IV

Le Complot.

Dans la journée, les tristes pressentiments du baron furent vérifiés.

Rien de plus réel que la conjuration qui se tramait contre lui. Jules

Granpré en était l'âme, Éléonore le bras. Son contrat de mariage

n'assurait à cette femme qu'un mince douaire, et l'orgueil, la crainte

de déchoir lui donnaient une énergie, une puissance d'intrigue qui

allaient jusqu'à la cruauté. Après une jeunesse passée dans la gêne et

le délaissement, toucher un instant à l'opulence, à la grandeur, au

bruit et à l'éclat du monde, pour perdre ensuite tout cela, pour le voir

s'évanouir en un seul jour et sans espoir de revanche, était une pensée

à laquelle ce caractère altier ne pouvait s'accoutumer: pour conjurer

cette chute, elle eût tout osé, même un crime. Son complice ne lui en

demandait pas tant.

Le premier moyen qu'on mit en oeuvre contre le vieillard fut ce

séquestre absolu dont il se plaignait à son compagnon d'armes. Ce

séquestre s'étendit jusqu'à sa fille, qu'il ne pouvait voir qu'à de

certaines heures, et dans le salon commun. L'état du malade servit de

prétexte à cet isolement, et l'on parvint à convaincre, sans peine la

naïve Emma que sa vue causait à son père des émotions dangereuses,

capables de l'achever. La pauvre enfant n'eut alors qu'un souci, celui

de se contenir en présence du vieillard, triste de ce sacrifice, mais

résignée à tout pour prolonger une existence qui lui était si chère. Il

régnait ainsi, entre son père et elle, un malentendu ménagé avec une

adresse infinie, et qui, source d'une contrainte involontaire, glaçait

tout épanchement. Isolé de la sorte, le baron devenait, plus vulnérable;

il restait sans défense contre la spoliation. Toute plainte était

étouffée, toute révolte prévenue.

Cette tactique savante durait depuis deux ans, et déjà elle avait eu un

premier résultat. Grâce à des signatures arrachées, la partie la plus

disponible de la fortune du général avait passé dans les mains de sa

femme ou de quelques prête-noms. Les inscriptions sur le grand-livre,

les valeurs mobilières, les sommes placées chez les banquiers prirent

peu à peu ce chemin; mais ce n'étaient là que des objets sans

importance, une centaine de mille francs au plus. L'essentiel n'avait pu

être entamé; il consistait en immeubles, en domaines ruraux, dont la

transmission offrait de plus grands embarras et entraînait diverses

formalités. Le génie de Jules Granpré était alors dirigé vers cette

opération importante, et il avait pris, la veille, rendez-vous avec la

baronne pour arrêter d'une manière définitive son plan de campagne.

Éléonore le reçut dans une pièce retirée qui débouchait sur le jardin ou

plutôt sur une serre garnie de fleurs rares. C'était un lieu enchanté,

où n'auraient dû éclore que des sentiments affectueux et des pensées

calmes; des odeurs pénétrantes y invitaient l'âme à de molles langueurs

plutôt qu'à de sombres préoccupations Aussi régnait-il une sorte de

contraste entre le spectacle de ce réduit embaumé et les paroles qui s'y

échangèrent. Ce fut Jules Granpré qui ouvrit l'entretien, le bras

familièrement engagé dans celui de la baronne; et, tout en guidant sa

marche dans un labyrinthe de feuillage et de fleurs:

«Éléonore, lui dit-il à demi-voix, j'ai vu le docteur; il faut se hâter.

Le général n'a qu'une vie artificielle: c'est un miracle qu'il soit

encore debout. La lampe n'a plus d'aliment; le moindre souffle doit

l'éteindre.

--Vous parlez aujourd'hui comme un livre, monsieur, répliqua la baronne

avec quelque sécheresse. Pour un homme d'affaires, c'est du luxe. Si je

traduis bien votre pensée, nous devons nous attendre à un deuil

prochain. Est-ce cela?

