XXIX

Randal se réserva trois heures, durant chacun des trois jours suivants,

pour «réfléchir», comme le lui conseillait Rachel, c’est-à-dire pour

prier. Le reste du temps, il fit honnêtement de son mieux en vue de

n’inquiéter personne: il s’occupait de la troupe, sortait et rentrait,

travaillait dans son bureau et dans le camp, tâchant de garder son calme

extérieur et de ne rien changer à ses paroles, non plus qu’à ses gestes

ordinaires. Parfois seulement, il se plaignait de mal dormir et de

souffrir beaucoup de la tête, pour expliquer une fatigue hagarde, trop

visible en vérité.

Toute sa journée s’employait de cette manière. Les trois heures

quotidiennes prises sur sa nuit, il les passait en oraisons. Il priait

et, tout de suite, se retrouvait seul, car Dieu se refusait. C’était

affreux, cet éloignement soudain du Seigneur, au moment même où il le

suppliait avec la plus fervente passion! Sa volonté, son intelligence,

sa douleur et sa foi se composaient en une seule prière qui l’emportait

d’abord au ciel, d’un vol sûr. Il frappait à la porte de Dieu, mais la

porte restait close; il la battait, pour ainsi dire, mais la porte

battue ne s’ouvrait pas: on ne force pas la porte de Dieu. Son

imploration, il la criait par la voix de l’âme... Il eût aussi bien

imploré la nuit ou battu l’ombre.

Le troisième soir, il fut près de renoncer. Puisque le Seigneur ne

voulait pas l’écouter, puisque le Seigneur était sourd, du moins

pouvait-il espérer une aide indirecte? Est-ce que Dieu lui permettrait

d’user utilement des moyens dont tout homme dispose: méditation

soutenue, scrupuleux examen? Mais, livré ainsi à lui-même, privé du

secours d’en haut, saurait-il éviter celui qui toujours rôde, qui

peut-être veillait, à cet instant même, flairant une proie, et qui ne

manquerait pas de lui tendre quelque piège? Il se sentait déjà pris, se

débattant sous la griffe méchante... Alors il se jetait à genoux, de

nouveau, sans rien obtenir.

Randal n’est plus qu’une pauvre créature misérable que le grand vent de

tempête secoue, qui marche à l’aventure, sans guide et sans soutien,

aveuglé par la tourmente, menacé de se perdre absolument et pour

toujours. Ces quelques dernières conversations avec les hommes de la

troupe lui ont appris tant de choses! On ne lui disait rien de précis,

mais il devinait les paroles retenues, en observant la gêne des regards,

les réponses maladroites à des questions tout à fait banales, les

protestations de fidélité qu’il ne demandait pas et comme un témoignage

nombreux de dévouement que rien ne motivait de façon particulière.

Du fétide vomissement de Rachel, il se détournait avec dégoût. Plus

tard, il débarrasserait la troupe d’elle et d’Octave. S’il ne le

faisait pas aussitôt, c’était encore par prudence, pour ne pas éveiller

l’attention, et aussi par le sentiment qu’aujourd’hui il aurait l’air de

se venger. Il remettait donc cette exécution à demain. Oui, tout ce

qu’elle avait dit d’une voix si sournoise, il l’écartait d’emblée,

sachant ce que valait l’aune de sa sincérité; mais ce que les autres ne

disaient pas, n’insinuaient pas, ne suggéraient pas, cette plainte

commune, muette et tout involontaire, pouvait-il l’écarter de même quand

il en était touché? Cependant, l’aurait-il entendue si Rachel ne l’avait

préparé à l’entendre? Devinant quelque malaise, il se serait dit que la

troupe, énervée par un long repos si rarement coupé, avait besoin de la

fatigue d’une tournée longue et laborieuse qu’il eût arrangée aussitôt:

cela se règle en deux heures d’étude, avec une carte, des guides et des

indicateurs de chemins de fer, mais la question se présentait

différemment, des décisions plus pressantes devaient être prises,

l’une, tout d’abord, celle-ci, celle qui, sans l’aide du Seigneur, se

refusait.

