Célio était brusque et impérieux avec ses soeurs, quoiqu'il les adorât

au fond de l'âme, et qu'il eût pour elles mille tendres sollicitudes. Il

avait vu aussi ce singulier petit épisode.--Allons donc, paresseuses!

cria-t-il à Stella et à Béatrice, allez me chercher trente aunes de

rubans couleur de feu! J'attends!--Et quand elles furent entrées dans le

magasin, il ramassa le noeud cerise, et me la donna à la dérobée, en

me disant tout bas:--Garde-le en mémoire de Béatrice; mais si l'une ou

l'autre est coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d'elles. Je te

demande cela comme à un frère.

Les préparatifs durèrent jusqu'au dîner, qui fut assez sérieux. On

reprenait de la gravité devant les domestiques, qui portaient le deuil

de l'ancien marquis sur leurs habits, faute de le porter dans le coeur.

Et d'ailleurs, chacun pensait à son rôle, et M. de Balma disait une

chose que j'ai toujours sentie vraie: les idées s'éclaircissent et

s'ordonnent durant la satisfaction du premier appétit.

Au reste on mangeait vite et modérément à sa table. Il disait

familièrement que l'artiste qui mange est _à moitié cuit_. On savourait

le café et le cigare, pendant que les domestiques levaient le couvert et

effectuaient leur sortie finale des appartements et de la maison. Alors

on faisait une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait:

Mesdames les actrices, à vos loges! On leur donnait une demi-heure

d'avance sur les hommes; mais Cécilia n'en profitait pas. Elle resta

avec nous dans le salon, et je remarquai qu'elle causait tout bas dans

un coin avec Célio.

Il me sembla qu'au sortir de cet entretien, Célio était d'une gaieté

arrogante, et Cécilia d'une mélancolie résignée; mais cela ne prouvait

pas grand'chose: chez lui, les émotions étaient toujours un peu forcées;

chez elle, elles étaient si peu manifestées, que la nuance était presque

insaisissable.

A huit heures précises, la pièce commença. Je craindrais d'être

fastidieux en la suivant dans ses détails, mais je dois signaler que, à

ma grande surprise, Cécilia fut admirable et atroce de jalousie dans

le rôle d'Elvire. Je ne l'aurais jamais cru; cette passion semblait si

ennemie de son caractère! J'en fis la remarque dans un entr'acte.--Mais

c'est peut-être pour cela précisément, me dit-elle.... Et puis,

d'ailleurs, que savez-vous de moi?

Elle dit ce dernier mot avec un ton de fierté qui me fit peur. Elle

semblait mettre tout son orgueil à n'être pas devinée. Je m'attachai à

la deviner malgré elle, et cela assez froidement. Boccaferri loua Célio

avec enthousiasme; il pleurait presque de joie de l'avoir vu si bien

jouer. Le fait est qu'il avait été le plus froid, le plus railleur, le

plus pervers des hommes.--C'est grâce à toi, dit-il à la Boccaferri; tu

es si irritée et si hautaine, que tu me rends méchant. Je me fais de

glace devant tes reproches, parce que je me sens poussé à bout et prêt

à éclater. Tiens! _ma vieille_, tu devrais toujours être ainsi; je

reprendrais les forces que m'ôtent ta bonté et ta douceur accoutumées.

--Eh bien, répondit-elle, je ne te conseille pas de jouer souvent ces

rôles-là avec moi: je t'y rendrais des points.

[Illustration 009.png: Ce personnage du temps passé.... (Page 107.)]

Il se pencha vers elle, et, baissant la voix:--Serais-tu capable d'être

la femelle d'un tigre? lui dit-il.

--Cela est bon pour le théâtre, répondit-elle (et il me sembla qu'elle

parlait exprès de manière à ce que je ne perdisse pas sa réponse). Dans

la vie réelle, Célio, je mépriserai un usage si petit, si facile et si

niais de ma force. Pourquoi suis-je si méchante, ici dans ce rôle? C'est

que rien n'est plus aisé que l'affectation. Ne sois donc pas trop vain

de ton succès d'aujourd'hui. La force dans l'excitation, c'est le _pont

aux ânes_! La force dans le calme.... Tu y viendras peut-être, mais tu

n'y es pas encore. Essaie de faire Ottavio, et nous verrons!

--Vous êtes une comédienne fort acerbe et fort jalouse de son talent!

dit Célio en se mordant les lèvres si fort, que sa moustache rousse,

collée à sa lèvre, tomba sur son rabat de dentelle.

--Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la Boccaferri en

rattrapant la moustache; tu as raison de faire une peau neuve!

--Vous croyez que vous opérerez ce miracle?

--Oui, si je veux m'en donner la peine, mais je ne le promets pas.

Je vis qu'ils s'aimaient sans vouloir se l'avouer à eux-mêmes, et je

regardai Stella, qui était belle comme un ange en me présentant un

masque pour la scène du bal. Elle avait cet air généreux et brave d'une

personne qui renonce à vous plaire sans renoncer à vous aimer. Un élan

de coeur, plein de vaillance, qui ne me permit pas d'hésiter, me fit

tirer de mon sein le noeud cerise que j'y avais caché, et je le lui

montrai mystérieusement. Tout son courage l'abandonna; elle rougit, et

ses yeux se remplirent de larmes. Je vis que Stella était une sensitive,

et que je venais de me donner pour jamais ou de faire une lâcheté. Dès

ce moment, je ne regardai plus en arrière, et je m'abandonnai tout

entier au bonheur, bien nouveau pour moi, d'être chastement et naïvement

aimé.

Je faisais le rôle d'Ottavio, et je l'avais fort mal joué jusque-là. Je

pris le bras de ma charmante Anna pour entrer en scène, et je trouvai

du coeur et de l'émotion pour lui dire mon amour et lui peindre mon

dévouement.

A la fin de l'acte, je fus comblé d'éloges, et Cécilia me dit en me

tendant la main:--Toi, Ottavio, tu n'as besoin des leçons de personne,

et tu en remontrerais à ceux qui enseignent.--Je ne sais pas jouer la

comédie, lui répondis-je, je ne le saurai jamais. C'est parce qu'on ne

la joue pas ici que j'ai dit ce que je sentais.

[Illustration 010.png: Célio entra brusquement.... (Page 115.)]

XIV.

CONCLUSION.

Je montai dans la loge des hommes pour me débarrasser de mon domino. A

peine y étais-je entré, que Stella vint résolument m'y rejoindre. Elle

avait arraché vivement son masque; sa belle chevelure blond-cendré,

naturellement ondée, s'était à demi répandue sur son épaule. Elle était

pâle, elle tremblait; mais c'était une âme éminemment courageuse,

quoique elle agît par expansion spontanée et d'une manière tout opposée,

par conséquent, à celle de la Boccaferri.

--Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main blanche sur mon

épaule, m'aimez-vous?

Je fus entièrement vaincu par cette question hardie, faite avec un

effort évidemment douloureux et le trouble de la pudeur alarmée.

Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine.

--Il ne faut pas me tromper, dit-elle en se dégageant avec force de mon

étreinte. J'ai vingt-deux ans; je n'ai pas encore aimé, moi, et je ne

dois pas être trompée. Mon premier amour sera le dernier, et, si je

suis trahie, je n'essaierai pas de savoir si j'ai la force d'aimer une

seconde fois: je mourrai. C'est là le seul courage dont je me sente

capable. Je suis jeune, mais l'expérience des autres m'a éclairée. J'ai

beaucoup rêvé déjà, et, si je ne connais pas le monde, je me connais du

moins. L'homme qui se jouera d'une âme comme la mienne, ne pourra être

qu'un misérable, et, s'il en vient là, il faudra que je le haïsse et que

je le méprise. La mort me semble mille fois plus douce que la vie, après

une semblable désillusion.

--Stella, lui répondis-je, si je vous dis ici que je vous aime, me

croirez-vous? Ne me mettrez-vous pas à l'épreuve avant de vous fier

aveuglément à la parole d'un homme que vous ne connaissez pas?

--Je vous connais, répondit-elle. Célio, qui n'estime personne, vous

estime et vous respecte; et, d'ailleurs, quand même je n'aurais pas ce

motif de confiance, je croirais encore à votre parole.

--Pourquoi?

--Je ne sais pas, mais cela est ainsi.

--Donc vous m'aimez, vous?

Elle hésita un instant, puis elle dit:

--Écoutez! je ne suis pas pour rien la fille de la Floriani. Je n'ai pas

la force de ma mère, mais j'ai son courage; je vous aime.

Cette bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de Stella, et je les

baisai avec enthousiasme.--C'est la première fois, lui dis-je, que je me

mets aux genoux d'une femme, et c'est aussi la première fois que j'aime.

