Le Complot.
Dans la journée, les tristes pressentiments du baron furent vérifiés.
Rien de plus réel que la conjuration qui se tramait contre lui. Jules
Granpré en était l'âme, Éléonore le bras. Son contrat de mariage
n'assurait à cette femme qu'un mince douaire, et l'orgueil, la crainte
de déchoir lui donnaient une énergie, une puissance d'intrigue qui
allaient jusqu'à la cruauté. Après une jeunesse passée dans la gêne et
le délaissement, toucher un instant à l'opulence, à la grandeur, au
bruit et à l'éclat du monde, pour perdre ensuite tout cela, pour le voir
s'évanouir en un seul jour et sans espoir de revanche, était une pensée
à laquelle ce caractère altier ne pouvait s'accoutumer: pour conjurer
cette chute, elle eût tout osé, même un crime. Son complice ne lui en
demandait pas tant.
Le premier moyen qu'on mit en oeuvre contre le vieillard fut ce
séquestre absolu dont il se plaignait à son compagnon d'armes. Ce
séquestre s'étendit jusqu'à sa fille, qu'il ne pouvait voir qu'à de
certaines heures, et dans le salon commun. L'état du malade servit de
prétexte à cet isolement, et l'on parvint à convaincre, sans peine la
naïve Emma que sa vue causait à son père des émotions dangereuses,
capables de l'achever. La pauvre enfant n'eut alors qu'un souci, celui
de se contenir en présence du vieillard, triste de ce sacrifice, mais
résignée à tout pour prolonger une existence qui lui était si chère. Il
régnait ainsi, entre son père et elle, un malentendu ménagé avec une
adresse infinie, et qui, source d'une contrainte involontaire, glaçait
tout épanchement. Isolé de la sorte, le baron devenait, plus vulnérable;
il restait sans défense contre la spoliation. Toute plainte était
étouffée, toute révolte prévenue.
Cette tactique savante durait depuis deux ans, et déjà elle avait eu un
premier résultat. Grâce à des signatures arrachées, la partie la plus
disponible de la fortune du général avait passé dans les mains de sa
femme ou de quelques prête-noms. Les inscriptions sur le grand-livre,
les valeurs mobilières, les sommes placées chez les banquiers prirent
peu à peu ce chemin; mais ce n'étaient là que des objets sans
importance, une centaine de mille francs au plus. L'essentiel n'avait pu
être entamé; il consistait en immeubles, en domaines ruraux, dont la
transmission offrait de plus grands embarras et entraînait diverses
formalités. Le génie de Jules Granpré était alors dirigé vers cette
opération importante, et il avait pris, la veille, rendez-vous avec la
baronne pour arrêter d'une manière définitive son plan de campagne.
Éléonore le reçut dans une pièce retirée qui débouchait sur le jardin ou
plutôt sur une serre garnie de fleurs rares. C'était un lieu enchanté,
où n'auraient dû éclore que des sentiments affectueux et des pensées
calmes; des odeurs pénétrantes y invitaient l'âme à de molles langueurs
plutôt qu'à de sombres préoccupations Aussi régnait-il une sorte de
contraste entre le spectacle de ce réduit embaumé et les paroles qui s'y
échangèrent. Ce fut Jules Granpré qui ouvrit l'entretien, le bras
familièrement engagé dans celui de la baronne; et, tout en guidant sa
marche dans un labyrinthe de feuillage et de fleurs:
«Éléonore, lui dit-il à demi-voix, j'ai vu le docteur; il faut se hâter.
Le général n'a qu'une vie artificielle: c'est un miracle qu'il soit
encore debout. La lampe n'a plus d'aliment; le moindre souffle doit
l'éteindre.
--Vous parlez aujourd'hui comme un livre, monsieur, répliqua la baronne
avec quelque sécheresse. Pour un homme d'affaires, c'est du luxe. Si je
traduis bien votre pensée, nous devons nous attendre à un deuil
prochain. Est-ce cela?
