C'est qu'il y a une philosophie sous toute littérature. Au fond de
chaque oeuvre d'art est une idée de la nature et de la vie; c'est cette
idée qui mène le poëte; soit qu'il le sache, soit qu'il l'ignore, il
écrit pour la rendre sensible, et les personnages qu'il façonne comme
les événements qu'il arrange ne servent qu'à produire à la lumière la
sourde conception créatrice qui les suscite et les unit. C'est la noble
vie du paganisme héroïque et de la Grèce heureuse qui apparaît chez
Homère. C'est la douloureuse et violente vie du catholicisme exalté et
de l'Italie haineuse qui apparaît chez Dante; en sorte que de chacun
d'eux on pourrait tirer une théorie de l'homme et du beau. Il en est
ainsi des autres; c'est pourquoi, selon les variations, la naissance, la
floraison, le dépérissement ou l'inertie de la conception maîtresse, la
littérature varie, naît, fleurit, dégénère ou finit. Quiconque plante
l'une, plante l'autre; quiconque sape l'une, sape l'autre. Mettez dans
tous les esprits d'un siècle une grande idée neuve de la nature et de
la vie, de telle façon qu'ils la sentent et la créent de tout leur coeur
et de toutes leurs forces; et vous les verrez, saisis du besoin de
l'exprimer, inventer des formes d'art et des groupes de figures.
Arrachez de tous les esprits d'un siècle toute grande idée neuve de la
nature et de la vie, et vous les verrez, privés du besoin d'exprimer les
pensées capitales, copier, se taire, ou radoter.
Que sont-elles devenues, ces pensées capitales? Quel travail les a
élaborées? Quelles recherches les ont nourries? Ce n'est pas le zèle qui
a manqué aux travailleurs. Au douzième siècle, l'élan des esprits est
admirable. À Oxford, il y avait trente mille écoliers. Nul édifice à
Paris n'eût pu contenir la foule des disciples d'Abeilard; quand il se
retira dans une solitude, ils l'accompagnèrent en telle multitude, que
le désert devint une ville. Nulle peine ne les rebutait. Il y a tel
récit d'un jeune garçon qui, meurtri par son précepteur, veut à toute
force le garder, afin d'apprendre. Quand arriva la terrible encyclopédie
d'Aristote, toute défigurée et inintelligible, on la dévora. La seule
question qui leur fut livrée, la question des universaux, si abstraite,
si sèche, si embarrassée par les obscurités arabes et les raffinements
grecs, pendant des siècles, ils s'y acharnèrent. Si lourd et si
incommode que fût l'instrument qui leur était transmis, le syllogisme,
ils s'en rendirent maîtres, ils l'alourdirent encore, ils l'enfoncèrent
en tout sujet dans tous les sens. Ils construisirent des livres
monstrueux, par multitudes, cathédrales de syllogismes, d'une
architecture inconnue, d'un fini prodigieux, exhaussées avec une
contention de tête extraordinaire et que toute l'accumulation du labeur
humain n'a pu égaler que deux fois[219]. Ces jeunes et vaillants esprits
avaient cru apercevoir le temple du vrai; ils s'y ruèrent la tête basse,
par légions, avec une vélocité et une énergie de barbares, enfonçant la
porte, escaladant les murs, précipités dans l'enceinte, et se trouvèrent
au fond d'une fosse. Trois siècles de travail au fond de cette fosse
noire n'ajoutèrent pas une idée à l'esprit humain.
[Footnote 219: Sous Proclus et sous Hégel. Duns Scott, à trente et un
ans, meurt, laissant, outre ses sermons et ses commentaires, douze
volumes in-folio en petit caractère serré, en style de Hégel, sur le
même sujet que Proclus. Voyez aussi saint Thomas et toute la file des
scolastiques. On n'a pas l'idée de ce travail avant de les avoir
maniés.]