Je croyais pourtant aimer Cécilia, il y a une heure, je vous dois cette

confession; mais ce que je cherche dans la femme, c'est le coeur, et

j'ai vu que le sien ne m'appartenait pas. Le vôtre se donne à moi avec

une vaillance qui me pénètre et me terrasse. Je ne vous connais pas plus

que vous ne me connaissez, et voilà que je crois en vous comme vous

croyez en moi. L'amour, c'est la foi; la foi rend téméraire, et rien

ne lui résiste. Nous nous aimons, Stella, et nous n'avons pas besoin

d'autre preuve que de nous l'être dit. Voulez-vous être ma femme?

--Oui, répondit-elle, car moi, je ne puis aimer qu'une fois, je vous

l'ai dit.

--Sois donc ma femme, m'écriai-je en l'embrassant avec transport.

Veux-tu que je te demande à ton frère tout de suite?

--Non, dit-elle en pressant mon front de ses lèvres avec une suavité

vraiment sainte. Mon frère aime Cécilia, et il faut qu'il devienne digne

d'elle. Tel qu'il est aujourd'hui, il ne l'aime pas encore assez pour

la mériter. Laisse lui croire encore que tu prétends être son rival.

Sa passion a besoin d'une lutte pour se manifester à lui-même. Cécilia

l'aime depuis longtemps. Elle ne me l'a pas dit, mais je le sais bien.

C'est à elle que tu dois me demander d'abord, car c'est elle que je

regarde comme ma mère.

--J'y vais tout de suite, répondis-je.

--Et pourquoi tout de suite? Est-ce que tu crains de te repentir si tu

prends le temps de la réflexion?

--Je te prouverai le contraire, fille généreuse et charmante! je ne

ferai que ce que tu voudras.

On nous appela pour commencer l'acte suivant. Célio, qui surveillait

ordinairement d'un oeil inquiet et jaloux le moindre mouvement de ses

soeurs, n'avait pas remarqué notre absence. Il était en proie à une

agitation extraordinaire. Son rôle paraissait l'absorber. Il le termina

de la manière la plus brillante, ce qui ne l'empêcha pas d'être sombre

et silencieux pendant le souper et l'intéressante causerie du marquis,

qui se prolongea jusqu'à trois heures du matin.

Je m'endormis tranquille, et je n'eus pas le moindre retour sur

moi-même, pas l'apparence d'inquiétude, d'hésitation ou de regret, en

m'éveillant. Je dois dire que, dès le matin du jour précédent, les deux

cent mille livres de rente de mademoiselle de Balma m'avaient porté

comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m'allait point et

dérangeait les rêves et l'ambition de toute ma vie, qui était de faire

moi-même mon existence et d'y associer une compagne de mon choix, prise

dans une condition assez modeste pour qu'elle se trouvât riche de mon

succès.

D'ailleurs, je suis ainsi fait, que l'idée de lutter contre un rival

à chances égales me plaît et m'anime, tandis que la conscience de

la moindre infériorité dans ma position, sur un pareil terrain, me

refroidit et me guérit comme par miracle. Est-ce prudence ou fierté? je

l'ignore; mais il est certain que j'étais, à cet égard, tout l'opposé de

Célio, et, qu'au lieu de me sentir acharné, par dépit d'amour-propre, à

lui disputer sa conquête, j'éprouvais un noble plaisir à les rapprocher

l'un de l'autre en restant leur ami.

Cécilia vint me trouver dans la journée.--Je vais vous parler comme à un

frère, me dit-elle. Quelques mots de Célio tendraient à me faire croire

que vous êtes amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y

songiez maintenant. Voilà pourquoi je viens vous ouvrir mon coeur.

«Je sais qu'il y a deux mois, lorsque vous m'avez connue dans un état

voisin de la misère, vous avez songé à m'épouser. J'ai vu là la noblesse

de votre âme, et cette pensée que vous avez eue vous assure à jamais mon

estime! et, plus encore, une sorte de respect pour votre caractère.»

Elle prit ma main et la porta contre son coeur, où elle la tint pressée

un instant avec une expression à la fuis si chaste et si tendre, que je

pliai presque un genou devant elle.

--Écoutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le temps de lui répondre,

je crois que j'aime Célio! voilà pourquoi, en vous faisant cet aveu, je

crois avoir le droit de vous adresser une prière humble et fervente

au nom de l'affection la plus désintéressée qui fut jamais: fuyez la

duchesse de ***; détachez-vous d'elle, ou vous êtes perdu!

