XV

Voilà ce que l'on rencontre dans la forêt merveilleuse. Y êtes-vous mal

et avez-vous envie de la quitter parce qu'elle est merveilleuse? À

chaque détour d'allée, à chaque changement du jour, une stance, un mot

fait entrevoir un paysage ou une apparition. C'est le matin, l'aube

blanche luit timidement à travers les arbres; des vapeurs bleuâtres

s'envolent à l'horizon comme un voile et s'évanouissent dans l'air qui

rit; les sources tremblent et bruissent faiblement entre leurs mousses,

et dans les hauteurs les feuilles des peupliers commencent à remuer et à

battre comme des ailes de papillons. Un chevalier met pied à terre, un

vaillant chevalier qui a désarçonné maint Sarrasin et accompli mainte

aventure. Il délace son casque, et soudain l'on voit apparaître les

joues roses d'une jeune fille et de longs cheveux qui, «comme un voile

de soie, tombent jusqu'à terre.» Le soleil joue dans leur nappe

ondoyante, et l'on pense en les voyant «à ces cieux qui dans une nuit

ardente d'été scintillent empanachés par des traînées de lumières[335].»

C'est Britomart, une vierge et une héroïne, comme Clorinde ou Marphise,

mais combien plus idéale! Le profond sentiment de la nature, la

sincérité de la rêverie, la fécondité de l'inspiration toujours

coulante, le sérieux germanique raniment ici les inventions classiques

ou chevaleresques qui semblent les plus vieillies et les plus usées. Le

défilé des magnificences et des paysages ne s'arrête pas. Des

promontoires désolés fendus de plaies béantes; des entassements de

roches foudroyées et noircies où viennent se briser les flots rauques;

des palais étincelants d'or où des dames, belles comme des anges,

nonchalamment penchées sur des coussins de pourpre, écoutent avec un

doux sourire les accords d'une musique invisible; de hautes allées

silencieuses, où les chênes rangés en colonnades étendent leur ombre

immobile sur des touffes de violettes vierges et sur des gazons que n'a

jamais foulés un pied humain: à toutes ces beautés de l'art et de la

nature, il ajoute les merveilles de la mythologie, et il les décrit avec

autant d'amour et d'aussi bonne foi qu'un peintre de la Renaissance ou

un poëte ancien. Voici venir sur des nacelles d'écaille la belle Cymoent

et ses nymphes traînées par des dauphins agiles comme des hirondelles.

Elles glissent sur les vagues brillantes; les cheveux sont dénoués, et

le vent fait flotter leurs boucles blondes; une âpre senteur marine

emplit l'air; le soleil étend son manteau de lumière sur la plaine

d'azur, hérissée de flots innombrables; la mer infinie qui sourit vient

baiser les pieds d'argent de ses filles divines[336].--Rien de plus doux

et de plus calme que le palais de Morphée. Au plus profond de la terre,

il repose, enveloppé dans les molles vapeurs dont Téthys baigne son lit

humide; Diane répand les perles de la rosée sur sa tête éternellement

penchée: et la Nuit mélancolique a posé sur lui sa robe obscure. Non

loin de là, un ruisseau tombe goutte à goutte du haut d'une roche,

mêlant son clapotement monotone au bruissement de la pluie fine; et la

brise, semblable au long bourdonnement d'un essaim d'abeilles, berce le

sommeil immobile du dieu appesanti[337].--Ne voulez-vous pas aussi

regarder au coin de cette forêt une bande de satyres dansant sous les

feuilles vertes? Ils viennent en sautant comme des chevreaux folâtres,

«aussi gais que les oiseaux du joyeux printemps.» La belle Hellénore,

qu'ils ont choisie pour reine de mai, accourt aussi toute rieuse et

couronnée de lauriers et de fleurs. Le bois retentit du son de leurs

flûtes. Leurs pieds de corne usent le frais gazon de la clairière. Ils

dansent gaillardement tout le jour avec de brusques mouvements et des

mines provoquantes, pendant qu'autour d'eux, leurs troupeaux broutent

capricieusement les arbousiers.--À chaque livre, nous voyons passer des

processions étranges, mascarades allégoriques et pittoresques, pareilles

à celles qui s'étalaient alors à la cour des princes, tantôt celle de

Cupidon, tantôt celle des Fleuves, tantôt celle des Mois, ici celle des

Vices. Jamais l'imagination ne fut plus prodigue ni plus inventive.