Car regardez les questions qu'ils y agitent. Ils ont l'air de marcher et
ils piétinent en place. On dirait, à les voir suer et peiner, qu'ils
vont tirer de leur coeur et de leur raison quelque grande croyance
originale; et toute croyance leur est imposée d'avance. Le système est
fait, ils ne peuvent que l'ordonner et le commenter. La conception ne
vient pas d'eux, mais de Byzance. Cette conception, infiniment
compliquée et subtile, oeuvre suprême du mysticisme oriental et de la
métaphysique grecque, si disproportionnée à leur jeune intelligence, ils
vont s'user à la reproduire, et, par surcroît, accabler leurs mains
novices sous le poids d'un instrument logique qu'Aristote avait
construit pour la théorie, non pour la pratique, et qui devait rester
dans le cabinet des curiosités philosophiques sans jamais être porté
dans le champ de l'action. «Si[220] la divine essence a engendré le Fils
ou a été engendrée par le Père.--Pourquoi les trois personnes ensemble
ne sont pas plus grandes qu'une seule?--Que les attributs déterminent
les personnes, et non pas la substance, c'est-à-dire la nature.--Comment
les propriétés peuvent être dans la nature de Dieu et ne pas la
déterminer.--Si les esprits créés sont locaux et circumscriptibles.--Si
Dieu peut savoir plus de choses qu'il n'en sait.» Voilà les idées qu'ils
remuent; quelle vérité en peut sortir? De main en main la chimère
grandit, ouvre davantage ses vastes ailes ténébreuses[221]. «Si Dieu
peut faire que le lieu et le corps étant conservés, le corps n'ait point
de position, c'est-à-dire d'existence en un lieu.--Si l'impossibilité
d'être engendré est une propriété constitutive de la première personne
de la Trinité.--Si l'identité, la similitude et l'égalité sont en Dieu
des relations réelles.» Duns Scott distingue trois matières: la matière
premièrement première, la matière secondement première, la matière
troisièmement première; selon lui, il faut franchir cette triple haie
d'abstractions épineuses pour comprendre la production d'une sphère
d'airain. Sous un tel régime, l'imbécillité apparaît vite: saint Thomas
lui-même examine «si le corps du Christ ressuscité avait des cicatrices,
si ce corps se meut au mouvement de l'hostie et du calice pendant la
consécration, si au premier instant de sa conception le Christ a eu
l'usage du libre arbitre, si le Christ a été tué par lui-même, ou par un
autre.» Vous vous croyez au bout de la sottise humaine? Attendez. Il
cherche «si la colombe dans laquelle apparut le Saint-Esprit était un
animal véritable; si un corps glorifié peut occuper un seul et même lieu
en même temps qu'un autre corps glorifié; si dans l'état d'innocence
tous les enfants auraient été mâles.» J'en passe sur les digestions du
Christ, et d'autres bien plus intraduisibles[222]! C'est là qu'aboutit
le docteur le plus accrédité, l'esprit le plus judicieux, le Bossuet du
moyen âge. Même dans cette enceinte de niaiseries, la réponse est
prescrite; Roscelin et Abeilard sont excommuniés, exilés, enfermés,
parce qu'ils s'en écartent. Il y a un dogme complet, minutieux, qui
barre toutes les issues; nul moyen d'échapper; après cent tours et cent
efforts, il faut venir tomber sous une formule. Si par le mysticisme
vous tentez de vous envoler au-dessus, si par l'expérience vous essayez
de creuser au-dessous, des mains crochues et violentes vous attendent à
la sortie. Le savant passe pour magicien, l'illuminé pour hérétique; les
Vaudois, les Cathares, les disciples de Jean de Parme, sont brûlés;
Roger Bacon meurt à temps pour ne pas être brûlé. Sous cette contrainte
on cesse de penser; car qui dit pensée dit effort inventif, création
personnelle, oeuvre agissante. On récite une leçon et on psalmodie un
catéchisme; même au paradis, même dans l'extase et dans les plus divins
ravissements de l'amour, Dante se croit tenu de faire acte de mémoire
exacte et d'orthodoxie scolastique. Que sera ce des autres? Il y en a
qui vont, comme Raymond Lulle, jusqu'à inventer une machine à
raisonnement pour tenir lieu de l'intelligence. Vers le quatorzième
siècle, sous les coups d'Occam, cette science verbale elle-même se
décrépit; on reconnaît que ses entités ne sont que des mots; elle se
discrédite. En 1367, à Oxford, de trente mille étudiants, il en restait
six mille; on pose encore des Barbara et des Felapton, mais par routine.
Chacun traverse à son tour et machinalement le petit pays des chicaniers
râpés, s'écorche dans les broussailles des ergotages et se charge d'une
dossée de textes: rien de plus; le vaste corps de sciences qui devait
former et vivifier toute la pensée de l'homme s'est réduit à un manuel.
[Footnote 220: Pierre le Lombard, _Manuel des sentences_. C'est le livre
classique du moyen âge.]
[Footnote 221: Duns Scott, éd. 1639.]
[Footnote 222:
Utrum angelus diligat se ipsum dilectione naturali vel electiva?
Utrum in statu innocentiæ fuerit generatio per coitum? Utrum omnes
fuissent nati in sexu masculino?
Utrum cognitio angeli posset dici matutina et vespertina?
Utrum martyribus aureola debeatur?
Utrum virgo Maria fuerit virgo in concipiendo?
Utrum remanserit virgo post partum?
Le lecteur fera bien d'aller chercher dans le texte la réponse à
ces deux dernières questions.
(Saint Thomas, _Summa Theologica_, édition de 1677.)]