--Je le sais, répondis-je, et je vous remercie, ma chère Cécilia, de me

conserver ce tendre intérêt; mais ne craignez rien, ce lien funeste n'a

pas été contracté; votre douce voix, une inspiration de votre coeur

généreux et quatre phrases du divin Mozart m'en ont à jamais préservé.

--Vous les avez donc entendues? Dieu soit loué!

--Oui, Dieu soit loué! repris-je, car ce chant magique m'a attiré

jusqu'ici à mon insu, et j'y ai trouvé le bonheur.

Cécilia me regarda avec surprise.

--Je m'expliquerai tout à l'heure, lui dis-je; mais, vous, vous avez

encore quelque chose à me dire, n'est-ce pas?

--Oui, répondit-elle, je vous dirai tout, car je tiens à votre estime,

et, si je ne l'avais pas, il manquerait quelque chose au repos de ma

conscience. Vous souvenez-vous qu'à Vienne, la dernière fois que nous

nous y sommes vus, vous m'avez demandé si j'aimais Célio?

--Je m'en souviens parfaitement, ainsi que de votre réponse, et vous

n'avez pas besoin de vous expliquer davantage, Cécilia. Je sais fort

bien que vous fûtes sincère en me disant que vous n'y songiez pas, et

que votre dévouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits de

la Floriani. Je comprends ce qui s'est passé en vous depuis ce jour-là,

parce que je sais ce qui s'est passé en lui.

--Merci, ô merci! s'écria-t-elle attendrie; vous n'avez pas douté de ma

loyauté?

--Jamais.

--C'est le plus grand éloge que vous puissiez commander pour la vôtre;

mais, dites-moi, vous croyez donc qu'il m'aime?

--J'en suis certain.

--Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et une légère

rougeur. Il m'aime, et il s'en défend encore; mais son orgueil pliera,

et je serai sa femme, car c'est là toute l'ambition de mon âme, depuis

que je suis _dama e comtessa garbata_. Lorsque vous m'interrogiez,

Salentini, je me croyais pour toujours obscure et misérable. Comment

n'aurais-je pas refoulé au plus profond de mon sein la seule pensée

d'être la femme du brillant Célio, de ce jeune ambitieux à qui l'éclat

et la richesse sont des éléments de bonheur et des conditions de succès

indispensables? J'aurais rougi de m'avouer à moi-même que j'étais émue

en le voyant; il ne l'aurait jamais su; je crois que je ne le savais pas

moi-même, tant j'étais résolue à n'y pas prendra garde, et tant j'ai

l'habitude et le pouvoir de me maîtriser.

«Mais ma fortune présente me rend la jeunesse, la confiance et le droit.

Voyez-vous, Célio n'est pas comme vous. Je vous ai bien devinés tous

deux. Vous êtes calme, vous êtes patient, vous êtes plus fort que lui,

qui n'est qu'ardent, avide et violent. Il ne manque ni de fierté ni

de désintéressement; mais il est incapable de se créer tout seul

l'existence large et brillante qu'il rêve, et qui est nécessaire au

développement de ses facultés. Il lui faut la richesse tout acquise,

et je lui dois cette richesse. N'est-ce pas, je dois cela au fils de

Lucrezia? et, quand même je vous aurais aimé, Salentini, quand même le

caractère effrayant de Célio m'inspirerait des craintes sérieuses pour

mon bonheur, j'ai une dette sacrée à payer.

--J'espère, lui dis-je, en souriant, que le sacrifice n'est pas trop

rude. En ce qui me concerne, il est nul, et votre supposition n'est

qu'une consolation gratuite dont je n'aurai pas la folie de faire mon

profit. En ce qui concerne Célio, je crois que vous êtes plus forte que

lui, et que vous caresserez le jeune tigre d'une main calme et légère.

--Ce ne sera peut-être pas toujours aussi facile que vous croyez,

répondit-elle; mais je n'ai pas peur, voilà ce qui est certain. Il n'y

a rien de tel pour être courageux que de se sentir disposé, comme je le

suis, à faire bon marché de son propre bonheur et de sa propre vie; mais

je ne veux pas me faire trop valoir. J'avoue que je suis secrètement

enivrée, et que ma bravoure est singulièrement récompensée par l'amour

qui parle en moi. Aucun homme ne peut me sembler beau auprès de celui

qui est la vivante image de Lucrezia; aucun nom illustre et cher à

porter auprès de celui de Floriani.