L'orgueilleuse Lucifera s'avance sur un char paré de guirlandes et d'or,

rayonnante comme l'aurore, entourée d'un peuple de courtisans qu'elle

éblouit de sa gloire et de sa splendeur: six bêtes inégales la traînent,

et chacune d'elles est montée par un Vice. L'un sur un âne paresseux,

vêtu d'une robe noire comme un moine, malade d'oisiveté, laisse tomber

sa tête pesante et tient entre les mains un bréviaire qu'il ne lit pas;

un autre, sur un pourceau ignoble, se traîne déformé, le ventre gonflé

par la luxure, les yeux bouffis de graisse, le cou allongé comme celui

d'une grue, habillé de feuilles de vigne qui laissent voir son corps

pourri d'ulcères, et tout le long du chemin vomissant le vin et les

viandes dont il s'est soûlé. Un autre, assis entre des coffres de fer,

sur un chameau chargé d'or, manie des pièces d'argent, déguenillé, les

joues creuses, les pieds roidis par la goutte; un autre, sur un loup

affamé, grinçant ses dents infectes, mâche un crapaud vénéneux dont le

poison suinte le long de ses gencives, et sa tunique décolorée, peinte

d'yeux menaçants, cache un serpent replié autour de son corps. Le

dernier, couvert d'une robe déchirée et sanglante, s'avance monté sur un

lion, brandissant autour de sa tête une torche allumée, les yeux

étincelants, le visage pâle comme la cendre, serrant dans sa main

fiévreuse la garde de son poignard. Le bizarre et terrible cortége

défile, conduit par l'harmonie solennelle des stances, et la musique

grandiose des rimes redoublées soutient l'imagination dans le monde

fantastique, mêlé d'horreurs et de magnificences, qui vient d'être

ouvert à son vol.

[Footnote 335:

With that, her glistring helmet she unlaced;

Which doft, her golden lockes, that were up bound

Still in a knot, unto her heeles down traced,

And like a silken veile in compasse round

About her back and all her bodie wound;

Like as the shining skie in summers night,

What times the dayes with scorching heat abound,

Is creasted all with lines of firie light,

That it prodigious seemes in common people sight.

(Liv. IV, ch. I, str. 13.)

Her golden locks, that were in tramells gay

Up bounden, did themselves adowne display

And raught unto her heeles; like sunny beames

That in a cloud their light did long time stay,

Their vapour vaded, shewe their golden gleames,

And through the azure aire shooke forth their persant streames.

(Liv. III, ch. IX, 20.)]

[Footnote 336:

A teme of Dolphins raunged in aray

Drew the smooth charett of sad Cymoent.

They were all taught by Triton to obay

To the long raynes at her commaundement.

As swift as swallows on the waves they went.

That their broad flaggy finnes no fome did reare,

Ne bubbling rowndell they behinde them sent;

The rest of other fishes drawen weare

Which with their finny oars the swelling sea did sheare.

(Liv. III, ch. IV, 33.)]

[Footnote 337:

He making speedy way through spersed ayre,

And through the world of waters wide and deepe,

To Morpheus' house doth hastily repaire.

Amid the bowels of the earth full steepe,

And low, where dawning day doth never peepe,

His dwelling is, there Tethys his wet bed

Doth ever wash, and Cynthia still doth steepe,

In silver deaw his ever drouping hed,

Whiles sad Night over him her mantle black doth spred.

And more to lulle him in his slumber soft,

A trickling streame from high rock tumbling downe,

And ever-drizling raine upon the loft,

Mixt with a murmuring winde, much like the sowne

Of swarming bees, did cast him in a swowne.

No other noyse, nor peoples troublous cryes,

As still are wont t' annoy the walled towne,

Might there be heard; but careless Quiet lyes

Wrapt in eternal silence farre from enimyes.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 75 / 92 题