Et cependant c'est peu que tout cela. Quoi que puissent fournir la
mythologie et la chevalerie, elles ne suffisent pas aux exigences de
cette conception poétique. Le propre de Spenser, c'est l'énormité et le
débordement des inventions pittoresques. Comme Rubens, il crée de toutes
pièces, en dehors de toute tradition, pour exprimer de pures idées.
Comme chez Rubens, l'allégorie chez lui enfle les proportions hors de
toute règle, et soustrait la fantaisie à toute loi, excepté au besoin
d'accorder les formes et les couleurs. Car, si les esprits ordinaires
reçoivent de l'allégorie un poids qui les opprime, les grandes
imaginations reçoivent de l'allégorie des ailes qui les emportent.
Dégagées par elle des conditions ordinaires de la vie, elles peuvent
tout oser, en dehors de l'imitation, par delà la vraisemblance, sans
autre guide que leur force native et leurs instincts obscurs. Trois
jours durant sir Guyon est promené par l'esprit maudit, Mammon le
tentateur, dans le royaume souterrain, à travers des jardins
merveilleux, des arbres chargés de fruits d'or, des palais éblouissants
et l'encombrement de tous les trésors du monde. Ils sont descendus dans
les entrailles de la terre et parcourent ses cavernes, abîmes inconnus,
profondeurs silencieuses. Un démon épouvantable marche derrière lui à
pas monstrueux sans qu'il le sache, prêt à l'engloutir au moindre signe
de convoitise. L'éclat de l'or illumine des formes hideuses, et le métal
rayonnant brille d'une beauté plus séduisante dans l'obscurité du cachot
infernal.
La forme du donjon au dedans était grossière et rude,--comme une
caverne énorme taillée dans une falaise rocheuse.--De la voûte
raboteuse descendaient des arceaux déchirés--bosselés d'or massif
et de glorieux ornements,--et chaque poutre était chargée de
riche métal,--tellement qu'elles semblaient vous menacer d'une
ruine pesante;--et par-dessus eux Arachné avait porté haut sa
toile industrieuse et étendu ses lacs subtils,--enveloppés de
fumée impure et de nuages plus noirs que le jais.
Le toit, le plancher et les murs étaient tout d'or,--mais
couverts de poussière et de rouille antique,--et cachés dans
l'obscurité, de sorte que personne n'en pouvait voir--la couleur;
car la lumière joyeuse du jour--ne se déployait jamais dans cette
demeure,--mais seulement une douteuse apparence de clarté
pâle,--comme est une lampe dont la vie s'évanouit,--ou comme la
lune enveloppée dans la nuit nuageuse--se montre au voyageur qui
marche plein de crainte et de morne effroi.
Dans cette chambre il n'y avait rien qu'on pût voir,--sinon de
grands coffres énormes et de fortes caisses de fer,--toutes
serrées de doubles noeuds, tellement que personne--ne pouvait
espérer les forcer par violence et par vol.--De chaque côté ils
étaient placés tout du long.--Mais tout le sol était jonché de
crânes--et d'ossements d'hommes morts épars tout à
l'entour,--dont les vies, à ce qu'il semblait, avaient été là
répandues,--et dont les vils squelettes étaient restés sans
sépulture.
.... Puis le démon le mena en avant et le conduisit bientôt--à
une autre chambre, dont la porte, tout d'un coup,--s'ouvrit
devant lui comme si elle eût su obéir d'elle-même;--là avaient
été placées cent cheminées--et cent fournaises toutes brillantes
et brûlantes;--près de chaque fournaise se tenaient maints
démons,--créatures déformées, hideuses à regarder,--et chaque
démon appliquait sa peine industrieuse--à fondre le métal d'or
prêt à être éprouvé.