--Ce nom est si beau en effet, qu'il me fait peur, répondis-je. Si

toutes celles qui le portent allaient refuser de le perdre!

--Que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas.

Je lui fis alors l'aveu de ce qui s'était passé entre Stella et moi, et

je lui demandai la main de sa fille adoptive. La joie de cette généreuse

femme fut immense; elle se jeta à mon cou et m'embrassa sur les deux

joues. Je la vis enfin ce jour-là telle qu'elle était, expansive et

maternelle dans ses affections, autant qu'elle était prudente et

mystérieuse avec les indifférents.

--Stella est un ange, me dit-elle, et le ciel vous a mille fois béni en

vous inspirant cette confiance subite en sa parole. Je la connais bien,

moi, et je sais que, de tous les enfants de Floriani, c'est celle qui a

vraiment hérité de la plus précieuse vertu de sa mère, le dévouement. Il

y a longtemps qu'elle est tourmentée du besoin d'aimer, et ce n'est pas

l'occasion qui lui a manqué, croyez-le bien; mais cette âme romanesque

et délicate n'a pas subi l'entraînement des sens qui ferme parfois les

yeux aux jeunes filles. Elle avait un idéal, elle le cherchait et savait

l'attendre. Cela se voit bien à la fraîcheur de ses joues et à la pureté

de ses paupières; elle l'a trouvé enfin, celui qu'elle a rêvé! Charmante

Stella, exquise nature de femme, ton bonheur m'est encore plus cher que

le mien!

La Boccaferri prit encore ma main, la serra dans les siennes, et fondit

en larmes en s'écriant: «O Lucrezia! réjouis-toi dans le sein de Dieu!»

Célio entra brusquement, et, voyant Cécilia si émue et assise tout près

de moi, il se retira en refermant la porte avec violence. Il avait pâli,

sa figure était décomposée d'une manière effrayante. Toutes les furies

de l'enfer étaient entrées dans son sein.

--Qu'il dise après cela qu'il ne t'aime pas! dis-je à la Boccaferri.

Je la fis consentir à laisser subir encore un peu cette souffrance au

pauvre Célio, et nous allâmes trouver ma chère Stella pour lui faire

part de notre entretien.

Stella travaillait dans l'intérieur d'une tourelle qui lui servait

d'atelier. Je fus étrangement supris*[*surpris?*] de la trouver occupée

de peinture, et de voir qu'elle avait un talent réel, tendre, profond,

délicieusement vrai pour le paysage, les troupeaux, la nature pastorale

et naïve.--Vous pensiez donc, me dit-elle en voyant mon ravissement, que

je voulais me faire comédienne? Oh, non! je n'aime pas plus le public

que ne l'a aimé notre Cécilia, et jamais je n'aurais le courage

d'affronter son regard. Je joue ici la comédie comme Cécilia et son père

la jouent; pour aider à l'oeuvre collective qui sert à l'éducation

de Célio, peut-être à celle de Béatrice et de Salvator, car les deux

_Bambini_ ont aussi jusqu'à présent la passion du théâtre; mais vous

n'avez pas compris notre cher maître Boccaferri, si vous croyez qu'il

n'a en vue que de nous faire débuter. Non, ce n'est pas là sa pensée.

Il pense que ces essais dramatiques, dans la forme libre que nous leur

donnons, sont un exercice salutaire au développement synthétique (je me

sers de son mot) de nos facultés d'artiste, et je crois bien qu'il a

raison, car depuis que nous faisons cette amusante étude je me sens plus

peintre et plus poëte que je ne croyais l'être.

--Oui, il a mille fois raison, répondis-je, et le coeur aussi s'ouvre à

la poésie, à l'effusion, à l'amour, dans cette joyeuse et sympathique

épreuve: je le sens bien, ô ma Stella, pour deux jours que j'ai passés

ici! Partout ailleurs, je n'aurais point osé vous aimer si vite, et,

dans cette douce et bienfaisante excitation de toutes mes facultés,

je vous ai comprise d'emblée, et j'ai éprouvé la portée de mon propre

coeur.

Cécilia me prit par le bras et me fit entrer dans la chambre de Stella

et de Béatrice, qui communiquait avec cette même tourelle par un petit

couloir. Stella rougissait beaucoup, mais elle ne fit pas de résistance.

