Voilà ce que l'on rencontre dans la forêt merveilleuse. Y êtes-vous mal
et avez-vous envie de la quitter parce qu'elle est merveilleuse? À
chaque détour d'allée, à chaque changement du jour, une stance, un mot
fait entrevoir un paysage ou une apparition. C'est le matin, l'aube
blanche luit timidement à travers les arbres; des vapeurs bleuâtres
s'envolent à l'horizon comme un voile et s'évanouissent dans l'air qui
rit; les sources tremblent et bruissent faiblement entre leurs mousses,
et dans les hauteurs les feuilles des peupliers commencent à remuer et à
battre comme des ailes de papillons. Un chevalier met pied à terre, un
vaillant chevalier qui a désarçonné maint Sarrasin et accompli mainte
aventure. Il délace son casque, et soudain l'on voit apparaître les
joues roses d'une jeune fille et de longs cheveux qui, «comme un voile
de soie, tombent jusqu'à terre.» Le soleil joue dans leur nappe
ondoyante, et l'on pense en les voyant «à ces cieux qui dans une nuit
ardente d'été scintillent empanachés par des traînées de lumières[335].»
C'est Britomart, une vierge et une héroïne, comme Clorinde ou Marphise,
mais combien plus idéale! Le profond sentiment de la nature, la
sincérité de la rêverie, la fécondité de l'inspiration toujours
coulante, le sérieux germanique raniment ici les inventions classiques
ou chevaleresques qui semblent les plus vieillies et les plus usées. Le
défilé des magnificences et des paysages ne s'arrête pas. Des
promontoires désolés fendus de plaies béantes; des entassements de
roches foudroyées et noircies où viennent se briser les flots rauques;
des palais étincelants d'or où des dames, belles comme des anges,
nonchalamment penchées sur des coussins de pourpre, écoutent avec un
doux sourire les accords d'une musique invisible; de hautes allées
silencieuses, où les chênes rangés en colonnades étendent leur ombre
immobile sur des touffes de violettes vierges et sur des gazons que n'a
jamais foulés un pied humain: à toutes ces beautés de l'art et de la
nature, il ajoute les merveilles de la mythologie, et il les décrit avec
autant d'amour et d'aussi bonne foi qu'un peintre de la Renaissance ou
un poëte ancien. Voici venir sur des nacelles d'écaille la belle Cymoent
et ses nymphes traînées par des dauphins agiles comme des hirondelles.
Elles glissent sur les vagues brillantes; les cheveux sont dénoués, et
le vent fait flotter leurs boucles blondes; une âpre senteur marine
emplit l'air; le soleil étend son manteau de lumière sur la plaine
d'azur, hérissée de flots innombrables; la mer infinie qui sourit vient
baiser les pieds d'argent de ses filles divines[336].--Rien de plus doux
et de plus calme que le palais de Morphée. Au plus profond de la terre,
il repose, enveloppé dans les molles vapeurs dont Téthys baigne son lit
humide; Diane répand les perles de la rosée sur sa tête éternellement
penchée: et la Nuit mélancolique a posé sur lui sa robe obscure. Non
loin de là, un ruisseau tombe goutte à goutte du haut d'une roche,
mêlant son clapotement monotone au bruissement de la pluie fine; et la
brise, semblable au long bourdonnement d'un essaim d'abeilles, berce le
sommeil immobile du dieu appesanti[337].--Ne voulez-vous pas aussi
regarder au coin de cette forêt une bande de satyres dansant sous les
feuilles vertes? Ils viennent en sautant comme des chevreaux folâtres,
«aussi gais que les oiseaux du joyeux printemps.» La belle Hellénore,
qu'ils ont choisie pour reine de mai, accourt aussi toute rieuse et
couronnée de lauriers et de fleurs. Le bois retentit du son de leurs
flûtes. Leurs pieds de corne usent le frais gazon de la clairière. Ils
dansent gaillardement tout le jour avec de brusques mouvements et des
mines provoquantes, pendant qu'autour d'eux, leurs troupeaux broutent
capricieusement les arbousiers.--À chaque livre, nous voyons passer des
processions étranges, mascarades allégoriques et pittoresques, pareilles
à celles qui s'étalaient alors à la cour des princes, tantôt celle de
Cupidon, tantôt celle des Fleuves, tantôt celle des Mois, ici celle des
Vices. Jamais l'imagination ne fut plus prodigue ni plus inventive.