L'un, avec un soufflet énorme, aspirait l'air sifflant,--puis,
avec le vent comprimé, enflammait la braise;--l'autre ramassait
les brandons mourants--avec des pinces de fer, et les arrosait
souvent--de flots liquides pour apprivoiser la rage du furieux
Vulcain,--qui, les maîtrisant, reprenait sa première
ardeur.--Quelques-uns enlevaient l'écume qui sortait du
métal,--d'autres agitaient l'or fondu avec de grandes pelles;--et
chacun d'eux peinait, et chacun d'eux suait.
Il le mena ensuite, à travers un sombre passage étroit,--jusqu'à
une large porte toute bâtie d'or battu;--la porte était ouverte;
mais là attendait--un puissant géant aux enjambées roides et
hardies,--comme s'il eût voulu défier le Très-Haut.--Dans sa main
droite il tenait une massue de fer;--mais il était lui-même tout
entier en or,--ayant pourtant le sentiment et la vie, et il
savait bien manier--son arme maudite quand il abattait ses
ennemis acharnés.
.... Ils entrèrent dans une chambre grande et large,--comme
quelque grande salle d'assemblée, ou comme un temple
solennel.--Maints grands piliers d'or supportaient--le toit
massif et soutenaient de prodigieuses richesses,--et chaque
pilier était richement décoré--de couronnes, de diadèmes et de
vains titres,--que portaient les princes mortels pendant qu'ils
régnaient sur la terre.
Une multitude d'hommes étaient assemblés là,--de toutes les races
et de toutes les nations sous le ciel,--qui avec un grand tumulte
se pressaient pour approcher--de la partie supérieure, où se
dressait bien haut--un trône pompeux de majesté souveraine.--Et
dessus était assise une femme magnifiquement parée--et
opulemment vêtue des robes de la royauté,--tellement que jamais
prince terrestre, d'un semblable appareil--ne releva sa gloire et
ne déploya un orgueil si fastueux.--Elle, assise dans sa pompe
resplendissante,--tenait une grande chaîne d'or aux anneaux bien
unis,--dont un bout était attaché au plus haut du ciel,--et dont
l'autre atteignait au plus bas enfer[338].
[Footnote 338:
The houses form within was rude and strong,
Like an huge cave hewne out of rocky clifte,
From whose rough vault the ragged breaches hong
Ëmbost with massy gold of glorious guifte,
And with rich metall loaded every rifte,
That heavy ruine they did seeme to threatt;
And over them Arachne high did lifte
Her cunning web, and spred her subtile nett,
Enwrapped in fowle smoke and clouds more black then jett.
Both roof and floor and walls were all of gold,
But overgrown with dust and old decay,
And hid in darknes, that none could behold
The hew thereof; for vew of cherefull day
Did never in that house itselfe display,
But a faint shadow of uncertein light,
Such as a lamp whose life does fade away;
Or as the moon, cloathed with clowdy night,
Does shew to him that walkes in feare and sad affright.
In all that rowme was nothing to be sene,
But huge grete yron chests and coffers strong,
All bart with double bends, that none could weene
Them to enforce by violence or wrong.
On every side they placed were along.
But all the grownd with sculs was scattered
And dead mens bones which round about were flong;
Whose lives, it seemed, whilome there were shed,
And their vile carcases now left unburied....
Thence forward he him led and shortly brought
Unto another rowme, whose dore forthright
To him did open as it had beene taught;
Therein an hundred raunges were pight,
And hundred fournaces all burning bright;
By every fournace many Feends did byde,
Defourmed creatures horrible in sight;
And every Feend his busie paines applyde
To melt the golden metall ready to be tryde.
One with great bellowes gathered filling ayre,
And with forst wind the fewell did inflame;
Another did the dying bronds repayre
With yron tongs, and sprinkled ofte same
With liquid waves, fiers Vulcans rage to tame
Who, maystring them, renewd his former heat.
Some scumd the drosse that from the metall came,
Some stird the molten owre with ladles great.
And every one did swincke, and every one did sweat....
He brought him, through a darksom narrow strayt,
To a broad gate all built of beaten gold:
The gate was open; but therein did wayt
A sturdie villein, stryding stiff and bold,
As if the highest god defy he would.
