, lointaines encore
et prudentes à cause du vertige. Toute la salle est hypnotisée,
comme aux Etats-Unis toute salle, toute famille, dès qu’on prononce
un discours... Le président se lève... D’un geste, il détourne les
projecteurs, qui dirigent alors leurs faisceaux par les lucarnes,
éclaboussant, éblouissant les gens de la nuit... Il ouvre la bouche...
Une seconde avant ce miracle, un homme qui parle!... Il parle!
[Illustration]
Mais pourquoi un président ne connaît-il pas mieux le danger ou les
règles de la parole? Pourquoi, dès sa première phrase, a-t-il lancé un
défi à tant d’oreilles bienveillantes? Pourquoi, sans prévenir, a-t-il
usé du mot qui tout appelle, qui cueille tête et cœur:
--La France..., a-t-il dit...
Aussi n’a-t-il pu continuer. Tous les auditeurs se dressent, tous
montent sur les bancs, les tables, et la profondeur de ce tapis humain
tout d’un coup s’est doublée. Tous crient, tous sifflent. Le nom
prononcé s’est écrit en une seconde sur le béret des enfants, sur les
drapeaux: on les agite. Les belles têtes lourdes de nattes blondes,
d’où les pensées s’évaporent moins vite, s’inclinent lentement et les
têtes chauves ondulent avec délire. Nom toujours présent, et à chaque
seconde inattendu; nom qu’aucun autre en Amérique ne peut aujourd’hui
équilibrer, et ces frénétiques ne s’assiéront à nouveau que s’ils le
veulent, et il ne servirait à rien de leur crier les autres cris:
Patrie, Amour,--ou de chercher au hasard dans les délires du passé un
nom antidote,--Montjoie, Washington,--ou même de crier à l’oreille de
chacun le nom de son secret. Les officiers aussi se lèvent, et même
Sir Beltie, consul des Nouvelles-Galles du Sud, qui est sourd, et veut
interroger son voisin suffocant. Le président s’est tourné vers lui,
il profite d’un instant plus calme, et il se hâte, il semble vouloir
ne parler que pour Sir Beltie, n’avoir à dire qu’une seule phrase,
sans intérêt pour tous les autres, d’importance suprême pour les
Nouvelles-Galles du Sud, et il reprend, à voix presque basse, puisque
aussi bien Sir Beltie n’entendra jamais:
--La France chaque jour...
Mais la même fureur agite la salle. On n’a pu arrêter le président
qu’au quatrième mot, car il a parlé d’un trait, mais tant pis, ou tant
mieux, pour le mot «chaque», pour le mot "jour", pris par hasard dans
un tel triomphe. Les portes s’ouvrent, et un flot pressé bouscule les
maîtres d’hôtel irlandais, fils et frères des agents, qui tentent par
atavisme de résister. Les spectateurs du plafond, moins rigides, mieux
équilibrés maintenant, se penchent, retenus dans le ciel par un ami qui
se sacrifie et leur tient les pieds et ils battent l’un contre l’autre
des bâtons de buis. Le Président comprend enfin son impuissance. Jamais
ces vingt mille sentinelles ne le laisseront s’évader avec son mot; et
il fait signe qu’il renonce; qu’il va recommencer, mais par une autre
phrase. Méfiante, la foule se tait, reste debout. Il la flatte.
--Amis, mes chers et vrais amis...
Il est blême; il hésite; de pitié trois ou quatre vrais amis
s’asseyent. Alors, il dit dans un langage entrecoupé à faux:
--Amis, ne--voyez-vous pas chaque--jour le visage de la--France devenir
plus pâle?
Tous trois, recevant cette phrase inattendue, nous avons pâli. Pas un
regard qui ne se porte vers nous, puis par pudeur aussitôt ne nous
laisse. Honteux de son délire, chacun à la dérobée regagne sa place.
Les têtes aux nattes blondes s’inclinent, ferment les paupières, voient
à l’intérieur sur leur fond bleu une France de taille humaine blêmir,
mourir. Puis les yeux se lèvent et reviennent à nos visages. Sur nos
visages où le sang monte peu à peu, les voilà roses,--les voilà, sous
ces milliers de regards, tout rouges,--l’un d’eux écarlate. Alors les
applaudissements reprennent, sans cris, sans sifflets cette fois,
joyeux, interminables, et nos voisins nous forcent à nous lever, à
saluer,--encore tout guindés, meurtris par ce sang venu trop vite,
immortels...