--Oui, madame, répliqua l'ami de la maison un peu déconcerté; et

j'ajoute que rien n'est en ordre si l'événement arrive. Vous restez sans

ressources, absolument sans ressources.»

C'était toucher la corde délicate: sous l'influence de ces paroles, la

baronne changea subitement de ton.

«Voyons, mon ami, reprit-elle, ne nous piquons pas et cessons ces

enfantillages. Il s'agit de nos intérêts communs; traitons-les d'une

manière sérieuse. Et point de phrases surtout; vous savez que je ne les

aime pas.

--Comme vous voudrez, Éléonore, répondit l'homme d'affaires; aussi bien

est-ce un de mes torts que de sacrifier aux grâces du discours. Mais

laissons cela, ajouta-t-il en tirant quelques papiers de sa poche; voici

qui est plus grave. J'ai examiné avec soin l'état que vous m'avez

confié, et en vérité je m'y perds. Êtes-vous sûre de n'avoir oublié

aucune pièce?

--Aucune, mon ami.

--Eh bien! dans ce cas, il y a trois cent mille francs dont je n'ai pu

retrouver les traces; trois cent mille francs qui faisaient partie, en

1839, de la fortune du général, et qui depuis lors ont complètement

disparu. Aurait-il fait quelques fausses spéculations à cette époque?

--Impossible, il était déjà impotent et confiné dans sa chambre; je

l'aurais su, dit vivement la baronne.

--On les aurait alors volés, Éléonore, ou bien détournés, reprit l'homme

d'affaires; car ils n'y sont plus. C'était des rentes sur l'État; elles

ont été vendues par l'entremise d'un de mes collègues que j'ai vu ce

matin; le payement en a été fait en un bon sur la banque de France.

Depuis lors, cette somme ne figure plus dans les comptes; tout vestige

en disparaît.

--Voilà qui est singulier, en effet, mon ami, dit la baronne devenue

pensive. Est-ce une soustraction? Est-ce autre chose? J'y songerai,

Granpré; continuez.

--Cette circonstance explique, Éléonore, le peu de valeurs de

portefeuille que nous avons trouvées. C'est fâcheux, car il faut

s'attaquer aux immeubles, et une cession d'immeubles ne se fait pas sous

le manteau; il y a l'acte notarié, la purge des hypothèques. C'est une

lessive faite en public: il est impossible qu'elle ne cause pas un peu

de scandale.

--Je vous croyais au-dessus de ces préjugés, dit ironiquement la

baronne; est-ce que le coeur vous manquerait, Granpré?

--Allons donc! reprit l'homme d'affaires avec un geste d'une souveraine

impudence. Seulement, Éléonore, j'ai voulu tout vous dire. Nous allons

donc battre en brèche les immeubles. Le baron en a deux, sans compter

cet hôtel: Champfleury, qui vaut neuf cent mille francs; Petit-Vaux,

qu'on ne peut pas estimer à moins de douze cent mille francs. Ce sont

ces deux sommes qu'il faut faire passer sur votre tête. L'affaire est

bien comprise, n'est-ce pas?

--Achevez, mon ami, dit la baronne, en proie à une agitation qu'elle

déguisait mal.

--Un testament olographe, poursuivit Jules Granpré, inutile d'y songer!

Le vieillard s'y refuserait, et d'ailleurs nous n'attendrions que la

moitié de sa fortune.»

La baronne fit un geste d'assentiment.

«Il ne reste plus dès lors, poursuivit l'homme d'affaires, qu'à vendre

ou à hypothéquer les propriétés. J'en ai déjà trouvé le prétexte. Il

faut vous dire, Éléonore, que nous créons ces jours-ci une compagnie au

capital de trois cent millions pour un chemin de fer en Espagne. Le

gouvernement français nous accorde son appui; cela se traitera d'une

façon, officielle et diplomatique. Je mets le baron à la tête de cette

entreprise; il a un nom qui sonne bien, il est pair de France, il passe

pour l'un des grands capitalistes du royaume, c'est une excellente

enseigne pour notre spéculation: que vous en semble?