In his right hand an yron club he held,
But he himselfe was all of golden mould,
Yet had both life and sence, and well could weld
That cursed weapon, when his cruell foes queld....
He brought him in. The rowme was large and wide,
As it some Gyeld or solemne temple weare;
Many great golden pillours did upbeare
The massy roofe and riches huge sustayne;
And every pillour decked was full deare
With crownes and diademes and titles vaine,
Which mortall princes wore whiles they on earth did rayne.
A route of people there assembled were,
Of every sort and nation under skye,
Which with great uprore preaced to draw nere
To the upper part: where was advanced hye
A stately siege of soveraine majestye;
And thereon satt a woman gorgeous gay
And richly cladd in robes of royaltye,
That never earthly prince in such aray
His glory did enhaunce, and pompous pryde display...
There, as in glistring glory she did sitt,
She held a great gold chaine ylinked well
Whose upper end to highest heven was knitt,
And lower part did reach to lowest hell.
(Liv. II, ch. VII.)]
Nul rêve de peintre n'égale ces visions, ce flamboiement de la fournaise
sur les parois des cavernes, ces lumières vacillantes sur la foule, ce
trône et cet étrange scintillement de l'or qui partout luit dans
l'ombre. C'est que l'allégorie pousse au gigantesque. Quand il s'agit
de montrer la tempérance aux prises avec les tentations, on est porté à
mettre toutes les tentations ensemble. Il s'agit d'une vertu générale,
et comme elle est capable de toutes les résistances, on lui demande à la
fois toutes les résistances; après l'épreuve de l'or, celle du plaisir:
ainsi se suivent et s'opposent les spectacles les plus grandioses et les
plus délicieux, tous au delà de l'humain, les gracieux à côté des
terribles, les jardins fortunés à côté du souterrain maudit:
Le portail de branches entrelacées et de fleurs penchées--était
embrassé par une vigne courbée en arches,--dont les grappes
pendantes semblaient inviter--tous les passants à goûter leur vin
délicieux.--Elles s'inclinaient d'elles-mêmes vers les
mains,--comme si elles s'offraient pour être
cueillies:--quelques-unes d'une pourpre sombre pareille à
l'hyacinthe;--d'autres comme des rubis, riantes et doucement
vermeilles;--d'autres, comme de belles émeraudes encore vertes.
Au milieu du jardin était une fontaine--de la plus riche
substance qu'il puisse y avoir sur la terre,--si pure et si
transparente, que l'on eût pu voir--le flot d'argent courant dans
chacun de ses canaux.--Très-splendidement elle était décorée--de
curieux dessins et de figures d'enfants nus,--dont les uns
semblaient, avec une gaieté rieuse,--voler çà et là et s'ébattre
en jeux folâtres,--pendant que les autres se baignaient dans
l'eau délicieuse.
Et sur toute la fontaine une traînée de lierre de l'or le plus
pur--s'étendait avec sa teinte naturelle.--Car le riche métal
était coloré de telle sorte--que l'homme qui l'eût vu sans être
bien averti--l'eût pris sûrement pour du vrai lierre.--Bien bas
jusqu'au sol rampaient ses bras lascifs,--qui, se baignant dans
la rosée d'argent,--trempaient craintivement dans l'eau leurs
fleurs laineuses;--et leurs gouttes de cristal semblaient des
pleurs d'amour.
Un nombre infini de courants incessamment sortaient--de cette
fontaine, doux et beaux à voir.--Ils tombaient dans un ample
bassin--et arrivaient promptement en si grande abondance--qu'on
eût cru voir un petit lac.--Sa profondeur n'excédait pas trois
coudées,--si bien qu'à travers ses flots on pouvait voir le
fond,--tout pavé par-dessous de jaspe étincelant,--et la fontaine
voguait droit dans cette mer.
Les oiseaux joyeux abrités dans le riant ombrage,--accordaient
leurs notes suaves avec le choeur des voix.--Les angéliques voix
tremblantes et tendres--répondaient aux instruments avec une
divine douceur.--Les instruments unissaient leur mélodie
argentine--au sourd murmure des eaux tombantes.--Les eaux
tombantes, variant leurs bruissements mesurés,--tantôt haut,
tantôt bas, appelaient la brise;--et la molle brise murmurante
leur répondait à tous bien bas.