* * * * *
L’orfèvre me montre six étudiants en robe, assis au premier rang
des loges. L’Université a supprimé les concours de fin d’année avec
l’Université rivale, les régates, le baseball, les courses au stade,
mais le tournoi d’éloquence est maintenu et sera disputé lundi. Le
sujet en est déjà connu: la France. De même que l’on nous emmenait du
lycée avant la composition sur _Britannicus_ ou sur _Phèdre_, observer
à l’Odéon la vie et les habitudes de Britannicus lui-même, avec son nez
en trompette, ses jambes arquées, ou la forme vivante de Phèdre, fille
de Pasiphaé, qui débutait, surveillée des coulisses par sa mère, on
leur a réservé des sièges d’où l’on peut nous voir de face. Du côté de
Harvard, mon ami Davis, radieux et muet, car il sait de la veille que
nos colonies ont la superficie de l’Union tout entière, et il rumine
un tel secret; Zimmermann, qui doit improviser en vers, radieux aussi
car les trois noms des officiers français, par un prodige, valent le
premier un spondée, le second un dactyle et le troisième un ïambe;
et un petit Israélite attentif qui, lui, pour ne rien perdre, a pris
des lorgnettes. Ces trois de Harvard soutiendront que la France est
un patrimoine commun aux peuples, et sera leur jardin, leur musée. Du
côté de Yale, trois qui prétendent que la France, au contraire, est
la France, et, pour l’honneur d’ailleurs des nations, une nation. Tous
ont des carnets, et, au moindre de nos gestes, prennent des notes;
c’est qu’ils ont trouvé pour leur cause un argument décisif, c’est que
tous les Français se ressemblent, c’est que tous les Français sont
dissemblables; c’est, auquel des deux camps l’argument servira-t-il?
que les lieutenants français lisent l’avenir dans la main des orfèvres,
la pressent avec amitié... Mais le célèbre professeur Golias, qui
découvrit un fleuve en Bolivie, s’est levé...
[Illustration]
Il débute--comme tous les orateurs là-bas, car il est juste d’offrir au
public un appât vivant--par une anecdote sur un homme. C’est jour de
fête, il choisit un grand homme.
--Il y a quelques jours, dit-il, le général-maréchal Joffre vint
déjeuner, en France, chez de nouveaux amis. On prit le café sur la
terrasse. Une rivière coulait au bas du jardin. Le général-maréchal
l’admira et demanda son nom.
--Monsieur le Général-Maréchal, répondit l’hôte, c’est la Marne.
Les auditeurs autour de moi s’épanouissent. Zimmermann a trouvé la
quantité du mot Joffre et la note à la hâte... La Marne est pour
tous ici la seule bataille de la guerre, et il n’est pas de jour où
ils ne la discutent entre eux. Il faudra quand ils seront en France,
même au prix d’un recul, faire combattre leurs premiers soldats sur
ce fleuve. Chaque soir, oubliés sur les tables des clubs, tracés
à l’intérieur de papiers à lettres qu’on n’a pas osé déchirer et
qu’on remit avec dévotion dans le pupitre, nous trouvons des plans à
l’encre fraîche, des lignes qui se croisent sans raison,--corrigés
parfois au crayon bleu, indice que l’intendant du cercle lui-même a dû
intervenir,--indéchiffrables, s’il n’y avait en bas et à gauche une
marque isolée, un poinçon, qui rend cette feuille précieuse, qui est
Paris, Paris tout rond pour qui l’ignore, ovale pour qui le connaît de
vue: c’est leur solution de la Marne. Parfois le critique se trompe.
Des villes étrangères à la victoire--celles où une promenade en auto
l’a conduit de Paris--sont conviées par reconnaissance à la bataille
ou glissées au moins jusqu’à portée du front: Provins, traversé par
un peu de Voulzie, Evreux, avec un peu de l’Eure, chaque cité portant
à la Marne un segment de rivière comme un oiseau son fil. Parfois sur
l’extrême-gauche, de petites circonférences trop pressées pour être
des villes, les roues des taxis. Parfois, à gauche, un cercle avec
deux bras et deux jambes: c’est qu’un de mes amis a tenu à indiquer ma
place, ma place à moi. Parfois aussi une vraie carte de l’Ourcq, où les
épingles dans la soirée ont creusé autant de trous qu’on en voit des
avions. De vieux messieurs, qui n’ont visité que le Sud de la France,
Nice, Pau, restent un peu en arrière des stratèges et suivent la lutte
comme l’ont suivie les Niçois et les Palois eux-mêmes, sans parler,
sans fumer...
