eût semblé puéril et quasi insensé à tout autre qu'à nous. Nous ne nous
blasions point sur notre plaisir, parce que la matinée entière était
donnée à un travail plus sérieux. Je faisais de la peinture avec Stella;
le marquis et sa fille remplissaient assidûment les devoirs qu'ils
s'étaient imposés; Célio faisait l'éducation littéraire et musicale de
son jeune frère et de _notre_ petite soeur Béatrice, à laquelle aussi on
me permettait de donner quelques leçons. L'heure de la comédie arrivait
donc comme une récréation toujours méritée et toujours nouvelle. La
_porte d'ivoire_ s'ouvrait toujours comme le sanctuaire de nos plus
chères illusions.
Je me sentais grandir au contact de ces fraîches imaginations d'artistes
dont le vieux Boccaferri était la clé, le lien et l'âme. Je dois dire
que Lucrezia Floriani avait bien connu et bien jugé cet homme, le plus
improductif et le plus impuissant des membres de la société officielle,
le plus complet, le plus inspiré, le plus _artiste_ enfin des artistes.
Je lui dois beaucoup, et je lui en conserverai au delà du tombeau une
éternelle reconnaissance. Jamais je n'ai entendu parler avec autant de
sens, de clarté, de profondeur et de délicatesse sur la peinture.
En barbouillant de grossiers décors (car il peignait fort mal), il
épanchait dans mon sein un flot d'idées lumineuses qui fécondaient mon
intelligence, et dont je sentirai toute ma vie la puissance génératrice.
Je m'étonnai que Célio devant épouser Cécilia et devenir riche et
seigneur, les Boccaferri songeassent sérieusement à lui faire reprendre
ses débuts: mais je le compris, comme eux, en étudiant son caractère, en
reconnaissant sa vocation et la supériorité de talent que chaque jour
faisait éclore en lui.--Les grands artistes dramatiques ne sont-ils pas
presque toujours riches à une certaine époque de leur vie, me disait le
marquis, et la possession des terres, des châteaux et même des titres
les dégoûte-t-elle de leur art? Non. En général, c'est la vieillesse
seule qui les chasse du théâtre, car ils sentent bien que leur plus
grande puissance et leur plus vive jouissance est là. Eh bien, Célio
commencera par où les autres finissent; il fera de l'art en grand, à son
loisir; il sera d'autant plus précieux au public, qu'il se rendra plus
rare, et d'autant mieux payé, qu'il en aura moins besoin. Ainsi va le
monde.
Célio vivait dans la fièvre, et ces alternatives de fureur, d'espérance,
de jalousie et d'enivrement développèrent en lui une passion terrible
pour Cécilia, une puissance supérieure dans son talent. Nous lui
laissâmes passer deux mois dans cette épreuve brûlante qu'il avait la
force de supporter, et qui était, pour ainsi dire, l'élément naturel de
son génie.
Un matin, que le printemps commençait à sourire, les sapins à se parer
de pointes d'un vert tendre à l'extrémité de leurs sombres rameaux, les
lilas bourgeonnant sous une brise attiédie, et les mésanges semant les
fourrés de leurs petits cris sauvages, nous prenions le café sur la
terrasse aux premiers rayons d'un doux et clair soleil. L'avocat de
Briançon arriva et se jeta dans les bras de son vieux ami le marquis, en
s'écriant: _Tout est liquidé!_
Cette parole prosaïque fut aussi douce à nos oreilles que le premier
tonnerre du printemps. C'était le signal de notre bonheur à tous. Le
marquis mit la main de sa fille dans celle de Célio, et celle de Stella
dans la mienne. A l'heure où j'écris ces dernières lignes, Béatrice
cueille des camélias blancs et des cyclamens dans la serre pour les
couronnes des deux mariées. Je suis heureux et fier de pouvoir donner
tout haut le nom de soeur à cette chère enfant, et maître Volabù vient
d'entrer comme cocher au service du château.
FIN DU CHÂTEAU DES DÉSERTES.