Ainsi peu à peu, par degrés, la conception qui féconde et régit les
autres s'est desséchée; la profonde source d'où ruissellent toutes les
eaux poétiques est vide; la science ne fournit plus rien au monde.
Quelles oeuvres le monde peut-il encore produire? Comme plus tard
l'Espagne, renouvelant le moyen âge, après avoir éclaté splendidement et
follement par la chevalerie et la dévotion, par Lope et Calderon, par
saint Ignace et sainte Thérèse, s'énerva elle-même par l'inquisition et
la casuistique, et finit par tomber dans le silence de l'abêtissement;
ainsi le moyen âge, devançant l'Espagne, après avoir étalé l'héroïsme
insensé des croisades et les extases poétiques du cloître, après avoir
produit la chevalerie et la sainteté, saint François d'Assise, saint
Louis et Dante, s'alanguit sous l'inquisition et la scolastique, pour
s'éteindre dans les radotages et le néant.
Faut-il citer toutes ces bonnes gens qui parlent sans avoir rien à dire?
On les trouvera dans Warton[223]: des traducteurs par douzaines, qui
importent les pauvretés de la littérature française et imitent des
imitations; des rimeurs de chroniques, les plus plats des hommes, et
qu'on ne lit que parce qu'il faut prendre l'histoire partout, même chez
les imbéciles; des faiseurs et des faiseuses de poëmes didactiques, qui
compilent des vers sur l'éducation des faucons, sur les armoiries, sur
la chimie; des rédacteurs de moralités qui inventent pour la centième
fois le même songe, et se font enseigner par la déesse Sapience
l'histoire universelle. Comme les écrivains de la décadence latine, ces
gens ne songent qu'à transcrire, à compiler, à abréger, à mettre en
manuels, en mémentos rimés, l'encyclopédie de leur temps.
[Footnote 223: _History of english poetry_, t. II.]
Voulez-vous écouter le plus illustre, le grave Gower, «moral Gower,»
comme on l'appelle[224]? Sans doute, de loin en loin, il y a en lui
quelque reste de brillant, quelque grâce. Il ressemble au vieux
secrétaire d'une cour d'amour, André le Chapelain ou tout autre, qui
passerait le jour à enregistrer solennellement les arrêts des dames, et
le soir, appesanti sur son pupitre, verrait dans un demi-songe leur doux
sourire et leurs beaux yeux. La veine ingénieuse et épuisée de Charles
d'Orléans coule encore dans ses ballades françaises. Il a la même
délicatesse mignonne, presque un peu mignarde. La pauvre petite source
poétique coule encore en minces filets diaphanes sur les cailloux
lisses, et murmure avec un joli bruissement si faible, que parfois on ne
l'entend pas. Mais que le reste est lourd! Son grand poëme, _Confessio
amantis_, est un dialogue entre un amant et son confesseur, imité en
grande partie de notre Jean de Meung, ayant pour objet, comme le _Roman
de la Rose_, d'expliquer et de subdiviser les empêchements de l'amour.
Toujours reparaît le thème suranné, et par-dessus l'érudition indigeste.
Vous trouverez là une exposition de la science hermétique, un cours sur
la philosophie d'Aristote, un traité de politique, une kyrielle de
légendes antiques et modernes ramassées dans les compilateurs, gâtées au
passage par la pédanterie de l'école et l'ignorance du siècle. C'est une
charretée de décombres scolastiques; le cloaque s'écroule sur ce pauvre
esprit, qui de lui-même était coulant et limpide, mais qui, maintenant
obstrué de tuiles, de briques, de plâtras, de débris rapportés de tous
les coins du monde, ne se traîne plus qu'obscurci et ralenti. Gower, un
des plus savants hommes de son temps[225], suppose «que le latin fut
inventé par la vieille prophétesse Carmens; que les grammairiens
Aristarchus, Donatus et Didymus réglèrent sa syntaxe, sa prononciation
et sa prosodie; qu'il fut orné des fleurs de l'éloquence et de la
rhétorique par Cicéron; puis enrichi de traductions d'après l'arabe, le
chaldéen, et le grec, et qu'enfin, après beaucoup de travaux d'écrivains
célèbres, il atteignit la perfection finale dans Ovide, poëte des
amants.» Ailleurs, il découvre qu'Ulysse apprit la rhétorique de
Cicéron, la magie de Zoroastre, l'astronomie de Ptolémée et la
philosophie de Platon. Et quel style! si long, si plat[226], si
interminablement traîné dans les redites, dans le plus minutieux détail,
garni de renvois au texte, comme d'un homme qui, les yeux collés sur son
Aristote et sur son Ovide, esclave de son parchemin moisi, ne fait que
transcrire et mettre des rimes bout à bout! Écoliers jusqu'à la
vieillesse, ils ont l'air de croire que toute vérité, tout esprit est
dans leur gros livre relié en bois, qu'ils n'ont pas besoin de trouver
ou d'inventer par eux-mêmes, que tout leur office est de répéter, que
c'est là l'office de l'homme. Le régime scolastique a érigé en reine la
lettre morte et peuplé le monde d'esprits morts.