--Oui, madame, répliqua l'ami de la maison un peu déconcerté; et
j'ajoute que rien n'est en ordre si l'événement arrive. Vous restez sans
ressources, absolument sans ressources.»
C'était toucher la corde délicate: sous l'influence de ces paroles, la
baronne changea subitement de ton.
«Voyons, mon ami, reprit-elle, ne nous piquons pas et cessons ces
enfantillages. Il s'agit de nos intérêts communs; traitons-les d'une
manière sérieuse. Et point de phrases surtout; vous savez que je ne les
aime pas.
--Comme vous voudrez, Éléonore, répondit l'homme d'affaires; aussi bien
est-ce un de mes torts que de sacrifier aux grâces du discours. Mais
laissons cela, ajouta-t-il en tirant quelques papiers de sa poche; voici
qui est plus grave. J'ai examiné avec soin l'état que vous m'avez
confié, et en vérité je m'y perds. Êtes-vous sûre de n'avoir oublié
aucune pièce?
--Aucune, mon ami.
--Eh bien! dans ce cas, il y a trois cent mille francs dont je n'ai pu
retrouver les traces; trois cent mille francs qui faisaient partie, en
1839, de la fortune du général, et qui depuis lors ont complètement
disparu. Aurait-il fait quelques fausses spéculations à cette époque?
--Impossible, il était déjà impotent et confiné dans sa chambre; je
l'aurais su, dit vivement la baronne.
--On les aurait alors volés, Éléonore, ou bien détournés, reprit l'homme
d'affaires; car ils n'y sont plus. C'était des rentes sur l'État; elles
ont été vendues par l'entremise d'un de mes collègues que j'ai vu ce
matin; le payement en a été fait en un bon sur la banque de France.
Depuis lors, cette somme ne figure plus dans les comptes; tout vestige
en disparaît.
--Voilà qui est singulier, en effet, mon ami, dit la baronne devenue
pensive. Est-ce une soustraction? Est-ce autre chose? J'y songerai,
Granpré; continuez.
--Cette circonstance explique, Éléonore, le peu de valeurs de
portefeuille que nous avons trouvées. C'est fâcheux, car il faut
s'attaquer aux immeubles, et une cession d'immeubles ne se fait pas sous
le manteau; il y a l'acte notarié, la purge des hypothèques. C'est une
lessive faite en public: il est impossible qu'elle ne cause pas un peu
de scandale.
--Je vous croyais au-dessus de ces préjugés, dit ironiquement la
baronne; est-ce que le coeur vous manquerait, Granpré?
--Allons donc! reprit l'homme d'affaires avec un geste d'une souveraine
impudence. Seulement, Éléonore, j'ai voulu tout vous dire. Nous allons
donc battre en brèche les immeubles. Le baron en a deux, sans compter
cet hôtel: Champfleury, qui vaut neuf cent mille francs; Petit-Vaux,
qu'on ne peut pas estimer à moins de douze cent mille francs. Ce sont
ces deux sommes qu'il faut faire passer sur votre tête. L'affaire est
bien comprise, n'est-ce pas?
--Achevez, mon ami, dit la baronne, en proie à une agitation qu'elle
déguisait mal.
--Un testament olographe, poursuivit Jules Granpré, inutile d'y songer!
Le vieillard s'y refuserait, et d'ailleurs nous n'attendrions que la
moitié de sa fortune.»
La baronne fit un geste d'assentiment.
«Il ne reste plus dès lors, poursuivit l'homme d'affaires, qu'à vendre
ou à hypothéquer les propriétés. J'en ai déjà trouvé le prétexte. Il
faut vous dire, Éléonore, que nous créons ces jours-ci une compagnie au
capital de trois cent millions pour un chemin de fer en Espagne. Le
gouvernement français nous accorde son appui; cela se traitera d'une
façon, officielle et diplomatique. Je mets le baron à la tête de cette
entreprise; il a un nom qui sonne bien, il est pair de France, il passe
pour l'un des grands capitalistes du royaume, c'est une excellente
enseigne pour notre spéculation: que vous en semble?