Maintenant Golias décrit la Marne, comme elle naît dans les noisetiers,
finit dans les tilleuls, comment, sans aucune pente, elle garde le
courant des plus vives cascades, comment ses affluents ont lutté eux
aussi contre la Meuse qui les voulait jeter au Rhin, et l’ont vaincue
et isolée par le subterfuge des méandres coupés. Puis, triomphant enfin
de sa modestie, il avoue que la rivière découverte par lui en Bolivie
est juste, à un mille près, de la même longueur que la Marne, qu’elle
aurait sur une carte le même aspect,--mais il avoue aussi qu’elle est
desséchée, rugueuse, sans histoire, et la voilà rejetée par lui-même au
soleil équatorial comme d’une couleuvre en renom la peau primitive.
[Illustration]
Le pasteur Cox s’est levé. Il s’étonne de tant de silence. Il dit:
--Non, ne me forcez pas aujourd’hui à vous parler de la Mort. Rallumez
tous ces yeux éteints. Rentrez vite, comme y rentrera après une minute
à peine l’heureuse génération qui vivra et mourra le jour du jugement
dernier, dans vos corps encore tout chauds. Toi, mon ami le soldat, ne
te trompe pas, voilà que tu reprends à tort un corps plus paresseux,
un visage plus tendre que les tiens. Jeunes filles, jeunes gens, je
ne veux pas venir aujourd’hui du fond de votre vie, le dos à votre
mort; un instant je m’aligne dans votre file, je marche à vos pas, je
vais au-devant d’elle, pour la première fois je l’aperçois comme vous
l’apercevez, invisible, un gouffre, un cri sans aucun son, et je remets
l’âme du chrétien qui mourut voilà une heure dans mes bras à une mort
lointaine et solitaire. Aujourd’hui je parle au lieutenant français,
qui a mon âge et qui fut quelques mois jadis, dans ma promotion même,
élève de notre Université.
Tous les regards déjà fixés sur la mort sans transition me touchent.
Une seconde, sous mon projecteur, tous m’aperçoivent comme un pauvre
insecte pris entre le télescope et un astre affreux. Tous les visages
contractés par l’angoisse me font le sourire qui sera un jour leur
dernier sourire, ou le premier après le Jugement. Le pasteur Cox
continue:
--C’est au nom de cette promotion que je lui parle. Il l’a autrefois à
peine connue; nous nous le rappelions à peine. Désormais nous voulons
qu’il soit l’un de nous et je prends son adresse à Paris pour qu’il
reçoive dans l’avenir nos circulaires, nos lettres de mariage, de
mort. Enrichir son passé est rare, il nous aide à cela. Je le prends,
je le replace dans l’année la plus douce de notre vie, et celle d’où
partirent nos amitiés. Hier je l’ai reçu à notre banquet annuel. Je lui
ai dit--j’avais cherché dans le dictionnaire français les synonymes
au mot heureux--je lui ai dit que nous étions tout cela, bienheureux,
sanctifiés, ravis, d’avoir retrouvé, inconnu, un compagnon d’enfance.
Banquet qui ne réunissait que des hommes de trente-trois ans, où un
siège eut été vide si nous avions été apôtres; première année où le
squelette tendu dans l’homme n’a jamais soutenu un corps divin; où
manquaient d’ailleurs deux de nos camarades morts dans le semestre:
Elias Dorzia, perdu en Chine, dont la mort nous semble je ne sais
quelle dilatation immense, Francis Norton, tué en France, et qui est
devenu au contraire un point, une simple petite croix noire à l’encre.
Mais nous pensions surtout à sa promotion française mutilée, et, c’est
pour cela que je parle ce soir, nous voulons qu’il en comble les vides
en puisant comme il l’entendra dans la nôtre. Qu’il choisisse parmi
nous un ami pour chaque ami français tué; je le conseillerai, notre
année par chance est bonne, les paresseux n’y sont pas lâches, les
menteurs n’y sont pas hypocrites, et peut-être y trouvera-t-il le poids
exact de ceux-là même qui personnifiaient pour lui les dons et les
vertus.
Il s’assied. Il s’est assis, et soudain après une minute, s’est tourné,
a tourné sa chaise, comme s’il avait oublié de se replacer dos à la
mort. On sait de quel côté maintenant elle vient; elle vient suivant
une ligne qui effleure un flûtiste, traverse un enfant. L’assistance
respecte mon deuil, se tait. Les vieillards et les enfants s’excluent
par dévouement de mon amitié pour y laisser la place à ceux qui ont
juste mon âge, et, un jeune homme venant vers moi, l’orfèvre avec
empressement s’écarte, s’incline devant ce cadet et le respecte, comme
si déjà arrivait le remplaçant de mon meilleur ami.