Et, soudain, un grand frisson le parcourut, le fit vibrer de la tête aux

pieds: une image s’offrait à lui, vivante, humaine, séduisante, qui

respirait, dont il voyait le sein se soulever, dont il voyait les

paupières trembler et les bras se tendre, qu’il voyait... ah! qu’il

voyait trop bien! qu’il voyait nue, couchée, et la bouche entr’ouverte

par le plaisir.

Il aimait Ida d’un amour reconnaissant et fort. Elle lui avait vraiment

enseigné la vie. D’une adolescence austère, rien de pénible ne demeurait

après le premier baiser. Cette femme, Dieu lui-même l’avait choisie

entre toutes, la lui avait donnée; don inespéré que Randal tenait pour

la consécration divine de son effort, la récompense d’une jeunesse aride

et difficile, assaillie de tentations diverses, semée d’embûches, où le

bon serviteur n’avait pas succombé.

Or l’image palpitante, étendue sur le lit de leurs amours, poussa comme

un gémissement tendre, et Randal rougit tout à coup, devint pourpre,

serra les poings. Avec cette plainte équivoque, l’apparence s’était

évanouie, mais il en gardait un souvenir trop présent, trop immédiat,

trop brûlant aussi: ton de la chair flexible, son de la voix émue,

parfum...

Ida lui appartenait! l’autre la lui a prise, après combien d’intrigues

honteuses et par quelles innommables séductions! Il en pâtira, et sans

retard: tout de suite! Randal se sent fort, bien musclé, bien entraîné;

l’autre, plus jeune, pliera vite sous le poids de son bras abattu, et

James Randal, debout, grandi par une colère primitive, ébauche le geste

armé de la massue qui jette bas.

C’est bien là ce qu’il craignait: celui qui, dans l’ombre, attend

toujours le moment propice vient d’intervenir... Lutte cachée, lutte

froide et furieuse, d’autant plus âpre qu’elle se révèle moins... Mais

voyez! les hauts poings meurtriers restent en suspens; les poings serrés

s’entr’ouvrent; les poings de James Randal sont deux mains jointes qui

demandent grâce.

* * * * *

L’heure qui suivit fut horrible, agitée de courants obscurs, de

tourbillons et de remous, soulevée parfois d’une puissante marée

bourbeuse, puis, en quelque sorte, vidée par le brusque reflux; mais,

néanmoins, il sent une lueur de raison éclairer son esprit et sa volonté

renaître, soumise, repentante. Il se bride, il se tient de court: il

doit se vaincre.

A-t-il étudié le problème honnêtement? La faute d’Ida... puisqu’il se

refuse à croire au sale bavardage de Rachel, quelle preuve peut-il en

fournir, décisive et qui le convainque? Tâche trop aisée que d’accuser

autrui! S’il retourne l’accusation contre lui-même, sa faute à lui, ne

va-t-il pas la découvrir? Faire de son mieux n’est pas toujours bien

faire. Il a sorti cette femme du milieu trouble et malsain où elle se

serait perdue; son mérite s’arrête là. Son mérite? il aimait Ida:

pouvait-il agir autrement?

Il s’imagina l’homme de vertu simple et modeste qui s’attache cette

femme et qui, pour arriver au but qu’il veut atteindre, fait bon marché

de toute rigueur de pharisien. Afin qu’elle le suive, il ne jette pas de

cailloux sur le chemin déjà si rude, il les écarte du pied; afin qu’elle

l’écoute, il adoucit sa voix qui l’effaroucherait peut-être; afin

qu’elle prenne plaisir à vivre, il lui montre les délices de la vie en

même temps que ses tourments, et la beauté de la loi de Dieu atténuant

sa rigueur. A l’enfant, il parle un langage d’enfant, à la femme,

toujours prête à s’émerveiller, il révèle des merveilles, celles du ciel

et de la terre. Elle avait trop souffert: tendrement, il l’engage à

oublier d’abord, à comprendre ensuite, à se connaître elle-même, à se

ressaisir. Il ne s’impose pas à son amour, il le quête avec humilité, il

en attend, sans nulle impatience, le généreux octroi... Or, un jour,

l’homme le découvre, cet amour, naissant comme une aube dans la brume

des yeux aimés.

A-t-il été cet homme-là?

La conscience dans le mal: roman · 第 36 / 45 题