Dans cette atmosphère d'intrigue vivait un ange de beauté et de grâce:
c'était Emma. Sa double origine se retrouvait en elle: Allemande par le
coeur, Française par l'esprit, elle offrait la réunion de ce qu'il y a
de plus délicat et de plus vif chez les femmes, la candeur près de la
gaieté, et une certaine pétulance tempérée par des accès de mélancolie.
Ses traits étaient aussi purs que son âme. De beaux cheveux cendrés
entouraient un front d'une blancheur lumineuse; ses veux bleus avaient
une transparence mal voilée par de longs cils noirs, et cette coupe
exquise où se reconnaissent les vierges d'Albert Durer; l'incarnat des
lèvres faisait mieux ressortir l'émail des dents, la souplesse des
mouvements ajoutait un charme de plus à l'harmonie des proportions.
Emma n'habitait Paris que depuis quelques années; c'était une fille
élevée aux champs, une enfant de la nature. Née dans le château de
Champfleury, sur les bords enchantés de la Meuse, elle y avait grandi au
milieu d'un paysage souriant comme elle, avec l'herbe des prés pour
tapis, et les Vosges pour horizon. C'est à Champfleury que sa mère avait
vécu et qu'elle était morte; son dernier voeu fut de laisser son enfant
aussi longtemps que possible près de son tombeau. Retenu à Paris par ses
devoirs de pair, le général n'avait pu surveiller lui-même cette
première éducation; heureusement la mourante y avait pourvu. Un digne
Allemand, nommé Muller, ami de sa famille, se trouvait à Champfleury au
moment où elle expira. Elle lui fit promettre de rester auprès de sa
fille et de lui servir à la fois de guide et de tuteur. Le baron
respecta ce désir; Muller se fit un devoir d'y accéder, et dès ce moment
il se fixa à Champfleury.
Le brave homme était professeur de musique, ce qui n'aurait pas suffi
si, en sa qualité d'élève de l'université de Halle, il n'eût possédé en
outre des connaissances fort étendues. Les sciences naturelles, les
études historiques lui étaient familières; au savoir allemand il
unissait une simplicité, une clarté qui rendaient tout accessible aux
plus faibles intelligences. Il n'avait emporté de son pays que la
bonhomie et l'érudition dégagée de ses nuages: âme droite, d'ailleurs,
esprit vif, pénétrant, plein de finesse, tel était Muller.
Avec cette enfant, il eut toute la candeur, toute la naïveté d'un
enfant. Loin d'envisager sa tâche comme un précepteur ordinaire qui fait
retomber sur son élève le joug dont il supporte impatiemment le poids et
commande avec aigreur parce qu'il sert avec répugnance, Muller
s'identifia avec la charmante créature dont il avait à diriger les
mouvements; il ne fut pas ennuyeux, parce qu'il n'était pas ennuyé; il
prit un goût infini à voir se développer sous sa main, s'épanouir à la
vie et au monde une âme aussi parfaite dans un corps aussi beau. Jamais
étude ne le captiva autant que celle-là, et ne fit naître en lui une
joie plus constante et plus pure.
Muller avait un système d'éducation qui ne ressemblait en rien aux
méthodes ordinaires; il aimait peu les livres et encore moins le sombre
aspect d'une salle de travail. Avant tout il voulait que l'étude parût
légère à l'enfant, et pour cela il écartait avec soin ce qui pouvait lui
en inspirer le dégoût. Lui-même se fût senti mal à l'aise sous les
habits du pédagogue; il savait à quel point la routine détruit
l'initiative personnelle, et combien l'esprit est absent des choses qui
ne demandent qu'une attention machinale. Il voulait donc que son
enseignement fût imprévu, spontané, qu'il résultât du contact de cette
intelligence enfantine avec des objets nouveaux, des impressions
nouvelles. Rien ne lui parut plus propre à amener ce résultat que le
spectacle de la nature et des oeuvres de Dieu. Ce fut dans les champs,
dans les prés, dans les bois, dans ce vaste salon d'étude ouvert à
l'homme, qu'il commença l'éducation de son élève, étudiant chaque jour
son terrain et ne le quittant pas sans en avoir tiré quelques éléments
de ce cours, professé en présence des merveilles de la création.