Sur un lit de roses Acrasie était couchée,--alanguie par la
chaleur ou prête pour son doux péché;--un voile l'habillait ou
plutôt la laissait déshabillée,--un voile transparent tout
d'argent et de soie,--qui ne cachait rien de sa peau
d'albâtre,--mais la montrait plus blanche, si plus blanche elle
pouvait être.--Arachné n'eût su ourdir un filet plus subtil,--et
les toiles brillantes que nous voyons souvent tissées--par les
fils de la rosée séchée ne volent pas plus légèrement dans l'air.
Son sein de neige était une proie offerte--aux yeux avides qui ne
savaient s'en rassasier.--La langueur de sa douce fatigue y avait
laissé--quelques gouttes plus claires que le nectar, qui
glissaient--comme de pures perles d'Orient tout le long de son
corps;--et ses beaux yeux, qui de volupté souriaient doucement
encore,--humectaient sans les éteindre les rayons de feu--dont
ils perçaient les coeurs fragiles. Ainsi la clarté des
étoiles,--lorsqu'elle scintille sur les vagues silencieuses,
paraît plus brillante[339].
[Footnote 339:
.... No gate, but like one, being goodly dight
With bowes and braunches wich did broad dilate
Their clasping armes in wanton wreathings intricate:
So fashioned a porch with rare device,
Archt over head with an embracing vine,
Whose brounches hanging downe seemed to entice
All passers-by to taste their lushious wine,
And did themselves into their hands incline,
As freely offering to be gathered,
Some deepe empurpled as the hyaline,
Some as the rubine laughing sweetely red,
Some like faire emeraudes not yet well ripened....
And in the midst of all a fountaine stood,
Of richest substance that on earth might bee,
So pure and shiny that the silver flood
Through every channell running one might see.
Most goodly it with curious ymageree
Was over-wrought, and shapes of naked boyes,
Of which some seemd with lively jollitee
To fly about, playing their wanton toyes,
Whylest others did themselves embay in liquid joyes.
And over all of purest gold was spred
A trayle of yvie in his native hew;
For the rich metall was so coloured,
That wight, who did not well avis'd it vew,
Would surely deeme it to bee yvie trew;
Low his lascivious armes adown did creepe,
That themselves dipping in the silver dew
Their fleecy flowres then fearfully did steepe,
Which drops of christall seemd for wantones to weep.
Infinit streames continually did well
Out of this fountaine, sweet and fair to see,
The which into an ample laver fell,
And shortly grew to so great quantitie,
That like a little lake it seemd to bee,
Whose depth exceed not three cubits hight,
That through the waves one might the bottom see,
All pav'd beneath with jaspar shinning bright,
That semd the fountaine in that sea did sayle upright....
The joyous birds, shrouded in chearefull shade
Their notes unto the voyce attempred sweet;
Th'angelical soft trembling voyces made
To th'instruments divine respondence meet;
The silver-sounding instruments did meet
With the base murmure of the waters fall;
The waters fall with difference discreet
Now soft, now loud, unto the wind did call;
The gentle warbling wind low answered to all....
Upon a bed of roses she was layd,
As faint through heat, or dight to pleasant sin;
And was arayd or rather disarayd,
All in a vele of silke and silver thin,
That hid no whit her alabaster skin,
But rather shewd more white, if more might bee:
More subtile web Arachne cannot spin;
Nor the fine nets, which oft we woven see
Of scorched deaw, do not in th'ayre more lightly flee.
Her snowy brest was bare to ready spoyle
Of hungry eyes, which n'ote therewith be fild;
And yet, through languour of her late sweet toyle,
Few drops, mor cleare than nectar, forth distild,
That like pure Orient perles adowne it trild;
And her faire eyes, sweet smyling in delight
Moystened their fierie beams, with which she thrild
Fraile harts, yet quenched not; like starry light
Which, sparckling on the silent waves, does seeme more bright.
