PROLOGUE

C’était le samedi matin. De chaque estuaire de France s’élançait

vers l’Amérique, du milieu exact du fleuve, comme d’une couleuvre sa

langue, un beau steamer et son sillage. Le phare blanc acceptait tous

les rayons et tous les regards qu’il renvoie la nuit colorés. Notre

navire tirait derrière lui la nappe étincelante de l’eau, habile et

sans renverser un seul des objets en équilibre sur le fleuve, bouées,

bateaux et mines. Le dirigeable de l’escorte au-dessus de nous, nous

voyait enfin étendus sur nos chaises, face à lui, et même le visage

ensoleillé; et il devait nous quitter, c’est la vie, au moment juste

où il aurait pu nous comprendre. Le soleil était si éclatant au-dessus

de la France, qu’à part une femme aux yeux protégés à la fois par des

jumelles, des lunettes noires, des larmes, il fallut renoncer à la voir

disparaître. Déjà chaque passager était doublé d’un de ces compagnons

de traversée que la Compagnie dispose par avance dans le bateau, en

nombre égal au nombre des voyageurs, et qu’après l’arrivée jamais l’on

ne revoit. Le mien s’appelait Bordéras, et toujours, quel que fût le

sujet de vos pensées, il parlait du sujet contraire:

--Que les couchers de soleil sont beaux sur la mer, était-il en train

de me dire.

D’ailleurs, le coucher du soleil vint aussi. De grandes vagues plates

se succédaient, pourpres; l’angle de l’une se recourbait soudain, une

page était cornée pour nous dans un livre encore inconnu. Le mousse

lavait les bouées; on pourrait les jeter aux noyés sans se salir les

mains. A la place exacte où se croisaient le reflet du soleil et

l’onde de la T.S.F., l’opérateur illuminé notait la hauteur de l’Alpe

escaladée la veille par les Italiens. Puis les oiseaux de mer se

couchaient dans la mer. La femme en pleurs s’attristait d’apprendre

que, pour la première fois depuis son lancement, le bateau n’avait pas

d’enfant à bord, et soudain s’en réjouissait. Le mousse quêtait par

ordre les cigarettes allumées, les jetait par dessus le bastingage,

et signalait aux marins le mégot du capitaine, qu’on pût suivre des

yeux un long moment. Pour masquer toute lumière on avait retrouvé dans

quelque chantier les ronds de tôle découpés jadis dans le navire pour

faire les hublots, dans un autre navire sans doute, car les femmes de

chambre les ajustaient difficilement, debout sur notre valise neuve.

Au salon s’assemblaient des ombres hostiles, attirées par l’idée du

bridge,--une dame, avec d’énormes yeux dont elle n’abaissait jamais les

paupières, quelque espionne,--et l’Américain à l’index coupé jouait

_Tannhaüser_ sur le piano qui semblait avoir perdu une note.

--Les chevaux pie portent malheur et non bonheur, disait Bordéras; et

il m’en expliquait la cause.

[Illustration]

Puis d’autres jours passaient. Le jour où nous étions au large des

Açores, et l’on vit flotter des herbes, une table: au large de

Terre-Neuve, il en vint une tortue. En face du Pôle même, et la dame

aux yeux ouverts vit dans la même heure un poisson volant, un requin,

un corsaire. Les dernières lettres reçues au départ, sur le quai de

Bordeaux, se recouvraient peu à peu, par-dessus l’écriture anglaise

adorée, des comptes au crayon du jeu de tonneau. Les kodaks, qui

portaient au départ sur leur film entamé deux ou trois clichés de

Carency, de Reims, photographiaient le canon de l’avant le matin, le

canon de l’arrière le soir, et gardaient une plaque pour l’arrivée

à New-York. En France, nos parents vivaient maintenant en retenant

leur pensée, car ils ne pouvaient recevoir de nouvelles avant l’autre

semaine que si nous étions morts. Sur notre grand bateau rouleur

qui recevait les messages sans jamais y répondre, s’amassait comme

autrefois, au temps sans télégrammes, une rouille, un secret. Seule,

chaque soir, après avoir lu le communiqué, la dame se précipitait à son

bureau et répondait par lettres. Quand une fumée s’élevait à l’horizon,

deux rayons argentés bougeaient à la proue et à la poupe, c’étaient les

canons qui tournaient sur leur pivot. Un grand charbonnier nous croisa,

lent, usant son charbon avec avarice, usant le plus mauvais, fumant

noir, un marin, un seul marin accoudé sur le pont et qui ne nous fit

aucun signe. Les vents s’étaient calmés et les nuages s’entassaient

par paquets à quelques mètres du cube d’eau dont ils étaient nés. Les

vents se déchaînaient, et le commandant, pour faire le point, mettait

son navire en travers de l’Atlantique. Bordéras me parlait des chats

et de leur fidélité. Puis la nouvelle arriva que l’Amérique déclarait

la guerre à l’Allemagne; on vit cinq passagers en complet de voyage

descendre au galop dans leur cabine, tirant sur leur cravate, et

remonter en uniforme: c’étaient les officiers de ma mission.