Pour l'histoire naturelle, aucun théâtre ne pouvait être plus riche ni
plus concluant; partout le fait venait se placer à côté de la
démonstration. Lorsque Emma, en courant dans les prés ou sous les
ombrages de la forêt, rapportait à son précepteur une fleur, une plante,
une tige d'arbuste, à l'instant celui-ci lui expliquait ce qu'était ce
végétal, lui en disait le nom, la famille, les propriétés, en ayant soin
d'apporter à ces détails une justesse, un soin méthodique qui ne
devaient jamais laisser naître dans l'esprit de l'enfant ni le moindre
trouble ni la moindre erreur. C'était tantôt un bouton d'or, tantôt un
aster aux fleurs radiées, une anémone des bois ou une perce-neige, des
saxifrages ou de petites bruyères roses. D'autres fois, il passait aux
arbustes, puis aux arbres, ensuite aux oiseaux qui traversaient le bois
en montrant leurs ailes diaprées, aux animaux que l'on voyait dans le
lointain, et de là à ceux qui peuplent d'autres climats et vivent sous
un autre ciel. Après les sciences naturelles venaient l'histoire et la
géographie, qui fournissaient la matière de nouveaux détails, de
nouveaux entretiens. Ainsi, le maître et l'élève échangeaient
constamment leurs pensées à propos de toutes choses, Muller se tenant
toujours au niveau de l'enfant et ne s'élevant dans la sphère des
connaissances qu'au fur et à mesure qu'elle s'élevait.
C'est sous cette influence à la fois saine et forte que grandit Emma.
Les raffinements, les jalousies du monde ne souillèrent pas ses
oreilles; elle ne connut ni des confidences du pensionnat, ni les
pensées qui naissent des entretiens de salon, même les plus réservés et
les plus contenus. Aucune des délicatesses de son âme ne fut troublée,
aucun soupçon d'alliage ne se mêla aux trésors que renfermait son
coeur. Muller n'était rien moins qu'un petit maître; c'était un homme
d'un âge mûr, d'un extérieur assez vulgaire; mais sous cette écorce se
cachaient une bonté d'ange, une philosophie rare, une grâce exquise de
sentiment. Rien de plus chaste que ses idées, de plus choisi que les
termes dont il les révélait. Jamais un mot brutal, jamais une expression
blessante; quelquefois même un langage coloré et de douces paroles à
l'adresse de son élève:
«Mon beau lis de la Meuse, disait-il, je suis content de vous
aujourd'hui; voilà une sonate bien exécutée.»
Aucun nuage ne passa donc sur cette enfance fortunée: cependant un
souvenir assez vif s'y rattachait; Emma avait onze ans quand un neveu du
général, qui en avait dix-huit, vint passer une partie de l'automne à
Champfleury. On le nommait Paul Vernon; né de parents pauvres, il devait
tout à la générosité de son oncle, et attendait tout de lui. C'était un
garçon bien pris, doté de la physionomie la plus heureuse, fier de ses
moustaches naissantes et enchanté de faire ses premières armes contre
les perdrix des Vosges. Toute la journée en plaine ou dans les forêts,
il revenait le soir, hâlé par le soleil et noir de poudre. Du plus loin
qu'Emma l'apercevait, elle courait vers lui avec la grâce et la légèreté
d'une biche, et s'emparait de son carnier, qu'elle arrangeait gravement
sur son épaule. Personne qu'elle ne le débarrassai! de ses guêtres de
chasse, ne veillait à la réparation de ses vêtements, endommagés par les
broussailles. Elle entendait faire à son cousin les honneurs du château,
veillait à ce qu'il ne manquât de rien, et lui prodiguait les attentions
les plus délicates. Plus d'une fois, à la vue de ces scènes naïves, le
général et Muller échangèrent un regard d'intelligence.
A diverses reprises, Paul reparut à Champfleury. Toutes les fois que ses
études lui laissaient quelques semaines de répit, on était sûr de le
voir accourir. Emma s'habitua à sa présence, et y trouva du charme.
Chaque année, le jeune homme prenait un air plus mâle; sa taille se
développait: son oeil, à la fois fier et doux, avait une expression
charmante; ses traits étaient nobles et réguliers; ses cheveux noirs
avaient la souplesse et les reflets de la soie: c'était, en somme, un
fort beau cavalier. Emma n'y voyait qu'un aimable cousin, se prêtant à
ses jeux avec la meilleure grâce du monde, et donnant en toute occasion
les preuves d'un excellent caractère.
Elle avait treize ans quand ces visites cessèrent d'une manière assez
brusque; le souvenir qui lui en était resté ne pouvait donc altérer en
rien ni la tranquillité de son coeur ni la sérénité de ses pensées.
Cependant, Champfleury lui parut moins riant dès que son cousin n'en fit
plus le théâtre de ses grandes chasses.
Ce qui avait causé ce changement dans les habitudes du château, c'était
le mariage du général. La nouvelle baronne voulait écarter peu à peu les
intimités antérieures, s'emparer de son mari, et le soustraire à toutes
les influences, de manière à régner sur lui sans obstacle comme sans
partage. Paul fut sacrifié à cette pensée; on l'éloigna. Quant à Emma,
quelque haine que la marâtre nourrît contre elle, il fallait se résigner
à subir sa présence. Mais la baronne eut bien vite pénétré le caractère
de cette enfant, et compris qu'elle ne serait jamais pour elle un
embarras sérieux. Elle régla sa conduite là-dessus. Quoique réservée,
elle ne cessa pas d'être un instant bienveillante. Emma s'était habituée
sans peine au caractère froid, aux airs empruntés de la nouvelle
baronne; elle y répondit par une déférence et une douceur qui eussent
touché une âme moins endurcie.
