Randal se réserva trois heures, durant chacun des trois jours suivants,
pour «réfléchir», comme le lui conseillait Rachel, c’est-à-dire pour
prier. Le reste du temps, il fit honnêtement de son mieux en vue de
n’inquiéter personne: il s’occupait de la troupe, sortait et rentrait,
travaillait dans son bureau et dans le camp, tâchant de garder son calme
extérieur et de ne rien changer à ses paroles, non plus qu’à ses gestes
ordinaires. Parfois seulement, il se plaignait de mal dormir et de
souffrir beaucoup de la tête, pour expliquer une fatigue hagarde, trop
visible en vérité.
Toute sa journée s’employait de cette manière. Les trois heures
quotidiennes prises sur sa nuit, il les passait en oraisons. Il priait
et, tout de suite, se retrouvait seul, car Dieu se refusait. C’était
affreux, cet éloignement soudain du Seigneur, au moment même où il le
suppliait avec la plus fervente passion! Sa volonté, son intelligence,
sa douleur et sa foi se composaient en une seule prière qui l’emportait
d’abord au ciel, d’un vol sûr. Il frappait à la porte de Dieu, mais la
porte restait close; il la battait, pour ainsi dire, mais la porte
battue ne s’ouvrait pas: on ne force pas la porte de Dieu. Son
imploration, il la criait par la voix de l’âme... Il eût aussi bien
imploré la nuit ou battu l’ombre.
Le troisième soir, il fut près de renoncer. Puisque le Seigneur ne
voulait pas l’écouter, puisque le Seigneur était sourd, du moins
pouvait-il espérer une aide indirecte? Est-ce que Dieu lui permettrait
d’user utilement des moyens dont tout homme dispose: méditation
soutenue, scrupuleux examen? Mais, livré ainsi à lui-même, privé du
secours d’en haut, saurait-il éviter celui qui toujours rôde, qui
peut-être veillait, à cet instant même, flairant une proie, et qui ne
manquerait pas de lui tendre quelque piège? Il se sentait déjà pris, se
débattant sous la griffe méchante... Alors il se jetait à genoux, de
nouveau, sans rien obtenir.
Randal n’est plus qu’une pauvre créature misérable que le grand vent de
tempête secoue, qui marche à l’aventure, sans guide et sans soutien,
aveuglé par la tourmente, menacé de se perdre absolument et pour
toujours. Ces quelques dernières conversations avec les hommes de la
troupe lui ont appris tant de choses! On ne lui disait rien de précis,
mais il devinait les paroles retenues, en observant la gêne des regards,
les réponses maladroites à des questions tout à fait banales, les
protestations de fidélité qu’il ne demandait pas et comme un témoignage
nombreux de dévouement que rien ne motivait de façon particulière.
Du fétide vomissement de Rachel, il se détournait avec dégoût. Plus
tard, il débarrasserait la troupe d’elle et d’Octave. S’il ne le
faisait pas aussitôt, c’était encore par prudence, pour ne pas éveiller
l’attention, et aussi par le sentiment qu’aujourd’hui il aurait l’air de
se venger. Il remettait donc cette exécution à demain. Oui, tout ce
qu’elle avait dit d’une voix si sournoise, il l’écartait d’emblée,
sachant ce que valait l’aune de sa sincérité; mais ce que les autres ne
disaient pas, n’insinuaient pas, ne suggéraient pas, cette plainte
commune, muette et tout involontaire, pouvait-il l’écarter de même quand
il en était touché? Cependant, l’aurait-il entendue si Rachel ne l’avait
préparé à l’entendre? Devinant quelque malaise, il se serait dit que la
troupe, énervée par un long repos si rarement coupé, avait besoin de la
fatigue d’une tournée longue et laborieuse qu’il eût arrangée aussitôt:
cela se règle en deux heures d’étude, avec une carte, des guides et des
indicateurs de chemins de fer, mais la question se présentait
différemment, des décisions plus pressantes devaient être prises,
l’une, tout d’abord, celle-ci, celle qui, sans l’aide du Seigneur, se
refusait.