(Liv. II, ch. XII.)]
N'y a-t-il ici que des féeries? Il y a ici des tableaux tout faits, des
tableaux vrais et complets, composés avec des sensations de peintre,
avec un choix de couleurs et de lignes: les yeux ont du plaisir. Cette
Acrasie couchée a la pose d'une déesse et d'une courtisane de Titien. Un
artiste italien copierait ces jardins, ces eaux courantes, ces Amours
sculptés, ces traînées de lierre qui serpente chargé de feuilles
luisantes et de fleurs laineuses. Tout à l'heure, dans les profondeurs
infernales, les clartés avec leur long ruissellement étaient belles,
demi-noyées par les ténèbres, et le trône exhaussé dans la vaste salle
entre les piliers, au milieu de la multitude fourmillante, reliait
autour de lui toutes les formes en ramenant sur lui tous les regards.
Le poëte est ici et partout coloriste et architecte. Si fantastique que
soit son monde, ce monde n'est point factice; s'il n'est pas, il
pourrait être; même il devrait être; c'est la faute des choses si elles
ne s'arrangent pas de manière à l'effectuer; pris en lui-même, il a
cette harmonie intérieure par laquelle vit une chose réelle, même une
harmonie plus haute, puisque, à la différence des choses réelles, il est
tout entier jusque dans le moindre détail construit en vue de la beauté.
L'_art_ est venu, voilà le grand trait du siècle, le trait qui distingue
ce poëme de tous les récits semblables entassés par le moyen âge.
Incohérents, mutilés, ils gisaient comme des débris ou des ébauches que
les mains débiles des trouvères n'avaient pas su assembler en un
monument. Enfin les poëtes et les artistes paraissent et avec eux le
sentiment du beau, c'est-à-dire la sensation de l'ensemble. Ils
comprennent les proportions, les attaches et les contrastes; ils
_composent_. Entre leurs mains, l'esquisse brouillée, indéterminée, se
limite, s'achève, se détache, se colore et devient un tableau. Chaque
objet ainsi pensé et imaginé acquiert l'être définitif en acquérant la
forme vraie; après des siècles, on le reconnaîtra, on l'admirera, on
sera touché par lui; bien plus, on sera touché par son auteur. Car,
outre les objets qu'il peint, l'artiste se peint lui-même. Sa pensée
maîtresse se marque dans la grande oeuvre qu'elle produit et qu'elle
conduit. Spenser est supérieur à son sujet, l'embrasse tout entier,
l'accommode à son but, et c'est pour qu'il y imprime la marque propre
de son âme et de son génie. Chaque récit est ménagé en vue d'un autre,
et tous en vue d'un certain effet qui s'accomplit; c'est pour cela que
de ce concert une beauté se dégage, celle qui est dans le coeur du
poëte, et que toute son oeuvre a travaillé à rendre sensible; beauté
noble et pourtant riante, composée d'élévation morale et de séductions
sensibles, anglaise par le sentiment, italienne par les dehors,
chevaleresque par sa matière, moderne par sa perfection, et qui
manifeste un moment unique et admirable, l'apparition du paganisme dans
une race chrétienne et le culte de la forme dans une imagination du
Nord.
§ 3. LA PROSE.
I
Un pareil moment ne dure guère, et la séve poétique s'use par la
floraison poétique, en sorte que l'épanouissement conduit au déclin. Dès
les premières années du dix-septième siècle, l'affaissement des moeurs
et des génies devient sensible. L'enthousiasme et le respect baissent.
Les mignons, les fats de cour intriguent et grappillent, parmi les
pédanteries, les puérilités et les parades. La cour vole et la nation
murmure. Les Communes commencent à se roidir, et le roi, qui les tance
en maître d'école, plie devant elles en petit garçon. Ce triste roi se
laisse rudoyer par ses favoris, leur écrit en style de commère, se dit
un Salomon, étale une vanité d'écrivain, et, donnant audience à un
courtisan, lui recommande sa réputation de savant, à charge de revanche.