--Soit; mais, où voulez-vous en venir, Granpré? répondit la baronne.

Votre audace me cause des vertiges.

--C'est bien simple, reprit l'homme d'argent; nous inscrivons le général

pour quatre mille actions. Ne vous épouvantez pas, baronne; cette

signature n'engage à rien. C'est le grain que l'on jette afin de faire

arriver les oisillons. Seulement on peut dire dans le public: Le pair

Dalincour vend ses terres pour doter la Péninsule d'une magnifique voie

de communication. Cette idée se répand, donne une couleur honorable à

notre opération; à l'abri de ces bruits nous liquidons notre fortune

territoriale. Champfleury, Petit-Vaux sautent le pas, et par-dessus le

marché l'Espagne nous comble de bénédictions.»

Quoique le cynisme avec lequel Granpré déroulait son plan de campagne

éveillât quelque répugnance dans l'esprit de la baronne, il s'agissait

pour elle d'un intérêt si majeur, qu'elle n'éprouva pas le moindre

scrupule au sujet des moyens. Personne n'avait un caractère plus résolu

qu'Éléonore, et depuis longtemps sa détermination était arrêtée: il

s'agissait de dépouiller le général et de rester maîtresse d'une fortune

dont elle avait pris l'habitude de disposer. Jusqu'à un certain point,

cette poursuite lui semblait légitime: en donnant sa main à un

vieillard, elle pensait avoir acquis le privilège de tout oser contre

lui, comme il devait désormais tout craindre d'elle. Le pacte lui

semblait renfermer cette restriction, qu'elle n'échangeait sa beauté que

contre la richesse, et qu'au premier obstacle elle pouvait passer outre

et se payer de ses mains.

C'était à l'aide de pareils raisonnements qu'elle faisait taire sa

conscience et marchait le front découvert à la réalisation de ses

desseins. Elle ne vit dès lors, dans le plan de son complice que ce fait

décisif, l'aliénation des propriétés de famille; deux millions à

recueillir; la prime était belle!

«Granpré, dit-elle, ne perdons pas de temps; plus lard, nous reviendrons

sur vos combinaisons industrielles. Je vous abandonne les bénédictions

de l'Espagne: vendons Champfleury et Petit-Vaux, voilà l'essentiel. Que

faut-il faire pour cela?»

Ce ton bref, presque impératif, domina l'homme d'affaires; il renonça à

la phrase, et désignant l'un des papiers qu'il tenait dans les mains:

«Faire signer ce pouvoir, dit-il.

--Que stipule-t-il? poursuivit la baronne.

--Faculté de vendre, reprit Granpré, d'aliéner, de désemparer en tout ou

partie les deux domaines de Petit-Vaux et de Champfleury; faculté de les

hypothéquer jusqu'à concurrence de leur entière valeur, si ce moyen

offre plus d'avantages; faculté d'en recevoir le prix et d'en donner

quittance, soit que l'on aliène, soit que l'on ait recours à un emprunt;

le tout, ma belle, en termes parfaitement précis, fort explicites, et à

l'abri de toute contestation. C'est minuté de main de maître: j'y ai

passé.

--C'est bien, Granpré; et qu'y manque-t-il encore? ajouta Éléonore.

--Une bagatelle, répondit l'homme d'affaires; l'_approuvé_ et la

signature du général; rien que cela.

--Donnez-moi cette pièce, dit la baronne en la lui prenant des mains, et

attendez-moi.»

Elle sortit d'un air décidé, et deux minutes après elle entrait dans la

chambre de son mari: le valet de garde était auprès de lui et l'aidait à

faire quelques pas sur le tapis qui garnissait la pièce.

«Pierre, dit la baronne au domestique avec un geste hautain,

laissez-nous seuls.»