Et, soudain, un grand frisson le parcourut, le fit vibrer de la tête aux
pieds: une image s’offrait à lui, vivante, humaine, séduisante, qui
respirait, dont il voyait le sein se soulever, dont il voyait les
paupières trembler et les bras se tendre, qu’il voyait... ah! qu’il
voyait trop bien! qu’il voyait nue, couchée, et la bouche entr’ouverte
par le plaisir.
Il aimait Ida d’un amour reconnaissant et fort. Elle lui avait vraiment
enseigné la vie. D’une adolescence austère, rien de pénible ne demeurait
après le premier baiser. Cette femme, Dieu lui-même l’avait choisie
entre toutes, la lui avait donnée; don inespéré que Randal tenait pour
la consécration divine de son effort, la récompense d’une jeunesse aride
et difficile, assaillie de tentations diverses, semée d’embûches, où le
bon serviteur n’avait pas succombé.
Or l’image palpitante, étendue sur le lit de leurs amours, poussa comme
un gémissement tendre, et Randal rougit tout à coup, devint pourpre,
serra les poings. Avec cette plainte équivoque, l’apparence s’était
évanouie, mais il en gardait un souvenir trop présent, trop immédiat,
trop brûlant aussi: ton de la chair flexible, son de la voix émue,
parfum...
Ida lui appartenait! l’autre la lui a prise, après combien d’intrigues
honteuses et par quelles innommables séductions! Il en pâtira, et sans
retard: tout de suite! Randal se sent fort, bien musclé, bien entraîné;
l’autre, plus jeune, pliera vite sous le poids de son bras abattu, et
James Randal, debout, grandi par une colère primitive, ébauche le geste
armé de la massue qui jette bas.
C’est bien là ce qu’il craignait: celui qui, dans l’ombre, attend
toujours le moment propice vient d’intervenir... Lutte cachée, lutte
froide et furieuse, d’autant plus âpre qu’elle se révèle moins... Mais
voyez! les hauts poings meurtriers restent en suspens; les poings serrés
s’entr’ouvrent; les poings de James Randal sont deux mains jointes qui
demandent grâce.
* * * * *
L’heure qui suivit fut horrible, agitée de courants obscurs, de
tourbillons et de remous, soulevée parfois d’une puissante marée
bourbeuse, puis, en quelque sorte, vidée par le brusque reflux; mais,
néanmoins, il sent une lueur de raison éclairer son esprit et sa volonté
renaître, soumise, repentante. Il se bride, il se tient de court: il
doit se vaincre.
A-t-il étudié le problème honnêtement? La faute d’Ida... puisqu’il se
refuse à croire au sale bavardage de Rachel, quelle preuve peut-il en
fournir, décisive et qui le convainque? Tâche trop aisée que d’accuser
autrui! S’il retourne l’accusation contre lui-même, sa faute à lui, ne
va-t-il pas la découvrir? Faire de son mieux n’est pas toujours bien
faire. Il a sorti cette femme du milieu trouble et malsain où elle se
serait perdue; son mérite s’arrête là. Son mérite? il aimait Ida:
pouvait-il agir autrement?
Il s’imagina l’homme de vertu simple et modeste qui s’attache cette
femme et qui, pour arriver au but qu’il veut atteindre, fait bon marché
de toute rigueur de pharisien. Afin qu’elle le suive, il ne jette pas de
cailloux sur le chemin déjà si rude, il les écarte du pied; afin qu’elle
l’écoute, il adoucit sa voix qui l’effaroucherait peut-être; afin
qu’elle prenne plaisir à vivre, il lui montre les délices de la vie en
même temps que ses tourments, et la beauté de la loi de Dieu atténuant
sa rigueur. A l’enfant, il parle un langage d’enfant, à la femme,
toujours prête à s’émerveiller, il révèle des merveilles, celles du ciel
et de la terre. Elle avait trop souffert: tendrement, il l’engage à
oublier d’abord, à comprendre ensuite, à se connaître elle-même, à se
ressaisir. Il ne s’impose pas à son amour, il le quête avec humilité, il
en attend, sans nulle impatience, le généreux octroi... Or, un jour,
l’homme le découvre, cet amour, naissant comme une aube dans la brume
des yeux aimés.
A-t-il été cet homme-là?