[Illustration]

Or, il y avait à bord notre plus grand philosophe, qui allait à

Washington, aidé de notre plus grand physicien, poser sur des mots

choisis par Wilson les immenses colonnes d’air qui sont sur les

mots français. S’il survenait un torpillage, le hasard voulait que

nous montions sur le même canot. C’était à moi de le réchauffer, de

lui donner ma part d’alcool. Si la barque coulait, c’est moi qui

soutiendrais une minute encore sa tête au-dessus d’un gouffre. Nous

coulions l’un avec l’autre. La première lueur aspirée par son âme

libérée était mon âme, et j’en étais le premier aliment dans le stade

où elle égalerait peut-être Dieu. Tous les après-midi, il sortait de sa

cabine, sous un faux-nom,--le même toujours, sachant quelle médiocre

continuité nous infligeons aux êtres,--mais me saluant chaque fois

d’un nom différent, par je ne sais quelle flatterie. Etendu près de

moi, il dilatait devant une mer entière la pensée conçue le matin

par le hublot, il étalait et repassait de la main un papier roulé.

Parfois, il prenait un crayon, il écrivait; et deux plans du monde

par ce seul geste étaient pour moi fondus. Il cessait d’écrire, et

le ciel ne s’appliquait plus contre la mer. Parfois, comme un poète

s’amuse en plein soleil à regarder fixement les yeux d’un hibou captif,

il regardait, sans le savoir peut-être, au fond de mes yeux. J’y

laissais cette petite Idée nue qui les habite, mais d’ailleurs il ne

voyait rien, et moi j’apercevais, dans les siens, sinon l’âme de sa

pensée, du moins sa forme même, son spectre, matériel, fluide, presque

aussi matériel qu’un regard,--mais après tout un philosophe est un

homme. Parfois, à d’imperceptibles signes, je le sentais se loger et

se complaire une minute, comme les archéologues s’étendent dans un

tombeau grec pour voir la longueur des morts grecs, dans une pensée

creusée par d’autres. Parfois, le soleil l’atteignait à la seconde

exacte où deux pensées en lui se choquaient, il s’étonnait d’être pour

la première fois, par ce choc, inondé de chaleur. Il se croyait seul,

mais je surveillais, je concevais chaque mouvement et chaque glissade

de sa pensée, je n’en éprouvais que le vertige physique, mais comme le

roitelet caché sur la tête du plus grand des oiseaux, sans voler, sans

penser, j’arrivais dans son monde même une ligne au-dessus de lui.

Etendu le premier, j’avais chaque jour à défendre contre Bordéras, sans

qu’il le sût jamais, sa chaise longue et sa couverture. Une seule fois,

Bordéras s’attardant, il fut obligé de tourner autour du navire, et

commença l’après-midi par le paraphe qui la finissait d’ordinaire. Mon

silence au début lui plaisait, puis l’inquiéta, et pour s’en libérer,

il voulait m’adresser la parole. Tout un lundi, tout un mardi, je

le vis chercher un prétexte... En vain... Avant de s’asseoir, il me

regardait, il me visait; mais le cœur d’un homme, de haut, est un

terrain d’atterrissage si étroit. Le jour où je me mis en uniforme,

il lut tout haut le numéro de mon collet, et ce fut par les chiffres,

puisque les mots se refusaient, qu’il put me saisir enfin; ainsi

Pythagore parvint, avec sept chiffres en plus, à saisir le monde. Il me

demanda si j’avais connu Clermont, adjudant dans ma brigade, son élève.

--J’avais connu Clermont. Nous étions amis. La semaine avant sa mort,

je l’avais même rencontré, au repos, surveillant les exercices sur des

champs labourés. Il m’avait crié au revoir, et était parti, suivant

son commandant dans le même sillon, s’écartant de moi par la ligne la

plus droite, posant ses pas minuscules avec précautions dans les larges

empreintes du commandant, et tous les huit jours avant sa mort, jours

de boue, il put rester propre, mais il ne laissa point de traces à lui.

Il voulut savoir si Clermont avait souffert, qui détestait le froid,

qui se chargeait de diriger le poêle au Collège de France.

--Il gelait. Nous gelions. Pour que nous puissions entendre les balles,

on nous confisquait nos cache-nez. Pour que nous n’ayons pas le

tétanos, au cas où les balles nous traverseraient, on nous interdisait

nos peaux de bique. Comme nous tous Clermont réclamait l’été, quand le

général nous ferait combattre tout nus, sans doute invulnérables.

Et les combats d’aéroplanes, en avais-je vu?