Le valet, après avoir replacé le vieillard dans son fauteuil, s'empressa

d'obéir. Il avait d'ailleurs suffi de la présence de la baronne pour

enlever au malade une partie de ses forces. À l'aspect du papier qu'elle

agitait dans ses mains, une terreur soudaine s'était emparée de lui. Cet

homme, qui pendant vingt ans de sa vie avait affronté la mort sur les

champs de bataille, en était désormais réduit à trembler devant une

femme. Éléonore le maîtrisait; il l'abhorrait profondément, mais il la

craignait. Ce papier menaçant lui rappelait des scènes où elle avait

toujours brisé sa résistance et triomphé de ses refus. C'était une

nouvelle lutte qui s'annonçait, et le vieillard se sentait incapable d'y

suffire. Une agitation nerveuse parcourait ses membres; le sceau de la

mort semblait empreint sur son visage. Au lieu d'y trouver un motif pour

user de ménagements, Éléonore n'en alla que plus directement au but:

elle voulut profiter de l'impression que son entrée avait produite:

«Signez ceci, dit-elle en montrant la pièce qu'elle tenait. Le vieillard

la regardait fixement, d'un oeil hagard, presque hébété. Elle prit une

plume, la trempa dans l'écritoire, et, assujettissant le papier sur une

table placée à la portée du malade:

--Signez! répéta-t-elle avec un accent presque brutal. Signez, vous

dis-je; il le faut.»

Au lieu d'obéir, le général cherchait à éloigner le fatal.

«Non! non!» disait-il sourdement.

Elle lui prit la main, et, la serrant avec une sorte de violence:

«Signez donc!» s'écria-t-elle irritée.

Un cri plaintif échappa au vieillard. Il se dégagea de cette étreinte.

«Oh! madame, dit-il, vous m'avez fait mal!»

Cette scène menaçait de se prolonger, et eût amené de nouveaux sévices,

quand une inspiration diabolique vint au secours de la baronne. Elle se

souvint de la circonstance singulière que Granpré lui avait révélée, de

ces trois cent mille francs subitement disparus, et elle imagina de s'en

faire une arme contre les refus du général, en même temps qu'elle

éclaircirait des doutes qui la préoccupaient.

«Vous ne voulez donc pas signer? dit-elle en revenant à la charge.

--Non! non! c'est assez! répondit le malade avec un accent plus résolu.

--Eh bien! poursuivit la mégère, je sais que vous cachez ici de

l'argent; je vais faire fouiller cette chambre et tous l'enlever.»

Ces paroles suffirent pour amener une révolution complète dans

l'attitude de la victime; toute son énergie tomba et fit place à une

consternation profonde.

«Grâce! grâce! s'écria-t-il en joignant les mains comme eût pu le faire

un enfant.

--Alors, vous allez signer, dit la baronne en lui mettant de nouveau le

papier sous les yeux.

--Oui, je signerai, mais plus tard, répliqua-t-il d'une voix suppliante.

Plus tard!... Plus tard!

--Sur-le-champ, dit-elle. C'est y mettre bien des façons.»

Et elle lui prit de nouveau la main. Cette fois, le vieillard obéit

machinalement. La crainte l'avait anéanti. Éléonore le guida, et il

parvint à tracer tant bien que mal les caractères qui devaient être

l'instrument de sa ruine. La pensée dont il était obsédé recevait son

exécution; il dépouillait sa fille.

«Enfin! s'écria la baronne quand la pièce fut en état; voilà un souci de

moins. Plus tard, nous aviserons au reste.»

Le général, épuisé par l'effort qu'il venait de faire, tomba dans un

évanouissement profond. Cette crise pouvait être la dernière; Éléonore

sonna vivement, et envoya chercher son complice.

--Granpré, lui dit-elle, en lui remettant le prix du combat, voici le

pouvoir; rien n'y manque, agissez maintenant. Mais la secousse a été

rude, ajouta-t-elle en lui montrant le baron évanoui. Envoyez-moi le

docteur.

--Diable! diable! vous avez raison, s'écria l'homme d'affaires en

courant vers son cabriolet; il ne faut pas qu'il meure encore; ce serait

trop désobligeant. Dans quelques mois, à la bonne heure!»

V

Les Idoles d'argile. · 第 4 / 24 题