--Soit; mais, où voulez-vous en venir, Granpré? répondit la baronne.
Votre audace me cause des vertiges.
--C'est bien simple, reprit l'homme d'argent; nous inscrivons le général
pour quatre mille actions. Ne vous épouvantez pas, baronne; cette
signature n'engage à rien. C'est le grain que l'on jette afin de faire
arriver les oisillons. Seulement on peut dire dans le public: Le pair
Dalincour vend ses terres pour doter la Péninsule d'une magnifique voie
de communication. Cette idée se répand, donne une couleur honorable à
notre opération; à l'abri de ces bruits nous liquidons notre fortune
territoriale. Champfleury, Petit-Vaux sautent le pas, et par-dessus le
marché l'Espagne nous comble de bénédictions.»
Quoique le cynisme avec lequel Granpré déroulait son plan de campagne
éveillât quelque répugnance dans l'esprit de la baronne, il s'agissait
pour elle d'un intérêt si majeur, qu'elle n'éprouva pas le moindre
scrupule au sujet des moyens. Personne n'avait un caractère plus résolu
qu'Éléonore, et depuis longtemps sa détermination était arrêtée: il
s'agissait de dépouiller le général et de rester maîtresse d'une fortune
dont elle avait pris l'habitude de disposer. Jusqu'à un certain point,
cette poursuite lui semblait légitime: en donnant sa main à un
vieillard, elle pensait avoir acquis le privilège de tout oser contre
lui, comme il devait désormais tout craindre d'elle. Le pacte lui
semblait renfermer cette restriction, qu'elle n'échangeait sa beauté que
contre la richesse, et qu'au premier obstacle elle pouvait passer outre
et se payer de ses mains.
C'était à l'aide de pareils raisonnements qu'elle faisait taire sa
conscience et marchait le front découvert à la réalisation de ses
desseins. Elle ne vit dès lors, dans le plan de son complice que ce fait
décisif, l'aliénation des propriétés de famille; deux millions à
recueillir; la prime était belle!
«Granpré, dit-elle, ne perdons pas de temps; plus lard, nous reviendrons
sur vos combinaisons industrielles. Je vous abandonne les bénédictions
de l'Espagne: vendons Champfleury et Petit-Vaux, voilà l'essentiel. Que
faut-il faire pour cela?»
Ce ton bref, presque impératif, domina l'homme d'affaires; il renonça à
la phrase, et désignant l'un des papiers qu'il tenait dans les mains:
«Faire signer ce pouvoir, dit-il.
--Que stipule-t-il? poursuivit la baronne.
--Faculté de vendre, reprit Granpré, d'aliéner, de désemparer en tout ou
partie les deux domaines de Petit-Vaux et de Champfleury; faculté de les
hypothéquer jusqu'à concurrence de leur entière valeur, si ce moyen
offre plus d'avantages; faculté d'en recevoir le prix et d'en donner
quittance, soit que l'on aliène, soit que l'on ait recours à un emprunt;
le tout, ma belle, en termes parfaitement précis, fort explicites, et à
l'abri de toute contestation. C'est minuté de main de maître: j'y ai
passé.
--C'est bien, Granpré; et qu'y manque-t-il encore? ajouta Éléonore.
--Une bagatelle, répondit l'homme d'affaires; l'_approuvé_ et la
signature du général; rien que cela.
--Donnez-moi cette pièce, dit la baronne en la lui prenant des mains, et
attendez-moi.»
Elle sortit d'un air décidé, et deux minutes après elle entrait dans la
chambre de son mari: le valet de garde était auprès de lui et l'aidait à
faire quelques pas sur le tapis qui garnissait la pièce.
«Pierre, dit la baronne au domestique avec un geste hautain,
laissez-nous seuls.»