--Quelquefois. Nous nous enfoncions dans la sape pour les voir plus

distinctement. Au-dessus d’eux, en plein jour on apercevait des

étoiles. En septembre, un avion français avait été abattu juste

devant notre ligne. Clermont, les autres sergents de la compagnie, le

lieutenant, nous avions fait le serment de ne plus nous baisser de

l’après-midi. Nos mères auraient été tranquilles, ce jour-là, si elles

avaient été au courant...

Il me questionna encore.

Mon langage le surprenait un peu. Il le trouvait, non, il ne le

trouvait pas tout à fait sympathique. Il eût préféré, chez un soldat,

plus de gestes. Il ne savait pas que nous, lieutenants, qui vivons avec

nos hommes, chaque fois que nous leur parlons, nous devons penser que

c’est la dernière phrase qu’ils entendent; malgré nous elle ressemble à

la première que nous leur donnerons après leur mort; en sorte que notre

voix est mate, notre pensée gonflée, et nous ne disons jamais rien,

dans nos escouades, qui ne puisse être entendu et compris par une ombre.

Il n’était pas le premier à s’en étonner. Souvent nos colonels,

guidés dans la tranchée par un chef de section inconnu, surpris de

sa parole sans argot, de ses pensées sans haine, le ramenaient au

camp d’instruction et l’y chargeaient de faire les conférences sur

la discipline, sur les fusils lance-grenades; des ombres elles-mêmes

eussent aimé, l’écoutant, se ranger par sections, appuyer leurs

grenades, ombres qu’elles étaient, sur leur tromblon et rêver. Mon

philosophe étendu sentait que mes paroles touchaient une part de son

âme; il ne savait laquelle; il ramenait sa couverture sur lui, pour

contenir le doux esprit qui la soulevait. Sans qu’il s’en doutât, il

me suivit chaque après-midi, entre trois et quatre, dans ce domaine à

demi souterrain qui est mon royaume; ne me parlant que des élèves tués,

des poètes tués, et il parcourut avec moi ce monde d’amis pétrifiés,

dispersés par les vents, embaumés, amincis, chacun de si loin grand

sans raison ou minuscule, entre lesquels, ô femmes, je lui montrai que

vous circulez toutes encore, avec votre vraie grandeur, avec votre

corps vivant qu’on incline sur les grands blessés dans les gares,--on

se hâte,--pour qu’ils reprennent dès qu’ils ouvriront les yeux notion

de la taille moyenne des êtres et fassent juste l’effort, pas plus,

qu’il faut pour vivre...

C’est ainsi que j’eus pendant une semaine, une heure par jour, sur un

bateau de tôles chargé d’acier, un dialogue avec l’ombre de Bergson.

* * * * *

Puis la mer se peupla.

Tout ce qui s’était amassé en bloc au-dessus de nous, le temps, la

semaine, s’effrita, et il tomba un soir sur le pont une nuée de

petites nouvelles américaines. Les navires venant de France, sans

lest, laissaient à peine une trace. Les bateaux de New-York, combles,

traçaient un long sillon. Au-dessus de la corde qui sépare les

premières des secondes, une jeune Française et un Américain se disaient

adieu, et rentraient l’un au cœur de la richesse, l’autre au cœur de la

pauvreté. Ceux qui savaient que Joffre allait bientôt venir, parfois

se retournaient. Puis un jour, où, hélas, je ne pus être rasé,--car

le capitaine de la _Sylvie_, coulée en Grèce, qui allait chercher le

_Bacchus_ à Détroit, se faisait couper les cheveux, les favoris, la

moustache, la mouche et la barbe,--comme une de ces dalles enchantées

sur la terre, avec un gros anneau, par où l’on arrive aux antipodes,

une énorme bouée rouge parut, fixée sur la mer plate, qu’on souleva,

et ce fut l’Amérique. Le bateau poste déjà nous harcelait, et nous

écrivions lentement, pour qu’il ne les emportât pas, les lettres qui

devaient rester à bord et revenir en France. Sur le remorqueur, à la

place où je l’avais laissé voilà dix ans, Jérôme Greene nous attendait,

se levait quand un navire ne passait pas dans le voisinage, et je

montrais son canot aux commissaires du port qui voulaient savoir où

j’allais, en Amérique. Puis un nuage s’éleva, qui était Long-Island.

L’Américain au doigt coupé me désignait du pouce l’échancrure du nuage

où il se baignait, la voussure du nuage où un chanteur de Honolulu

avait joué avec les pieds sur son piano... puis New-York apparut; de

gigantesques cubes d’ombre rangés parmi des cubes de lumière plus

gigantesques encore bornèrent l’horizon, les bâtiments vieux de plus

de dix ans à côté de ceux de cinq ans, et, dominant, plus blancs que

la lumière même, les édifices de l’année étincelaient. Bordéras tout

joyeux me serrait les épaules, tendait la main vers eux:

--Vendôme! criait-il, Vendôme!

[Vignette]

[Illustration]

Amica America · 第 6 / 12 题