La dignité du gouvernement s'affaiblit et la loyauté du peuple
s'attiédit. La royauté déchoit et la révolution se prépare. En même
temps le noble paganisme chevaleresque dégénère en sensualité vile et
crue[340]. «Le roi, dit un contemporain, vient de s'enivrer si bien avec
le roi Christian de Danemark, qu'il a fallu les porter sur un lit tous
les deux....» Les dames quittent leur sobriété, et dans les festins on
les voit qui roulent çà et là prises de vin. «Dernièrement, dit un malin
courtisan, dans un masque, la chose a fait scandale. La dame qui jouait
le rôle de la reine de Saba arrivait pour présenter des dons précieux à
Leurs Majestés; mais ayant oublié les marches qui menaient au dais, elle
renversa ses cassettes dans le giron de Sa Majesté danoise, et lui tomba
sur les pieds ou plutôt sur la face. Grandes furent la hâte et la
confusion. Essuis et serviettes travaillèrent aussitôt à tout nettoyer.
Alors Sa Majesté se leva et voulut danser avec la reine de Saba. Mais il
se laissa choir, et s'humilia devant elle, et fut emporté dans une
chambre intérieure et mis sur un lit de parade, lequel ne fut pas
médiocrement gâté par les présents que la reine de Saba avait répandus
sur ses vêtements, tels que vin, crème, gelée, boisson, gâteaux, épices
et autres bonnes choses. La fête et la représentation continuèrent, et
la plupart des acteurs s'en allèrent ou se laissèrent choir, tant le vin
occupait leur étage supérieur.... Alors parurent, en riches habits, la
Foi, l'Espérance et la Charité. L'Espérance essaya de parler; mais le
vin rendait ses efforts si faibles qu'elle se retira, espérant que le
roi excuserait sa brièveté.... La Foi quitta la cour dans un état
chancelant.... Toutes deux étaient malades et allèrent vomir dans la
salle d'en bas.... Pour la Victoire, après un lamentable bégaiement, on
l'emmena comme une pauvre captive, et on la déposa, pour qu'elle fît un
somme, sur les marches extérieures de l'antichambre. Quant à la Paix,
elle cassa sa branche d'olivier sur le crâne de ceux qui voulaient
l'empêcher d'entrer.» Notez que ces ivrognesses étaient de grandes
dames. «On ne faisait point ainsi, ajoute l'auteur, sous la reine
Élisabeth;» elle était violente et terrible, mais non ignoble, et
ridicule. C'est que les grandes idées qui mènent un siècle finissent, en
s'épuisant, par ne garder d'elles-mêmes que leurs vices; le superbe
sentiment de la vie naturelle devient le vulgaire appel aux sens. Il y a
telle _entrée_, tel arc de triomphe, sous Jacques, qui représente des
priapées, et quand les instincts sensuels, exaspérés par la tyrannie
puritaine, parviendront plus tard à relever la tête, on verra sous la
Restauration l'orgie s'étaler dans sa crapule et triompher de son
impudeur.
[Footnote 340: Harrington's _Nugæ antiquæ_.]