Le valet, après avoir replacé le vieillard dans son fauteuil, s'empressa
d'obéir. Il avait d'ailleurs suffi de la présence de la baronne pour
enlever au malade une partie de ses forces. À l'aspect du papier qu'elle
agitait dans ses mains, une terreur soudaine s'était emparée de lui. Cet
homme, qui pendant vingt ans de sa vie avait affronté la mort sur les
champs de bataille, en était désormais réduit à trembler devant une
femme. Éléonore le maîtrisait; il l'abhorrait profondément, mais il la
craignait. Ce papier menaçant lui rappelait des scènes où elle avait
toujours brisé sa résistance et triomphé de ses refus. C'était une
nouvelle lutte qui s'annonçait, et le vieillard se sentait incapable d'y
suffire. Une agitation nerveuse parcourait ses membres; le sceau de la
mort semblait empreint sur son visage. Au lieu d'y trouver un motif pour
user de ménagements, Éléonore n'en alla que plus directement au but:
elle voulut profiter de l'impression que son entrée avait produite:
«Signez ceci, dit-elle en montrant la pièce qu'elle tenait. Le vieillard
la regardait fixement, d'un oeil hagard, presque hébété. Elle prit une
plume, la trempa dans l'écritoire, et, assujettissant le papier sur une
table placée à la portée du malade:
--Signez! répéta-t-elle avec un accent presque brutal. Signez, vous
dis-je; il le faut.»
Au lieu d'obéir, le général cherchait à éloigner le fatal.
«Non! non!» disait-il sourdement.
Elle lui prit la main, et, la serrant avec une sorte de violence:
«Signez donc!» s'écria-t-elle irritée.
Un cri plaintif échappa au vieillard. Il se dégagea de cette étreinte.
«Oh! madame, dit-il, vous m'avez fait mal!»
Cette scène menaçait de se prolonger, et eût amené de nouveaux sévices,
quand une inspiration diabolique vint au secours de la baronne. Elle se
souvint de la circonstance singulière que Granpré lui avait révélée, de
ces trois cent mille francs subitement disparus, et elle imagina de s'en
faire une arme contre les refus du général, en même temps qu'elle
éclaircirait des doutes qui la préoccupaient.
«Vous ne voulez donc pas signer? dit-elle en revenant à la charge.
--Non! non! c'est assez! répondit le malade avec un accent plus résolu.
--Eh bien! poursuivit la mégère, je sais que vous cachez ici de
l'argent; je vais faire fouiller cette chambre et tous l'enlever.»
Ces paroles suffirent pour amener une révolution complète dans
l'attitude de la victime; toute son énergie tomba et fit place à une
consternation profonde.
«Grâce! grâce! s'écria-t-il en joignant les mains comme eût pu le faire
un enfant.
--Alors, vous allez signer, dit la baronne en lui mettant de nouveau le
papier sous les yeux.
--Oui, je signerai, mais plus tard, répliqua-t-il d'une voix suppliante.
Plus tard!... Plus tard!
--Sur-le-champ, dit-elle. C'est y mettre bien des façons.»
Et elle lui prit de nouveau la main. Cette fois, le vieillard obéit
machinalement. La crainte l'avait anéanti. Éléonore le guida, et il
parvint à tracer tant bien que mal les caractères qui devaient être
l'instrument de sa ruine. La pensée dont il était obsédé recevait son
exécution; il dépouillait sa fille.
«Enfin! s'écria la baronne quand la pièce fut en état; voilà un souci de
moins. Plus tard, nous aviserons au reste.»
Le général, épuisé par l'effort qu'il venait de faire, tomba dans un
évanouissement profond. Cette crise pouvait être la dernière; Éléonore
sonna vivement, et envoya chercher son complice.
--Granpré, lui dit-elle, en lui remettant le prix du combat, voici le
pouvoir; rien n'y manque, agissez maintenant. Mais la secousse a été
rude, ajouta-t-elle en lui montrant le baron évanoui. Envoyez-moi le
docteur.
--Diable! diable! vous avez raison, s'écria l'homme d'affaires en
courant vers son cabriolet; il ne faut pas qu'il meure encore; ce serait
trop désobligeant. Dans quelques mois, à la bonne heure!»
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