Amitié, mon amitié, où ces feux inégaux que sont les Français
s’éteignent, et où le pasteur Cox veut placer vingt cœurs ingénus,
vingt lampes égales brûlant aux mêmes heures. Amitié, qui sur des corps
déjà froids, à la place des visages où mes amis français entassaient
des moustaches, des lorgnons, à vingt ans des rides, pose vingt têtes
simples et nues, à cheveux blonds. Amitié, ou plutôt Café-terrasse de
la rue Pigalle, d’où chaque année partait ma promotion pour dîner rue
Vignon dans le Café-caveau; où se sont rencontrés encore, une semaine
avant la guerre, les huit fidèles, dont je veux bien, Amitié nouvelle,
vous dire les noms, et je glisserai même pour vous dans la phrase
la part du corps où ils furent meurtris, mais dont je vous cacherai
toujours s’ils sont tués ou vivants: Gilly, qu’une femme adorait, qu’on
voyait arriver quand l’horloge sonnait neuf heures, partir dès qu’elle
sonnait dix,--qui, orgueilleux, entendait ne donner par journée que
vingt-trois heures juste à l’amour. Rouvère, qu’une femme adorait,
qui s’accrochait au dernier de nous, l’accompagnait jusqu’à sa porte,
le couchait, le bordait, qui partait alors bienheureux, enfin libre,
avec sa tête qu’il coiffait à l’américaine, ses cravates américaines;
et il sera ainsi le plus facile à remplacer. Jorlet du Plessis de
Guillot de Therouanne, qui avait encore deux autres particules, et
que nous n’appelions jamais que par tous ses noms; il ne répondait
qu’au dernier, à l’avant-dernier il ouvrait la bouche. David, le seul
d’entre nous qui eût un fils, David immense, et de toutes façons
j’eusse parlé de son cœur... que nous appelions Goliath. Guenle, qui se
vantait de descendre de Ganelon, cela s’expliquait par une crase ou une
catachrèse, que nous appelions Dreyfus,--avec ses yeux. Bianci,... avec
son front, son oreille, son genou droit, son pauvre foie.
* * * * *
Puis venait le discours de mon commandant, à qui l’on avait offert, à
l’entrée, un bouquet d’immortelles, et qui prenait ces fleurs pour
thème, sans voir qu’il confondit, dans tout son second paragraphe,
immortalité et éternité. On saisissait, on acclamait chaque nuance sur
la longévité, la résurrection, la double naissance; car, pendant les
trois premiers mois de sa guerre, par un prodige, l’Amérique comprit
le Français, comprit Viviani, Bergson, et eût compris,--je le tiens de
Bédier--un discours en vieux français. Puis se levait un vieil amiral,
qui reçut sur la tête, à Manille, le pavillon de son navire démoli par
un boulet, qui voit depuis (à ce que nous expliqua le speaker) tous les
gens avec un de leurs membres diminués ou manquants, et, après avoir
promené ses yeux sur ces vingt mille êtres pour lui borgnes ou manchots
ou paralytiques, qui commença par cette phrase:--Je vois la France avec
son corps entier et sain, vierge avec ses deux yeux... Puis le poète
(toujours à ce que dit le speaker) le plus imagé de l’Amérique, et
chacun secouait un peu ce qui pouvait sur soi provoquer une métaphore,
ses cheveux, son ombre, la harpiste sa harpe, et chacun peu à peu se
retourna, regarda vers les coins obscurs, curieux, car l’imagiste
prenait toutes ses comparaisons dans un couple amoureux.
Puis les orchestres jouèrent la _Marseillaise_ et, avant le _Chant
américain_, un autre hymne qui était _Le Chant du Départ_, inconnu
là-bas--mais si terrible que beaucoup partirent inquiets, anxieux de
savoir quelle troisième nation s’était glissée, en armure, entre la
France et l’Amérique nues, rassurés le lendemain quand ils apprirent
la vérité par le journal.
* * * * *
[Illustration]
C’était la fin. Un petit homme se glissait vers moi, me disait en
anglais, les larmes aux yeux:--Ah! comme je voudrais parler avec
vous, et j’ignore le français: Sprechen Sie deutsch? Mille têtes
graves nous accompagnaient à l’ascenseur, et discrètes, nous laissant
partir seuls tous trois, s’écartaient aussitôt pour ne pas contrôler
si nous montions dans la nuit ou si nous descendions et suivions la
route... Nous suivions la route... La ville, que nous ne connaissions
que par son plan de fêtes, vain et illogique, nous offrait sa vraie
pente, ses avenues les plus larges, des marronniers en fleurs. La lune
avait la forme d’un navire, un vrai pont, une vraie voile, on pouvait
deviner l’âge du capitaine. Respectant sur les deux autres l’honneur
amassé dans un tel soir, leur prenant doucement le bras, chacun, s’il
glissait, s’il éternuait, prenait soin de n’injurier que soi-même. Sur
chaque maison, appliqué contre la vitre où l’on affiche, le matin, pour
attirer le glacier, la pancarte avec le mot Glace, un petit drapeau
français; mais il était minuit, nous ne pouvions monter dans toutes.