En attendant, la littérature s'altère; le puissant souffle qui l'avait
portée, et qui, à travers les singularités, les raffinements, les
exagérations, l'avait faite grande, se ralentit et diminue. Avec Carew,
Suckling, Herrick, le joli remplace le beau. Ce qui les frappe, ce ne
sont plus les traits généraux des choses; ce qu'ils tâchent d'exprimer,
ce n'est plus la nature intime des choses. Ils n'ont plus cette large
conception, cette pénétration involontaire, par laquelle l'homme
s'assimilait les objets et devenait capable de les créer une seconde
fois. Ils n'ont plus ce trop-plein d'émotions, cette surabondance
d'idées et d'images qui forçait l'homme à s'épancher par des paroles, à
jouer extérieurement, à miner librement et hardiment le drame intérieur
qui faisait tressaillir tout son corps et tout son coeur. Ce sont
plutôt des beaux esprits de cour, des cavaliers à la mode, qui veulent
faire preuve d'imagination et de style. Entre leurs mains l'amour
devient une galanterie; ils écrivent des chansons, des pièces fugitives,
des compliments aux dames. Plus d'élans du coeur; ils tournent des
phrases éloquentes pour être applaudis et des exagérations flatteuses
pour plaire. Les divines figures, les regards sérieux ou profonds, les
expressions virginales ou passionnées qui éclataient à chaque pas dans
les premiers poëtes ont disparu; on ne voit plus ici que des minois
agréables peints par des vers agréables. La polissonnerie n'est pas
loin; on la trouve déjà dans Suckling, et aussi la crudité, l'épicurisme
prosaïque; ils diront bientôt: «Amusons-nous et moquons-nous du reste.»
Les seuls objets qu'ils sachent encore peindre, ce sont les petites
choses gracieuses, un baiser, une fête de mai, un narcisse, une
primevère humide de rosée, une matinée de mariage, une abeille[341].
Herrick surtout et Suckling rencontrent là de petits poëmes exquis,
mignons, toujours riants ou souriants, pareils à ceux qu'on a mis sous
le nom d'Anacréon ou qui abondent dans l'Anthologie. En effet, ici comme
là-bas, c'est un paganisme qui décline; l'énergie s'en va, l'agrément
commence. On garde toujours le culte de la beauté et de la volupté;
mais on joue avec elles. On les pare et on les accommode à son goût;
elles ont cessé de maîtriser et de plier l'homme; il s'en égaye et il en
jouit. Dernier rayon d'un soleil qui se couche; avec Sedley, Waller et
les rimeurs de la Restauration, le vrai sentiment poétique disparaît;
ils font de la prose en vers; leur coeur est au niveau de leur style, et
l'on voit avec la langue correcte commencer un nouvel âge et un nouvel
art.
[Footnote 341:
Some asked me where the rubies grew,
And nothing did I say,
But with my finger pointed to
The lips of Julia.
Some asked how pearls did grow, and where;
Then spake I to my girl,
To part her lips, and show me there
The quarelets of pearl.
One ask'd me where the roses grew;
I bade him not go seek;
But forthwith bade my Julia show
A bud in either cheek.
(Herrick.)
About the sweet bag of a bee,
Two Cupids fell at odds;
And whose the pretty prize should be,
They vowed to ask the gods.
Which Venus hearing, thither came,
And for their boldness stript them;
And taking thence from each his flame,
With rods of myrtle whipt them.
Which done, to still their wanton cries,
When quiet grown sh' had seen them,
She kiss'd and wiped their dove-like eyes,
And gave the bag between them.
(Herrick.)
Why so pale and wan, fond lover?
Prithee, why so pale?
Will, when looking well can't move her,
Looking ill prevail?
Prithee, why so pale?
Why so dull and mute, young sinner?
Prithee, why so mute?
Will, when speaking well can't win her,
Saying nothing do't?
Prithee, why so mute?
Quit, quit for shame, this will not move,
This cannot take her;
If of herself she will not love,
Nothing can make her:
The devil take her.
(Suckling.)
As when a lady, walking Flora's bower,
Picks here a pink, and there a gilly-flower,
Now plucks a violet from her purple bed,
And then a primrose, the year's maidenhead,
There nips the brier, here the lover's pansy.
Shifting her dainty pleasures with her fancy,
This on her arms, and that she lists to wear
Upon the borders of her curious hair;
At length a rose-bud (passing all the rest)
She plucks, and bosoms in her lily breast.
(Quarles.)]
À côté de la mignardise arrivait l'affectation: c'est le second signe
des décadences. Au lieu d'écrire pour dire les choses, on écrit alors
pour les bien dire; on enchérit sur son voisin, on outre toutes les
façons de parler; on fait tomber l'art du côté où il penche, et comme il
penche en ce siècle du côté de la véhémence et de l'imagination, on
entasse l'emphase et la couleur. Toujours un jargon naît d'un style.