Cécilia me conduisit en face d'un tableau placé dans l'alcôve virginale

de ma jeune amante, et je reconnus une _Madoneta col Bambino_ que

j'avais peinte et vendue à Turin deux ans auparavant à un marchand de

tableaux. Cela était fort naïf, mais d'un sentiment assez vrai pour que

je pusse le revoir sans humeur. Cécilia l'avait acheté, à son dernier

voyage, pour sa jeune amie, et alors on me confessa que, depuis deux

mois, Stella, en entendant parler souvent de moi aux Boccaferri et

à Célio, avait vivement désiré me connaître. Cécilia avait nourri

d'avance, et sans le lui dire, la pensée que notre union serait un beau

rêve à réaliser. Stella semblait l'avoir deviné.

--Il est certain, me dit-elle, que lorsque je vous ai vu ramasser le

noeud cerise, j'ai éprouvé quelque chose d'extraordinaire que je ne

pouvais m'expliquer à moi-même; et que, quand Célio est venu nous dire,

le lendemain, que le _ramasseur de rubans_, comme il vous appelait,

était encore dans le village, et se nommait Adorno Salentini, je me suis

dit, follement peut-être, mais sans douter de la destinée, que la mienne

était accomplie.

Je ne saurais exprimer dans quel naïf ravissement me plongea ce jeune et

pur amour d'une fille encore enfant par la fraîcheur et la simplicité,

déjà femme par le dévouement et l'intelligence. Lorsque la cloche nous

avertit de nous rendre au théâtre, j'étais un peu fou. Célio vit mon

bonheur dans mes yeux, et ne le comprenant pas, il fut méchant et brutal

à faire plaisir. Je me laissai presque insulter par lui; mais le soir

j'ignore ce qui s'était passé. Il me parut plus calme et me demanda

pardon de sa violence, ce que je lui accordai fort généreusement.

Je dirai encore quelques mots de notre théâtre avant d'arriver au

dénoûment, que le lecteur sait d'avance. Presque tous les soirs nous

entreprenions un nouvel essai. Tantôt c'était un opéra: tous les

acteurs étant bons musiciens, même moi, je l'avoue humblement et sans

prétention, chacun tenait le piano alternativement. Une autre fois,

c'était un ballet; les personnes sérieuses se donnaient à la pantomime,

les jeunes gens dansaient d'inspiration, avec une grâce, un abandon

et un entrain qu'on eût vainement cherchés dans les poses étudiées du

théâtre. Boccaferri était admirable au piano dans ces circonstances. Il

s'y livrait aux plus brillantes fantaisies, et, comme s'il eût dicté

impérieusement chaque geste, chaque intention de ses personnages, il

les enlevait, les excitait jusqu'au délire ou les calmait jusqu'à

l'abattement, au gré de son inspiration. Il les soumettait ainsi au

scénario, car la pantomime dont il était le plus souvent l'auteur, avait

toujours une action bien nettement développée et suivie.

D'autres fois, nous tentions un opéra comique, et il nous arriva

d'improviser des airs, même des choeurs, qui le croirait? où l'ensemble

ne manqua pas, et où diverses réminiscences d'opéras connus se lièrent

par des modulations individuelles promptement conquises et saisies de

tous. Il nous prenait parfois fantaisie de jouer de mémoire une pièce

dont nous n'avions pas le texte et que nous nous rappelions assez

confusément. Ces souvenirs indécis avaient leur charme, et, pour les

enfants qui ne connaissaient pas ces pièces, elles avaient l'attrait de

la création. Ils les concevaient, sur un simple exposé préliminaire,

autrement que nous, et nous étions tout ravis de leur voir trouver

d'inspiration des caractères nouveaux et des scènes meilleures que

celles du texte.

Nous avions encore la ressource de faire de bonnes pièces avec de fort

mauvaises. Boccaferri excellait à ce genre de découvertes. Il fouillait

dans sa bibliothèque théâtrale, et trouvait un sujet heureux à exploiter

dans une vieillerie mal conçue et mal exécutée.

--Il n'est si mauvaise oeuvre tombée à plat, disait-il, où l'on ne

trouve une idée, un caractère ou une scène dont on peut tirer un bon

parti. Au théâtre, j'ai entendu siffler cent ouvrages qui eussent été

applaudis, si un homme intelligent eût traité le même sujet. Fouillons

donc toujours, ne doutons de rien, et soyez sûrs que nous pourrions

aller ainsi pendant dix ans et trouver tout les soirs matière à inventer

et à développer.

Le château des Désertes · 第 11 / 12 段