Devant le poste de police, on ouvrait l’arrière d’une voiture-cellule
comme une malle Innovation, et nous apercevions assis sans faux-col un
rôdeur en complet à carreaux qui levait les bras criant Vive la France,
et le policeman muet devait suivre ses gestes en les amplifiant, car
l’autre avait des menottes. Parfois, profitant d’un énorme incendie qui
nous avait attirés, un membre du Club nous rejoignait, nous invitait
pour le dimanche, cachant sa rougeur sous d’immenses reflets pourpres,
s’enfuyait sans attendre la réponse, renonçant pour ce soir-là, dans
sa joie, à la joie peut-être de sauver des enfants;--et de tout ce que
d’autres appellent cataclysme, tremblement de terre, de l’inondation,
de la tornade, un Américain timide eût tiré parti pour nous joindre.
Nous rentrions au Club; nous traversions sans hâte les salles où
veillaient, avec des yeux semblables, les têtes innombrables des
tigres, des antilopes, des buffles tués par Roosevelt ou morts chez
Barnum. Un lion dormait. Je caressais comme chaque soir la barbe du
bouquetin. L’Irlandais de l’ascenseur, impitoyable, pour nous souhaiter
à loisir bonne nuit, arrêtait et pérorait entre deux étages. Dans ma
chambre les fleurs envoyées par mon chauffeur King s’étaient écloses,
œillets qu’ils étaient, sous la pensée de mon chauffeur fidèle. Sur
chaque objet, un visiteur anonyme avait installé pendant mon absence
un petit pavillon de nation alliée,--"d’une des nations justes et
impartiales", comme il me l’expliquait sur une carte; je ne pouvais
désormais, le drapeau de Cuba pavoisant mon téléphone, téléphoner sans
penser à La Havane, à une créole endormie et juste; me regarder dans la
glace surmontée du drapeau siamois sans penser au Siam, à une Siamoise
aux cheveux coupés en brosse, aux dents rouges et impartiale. Dans la
chambre jumelle Morize s’endormait, les pieds en l’air, se renouvelant
dans la nuit comme un sablier, et, la tête haute sur des oreillers,
je rêvais... Je rêvais que la soirée continuait. Je rêvais que le roi
des transitions prononçait son discours. Il décrivait sa ville natale,
Worcester, mais l’on sentait qu’il voulait maintenant parler de Paris;
il faisait en vain mille efforts, s’aidant des premiers mots venus
pour quitter Worcester, y renonçant, désolé, prêt à rendre son titre;
quand soudain, radieux, il trouvait enfin, et, passant de sa ville à ma
ville par des avenues, les plus larges, il disait:--Worcester, c’est la
beauté, la beauté c’est l’amitié; l’amitié c’est Paris...
* * * * *
C’est ainsi que la nation nièce de la Grèce embaumait une
nation vivante. C’est ainsi que l’Amérique incrustait au centre
d’elle-même--et des enfants mes amis découpant les atlas le firent
dix-sept fois sur leur carte des Etats-Unis à l’école--une France de
vraie grandeur. Ce qui dépassait des dix-sept Finistères, des dix-sept
Manches, des dix-sept Bouches-du-Rhône, les écoliers l’entassaient dans
le Texas immense, avec les dix-sept Corses. C’est ainsi qu’on nous
honorait, les femmes comme si nous habitions une immense Andromède,
éventés par ses cils, haletants sur sa gorge, les hommes Prométhée.
Les policemen arrêtaient dans les rues les chauffeurs qui avaient mis,
dans le trophée du capot, le drapeau français à gauche de l’américain
et non à droite. D’un quinzième,--de notre voiture nous la voyions
tombant comme la Vierge d’Albert,--une mère nous tendait son fils.
Puis, parfois, notre guide s’agitait, nous attirait vers lui, nous
disait à voix basse:
--Vite!... Vite!... regardez là-bas! un Français!
Sans réfléchir, nous nous précipitions, gagnés par l’angoisse de voir
une parcelle de cette nation, de cet honneur, et nous apercevions un
petit homme aux habits râpés, le nez busqué et craintif, avec une
mouche et deux moustaches;--une seconde nous étions déçus, et soudain
nous l’aimions, nous étions heureux...
[Vignette]
[Illustration]