Dans tous les arts, les premiers maîtres, les inventeurs découvrent
_l'idée_, s'en pénètrent et lui laissent produire sa forme. Puis
viennent les seconds, les imitateurs, qui de parti pris répètent cette
forme et l'altèrent en l'exagérant. Plusieurs ont du talent néanmoins,
Quarles, Herbert, Babington, surtout Donne, un satirique poignant, d'une
crudité terrible[342], un puissant poëte d'une imagination précise et
intense[343], et qui garde encore quelque chose de l'énergie et du
frémissement de la première inspiration. Mais il gâte tous ces dons de
parti pris, et réussit, à force de peine, à fabriquer du galimatias. Par
exemple, les poëtes passionnés ont dit à leur maîtresse que s'ils la
perdaient, ils prendraient en aversion toutes les femmes. Afin d'être
plus passionné, Donne déclare à la sienne qu'en pareil cas il haïra tout
le sexe, elle avec le reste, parce qu'elle en aura fait partie[344].
Vingt fois en le lisant on se frappe la tête et on se demande avec
étonnement comment un homme a pu se tourmenter et se guinder ainsi,
alambiquer son style, raffiner les raffinements, découvrir des
comparaisons si saugrenues. C'était là l'esprit du temps; il fait effort
pour être ingénieusement absurde. Une puce avait mordu Donne et sa
maîtresse: voilà que cette puce, ayant réuni leur sang, se trouve être
«leur lit de mariage et leur temple de mariage[345]. À présent, dit-il,
la belle et ses parents ont beau gronder, nous sommes unis, et tous deux
cloîtrés dans ces murs vivants de jais (la puce).» Le marquis de
Mascarille n'a jamais rien trouvé d'égal. Eussiez-vous cru qu'un
écrivain pût inventer de pareilles sottises? Continuez, il y a pis.
«L'habitude vous engage peut-être à me tuer; mais n'ajoutez pas à ce
meurtre un suicide et un sacrilége, trois péchés en trois meurtres.»
Comprenez-vous? Cela signifie qu'elle ne fait qu'un avec lui, parce que
tous deux ne font qu'un avec la puce, et qu'ainsi on ne peut tuer l'un
sans l'autre. Remarquez que le sage Malherbe a écrit des énormités
presque semblables dans _les larmes de saint Pierre_, que les faiseurs
de sonnets en Italie et en Espagne atteignent en ce moment le même degré
de démence, et vous jugerez qu'en ce moment par toute l'Europe il y a un
âge poétique qui finit.
[Footnote 342: Voyez surtout sa satire contre les courtisans. Ceci est
contre les imitateurs:
But he is worst, who beggarly doth chaw
Other's witt fruits, and in his ravenous maw
Rankly digested, doth those things outspue
As his own things; and they are his owne, 't is true,
For if one eate my meat, though it be known
The meat was mine, th' excrement is his own.]
[Footnote 343:
When I behold a stream, which, from the spring,
Doth, with doubtful melodious murmuring,
Or in a speechless slumber calmly ride
Her wedded channels bosom, and there chide
And bend her brows, and swell, if any bough
Does but stoop down to kiss her utmost brow;
Yet if her often, gnawing kisses win
The traiterous banks to gape and let her in;
She rusheth violently and doth divorce
Her from her native and her long-kept course,
And roares, and braves it, and in gallant scorn
In flatt'ring eddies promising return,
She flouts her channel, which thenceforth is dry,
Then say I: That is she, and this I am.]
[Footnote 344:
O do not die, for I shall hate
All women so, when thou art gone,
That thee I shall not celebrate,
When I remember thou wast one.]
[Footnote 345:
This flea is you and I, and this
Our marriage bed and marriage temple is.
Though parents grudge and you, w'are met,
And cloyster'd in these living walls of jet.
Though use make you apt to kill me,
Let not to that selfe murder added be,
And sacriledge, three sins in killing three.