L'orgueilleuse Lucifera s'avance sur un char paré de guirlandes et d'or,
rayonnante comme l'aurore, entourée d'un peuple de courtisans qu'elle
éblouit de sa gloire et de sa splendeur: six bêtes inégales la traînent,
et chacune d'elles est montée par un Vice. L'un sur un âne paresseux,
vêtu d'une robe noire comme un moine, malade d'oisiveté, laisse tomber
sa tête pesante et tient entre les mains un bréviaire qu'il ne lit pas;
un autre, sur un pourceau ignoble, se traîne déformé, le ventre gonflé
par la luxure, les yeux bouffis de graisse, le cou allongé comme celui
d'une grue, habillé de feuilles de vigne qui laissent voir son corps
pourri d'ulcères, et tout le long du chemin vomissant le vin et les
viandes dont il s'est soûlé. Un autre, assis entre des coffres de fer,
sur un chameau chargé d'or, manie des pièces d'argent, déguenillé, les
joues creuses, les pieds roidis par la goutte; un autre, sur un loup
affamé, grinçant ses dents infectes, mâche un crapaud vénéneux dont le
poison suinte le long de ses gencives, et sa tunique décolorée, peinte
d'yeux menaçants, cache un serpent replié autour de son corps. Le
dernier, couvert d'une robe déchirée et sanglante, s'avance monté sur un
lion, brandissant autour de sa tête une torche allumée, les yeux
étincelants, le visage pâle comme la cendre, serrant dans sa main
fiévreuse la garde de son poignard. Le bizarre et terrible cortége
défile, conduit par l'harmonie solennelle des stances, et la musique
grandiose des rimes redoublées soutient l'imagination dans le monde
fantastique, mêlé d'horreurs et de magnificences, qui vient d'être
ouvert à son vol.
[Footnote 335:
With that, her glistring helmet she unlaced;
Which doft, her golden lockes, that were up bound
Still in a knot, unto her heeles down traced,
And like a silken veile in compasse round
About her back and all her bodie wound;
Like as the shining skie in summers night,
What times the dayes with scorching heat abound,
Is creasted all with lines of firie light,
That it prodigious seemes in common people sight.
(Liv. IV, ch. I, str. 13.)
Her golden locks, that were in tramells gay
Up bounden, did themselves adowne display
And raught unto her heeles; like sunny beames
That in a cloud their light did long time stay,
Their vapour vaded, shewe their golden gleames,
And through the azure aire shooke forth their persant streames.
(Liv. III, ch. IX, 20.)]
[Footnote 336:
A teme of Dolphins raunged in aray
Drew the smooth charett of sad Cymoent.
They were all taught by Triton to obay
To the long raynes at her commaundement.
As swift as swallows on the waves they went.
That their broad flaggy finnes no fome did reare,
Ne bubbling rowndell they behinde them sent;
The rest of other fishes drawen weare
Which with their finny oars the swelling sea did sheare.
(Liv. III, ch. IV, 33.)]
[Footnote 337:
He making speedy way through spersed ayre,
And through the world of waters wide and deepe,
To Morpheus' house doth hastily repaire.
Amid the bowels of the earth full steepe,
And low, where dawning day doth never peepe,
His dwelling is, there Tethys his wet bed
Doth ever wash, and Cynthia still doth steepe,
In silver deaw his ever drouping hed,
Whiles sad Night over him her mantle black doth spred.
And more to lulle him in his slumber soft,
A trickling streame from high rock tumbling downe,
And ever-drizling raine upon the loft,
Mixt with a murmuring winde, much like the sowne
Of swarming bees, did cast him in a swowne.
No other noyse, nor peoples troublous cryes,
As still are wont t' annoy the walled towne,
Might there be heard; but careless Quiet lyes
Wrapt in eternal silence farre from enimyes.]