Cependant, en éloignant son neveu, le général ne l'avait point
abandonné; ses bienfaits l'accompagnaient partout. Paul était alors à
Paris, où il suivait le cours de la faculté de droit, mêlant les
plaisirs aux travaux et quittant plus d'une fois le Digeste pour la
Grande-Chaumière. Il oubliait ainsi Champfleury et ses longues battues
dans les halliers et dans les plaines. Quand le moment des examens fut
arrivé, il prit ses grades, et sans beaucoup de peine passa avocat.
C'était le dernier terme d'une éducation libérale; il ne restait plus
qu'à entrer résolument dans la plus épineuse et la plus précaire des
professions. Paul l'essaya; mais les obstacles furent plus forts que son
courage. Il manqua de persévérance, d'opiniâtreté pour traverser les
rudes abords du barreau; il s'abandonna au découragement dès la première
heure. A la vérité, il se sentait entraîné ailleurs. Près de lui, il
voyait quelques amis, quelques condisciples se jeter avec une sorte de
bonheur dans la carrière des lettres: on imprimait leurs oeuvres, et la
publicité s'emparait de leurs noms. Ce spectacle le fascina, il se crut
destiné aux gloires de l'écrivain. Hélas! une suite de mécomptes
l'attendait dès le début; il comptait sur la renommée, et il ne put pas
même s'élever aux honneurs de l'impression. Paul composa chef-d'oeuvre
sur chef-d'oeuvre; il aborda tous les genres avec un égal succès; mais
ces travaux, qui devaient le couronner de l'auréole littéraire, le
porter au Capitole de la célébrité, eurent la plus triste et la plus
cruelle des chances; ils restèrent ensevelis dans son portefeuille.
Le jeune homme touchait à cette heure fatale des illusions perdues,
quand toute la famille du baron vint habiter Paris. Emma y parut pour la
première fois; elle avait seize ans, un éclat et une beauté rares. La
nouvelle baronne voulut recevoir, et il fallut lever l'interdit qu'on
avait mis sur les membres de la famille. Paul accourut dans les salons
de son oncle, et sa surprise fut extrême quand il vit cette petite fille
qu'il avait laissée à Champfleury, grandie presque à vue d'oeil, et
changée en une fort belle personne. Il y eut chez lui plus de surprise
que d'émotion, tandis que chez Emma il y eut plus d'émotion que de
surprise. Depuis ce temps, Paul Vernon fit d'assez fréquentes
apparitions dans l'hôtel du faubourg du Roule. Éléonore s'habitua à sa
présence; elle alla même jusqu'à y prendre goût au point d'exciter la
jalousie de Jules Granpré. Quant au jeune homme, il s'agissait pour lui
de prendre un parti. Le barreau ne lui avait pas souri, les lettres
l'avaient repoussé; il fallait choisir ailleurs une occupation et une
carrière. Le général n'avait pas encore éprouvé la secousse qui devait
altérer ses facultés; Paul dut le consulter. Malheureusement, le vieux
soldat n'avait aucune expérience à ce sujet; ses souvenirs se
rattachaient tous à sa carrière militaire; hors de là, il ne voyait rien
qui fût digne d'attention. La baronne se montra de meilleur conseil:
elle promit au jeune homme de s'occuper de lui, et, en effet, elle s'y
employa d'une manière active. En sa qualité d'homme d'affaires, Jules
Granpré avait besoin d'un aide: elle lui imposa Paul Vernon, en fixant
elle-même les émoluments attachés à l'emploi. Depuis six mois, le jeune
homme était entré en exercice, et Granpré assurait qu'il montrait de
grandes dispositions.
Paul Vernon voyait donc arriver ce moment délicat de la vie d'où
l'avenir dépend; il avait à choisir entre la bonne et la mauvaise voie.
Les traditions de sa famille, les inspirations de sa jeunesse, les
appels du coeur, les instincts de l'esprit, tout le portait vers le
bien, tout lui conseillait de prendre une carrière dont il n'eût jamais
à rougir, qui ne l'exposât point à des tentations trop vives, à des
capitulations où l'honneur serait en jeu. Il y avait d'ailleurs en lui
toute l'intelligence nécessaire pour réussir, quelle que fût la
direction qu'il prît; seulement, il fallait se résigner à attendre la
fortune au lieu de vouloir l'enlever d'assaut. Jamais meilleure nature
n'allait être aux prises avec les obsessions d'un mauvais génie ni
lutter avec plus d'honnêteté instinctive contre les séductions du monde
financier.
On va voir comment il se tira de ce combat difficile. En attendant, il
est chez Jules Granpré, où il copie de sa main et commente avec
attention les plans et devis du chemin de fer qui doit attirer sur ses
fondateurs les bénédictions de la Péninsule.