[Footnote 224: Contemporain de Chaucer. Sa _Confessio amantis_ est de
1393. _Histoire de Rosiphèle_. _Ballades_.]
[Footnote 225: Warton, II, 225.]
[Footnote 226: Voir, par exemple, au septième livre, le passage le plus
poétique, la description de la couronne du soleil.]
Après Gower, Occlève, et Lydgate[227]. «Mon père Chaucer m'aurait
volontiers instruit, dit Occlève, mais j'étais lourd et j'apprenais peu
ou point.» Il a paraphrasé en vers un traité d'Égidius _sur le
gouvernement_; ce sont des moralités: ajoutez-en d'autres _sur la
compassion_ d'après saint Augustin, _sur l'art de mourir_; puis des
amours: une lettre de Cupidon datée de sa cour au mois de mai. _Amours
et moralités_, c'est-à-dire mignardise et abstractions, tel est le goût
du temps[228]; pareillement, au temps de Lebrun, d'Esménard, à l'extrême
fin de notre littérature, on composait les recueils avec des poëmes
didactiques et des bouquets à Chloris.--Pour le moine Lydgate, il a
quelque talent, quelque imagination, surtout dans les descriptions
riches; c'est le dernier éclat des littératures qui s'éteignent; on
entasse l'or, on incruste les pierres précieuses, on tourmente et on
multiplie les ornements, dans les habits, comme dans les bâtiments,
comme dans le style[229]. Voyez les costumes sous Henri IV et Henri V,
les coiffures monstrueuses en coeur ou en cornes, les longues manches
chargées de dessins fantastiques, les panaches, et aussi les oratoires,
les tombeaux armoriés, les petites chapelles éblouissantes qui viennent
s'étaler comme des fleurs sous les nefs du gothique perpendiculaire.
Quand on ne peut plus parler à l'âme, on essaye encore de parler aux
yeux. Ainsi fait Lydgate; rien de plus. On lui commande des _pageants_
ou parades, des déguisements pour la compagnie des orfévres; un _masque_
devant le roi, un jeu de mai pour les shérifs de Londres, une mise en
scène de la création pour la fête de _Corpus-Christi_, une mascarade, un
noël; il donne le plan et fournit les vers. Sur ce point, il est
intarissable: on lui attribue deux cent cinquante et un poëmes; la
poésie ainsi entendue devient une oeuvre mécanique; on compose à la
toise. Ainsi juge l'abbé de Saint-Alban, qui, lui ayant fait traduire en
vers une légende, paye cent shillings le tout ensemble, les vers,
l'écriture et les enluminures, et met sur le même pied ces trois
ouvrages: en effet, il ne faut guère plus de pensée dans l'un que dans
l'autre. Ses trois grandes oeuvres, _la Chute des princes_, _le Siège de
Troie_, _l'Histoire de Thèbes_, ne sont que des traductions ou des
paraphrases verbeuses, érudites, descriptives, sortes de processions
chevaleresques, coloriées pour la vingtième fois de la même manière, sur
le même vélin. Le seul point qui fasse saillie, surtout dans le premier
poëme, c'est l'idée de la Fortune[230] et des violentes vicissitudes
parmi lesquelles roule la vie humaine. S'il y a une philosophie en ce
temps, c'est celle-là. On se conte volontiers les histoires horribles et
tragiques; on les ramasse depuis l'antiquité jusqu'au temps présent; on
est bien loin de la piété confiante et passionnée qui sentait la main de
Dieu dans la conduite du monde; on voit que ce monde va çà et là se
heurtant, se blessant comme un homme ivre. Âge triste et morne, amusé
par des divertissements extérieurs, opprimé par une misère plate, qui
souffre et craint sans consolation ni espérance, situé entre l'esprit
ancien dont il n'a plus la foi vivante, et l'esprit moderne dont il n'a
pas la science active. Le Hasard, comme une noire fumée, plane au-dessus
des choses et bouche la vue du ciel. On l'imagine comme «une monstrueuse
image, la face cruelle et terrible, les regards hautains et menaçants, à
chacun de ses côtés cent mains, les unes qui élèvent les hommes en de
hauts rangs de dignité mondaine, les autres qui les empoignent durement
pour les précipiter.» On contemple les grands malheureux, un roi captif,
une reine détrônée, des princes assassinés, de nobles cités
détruites[231], lamentables spectacles qui viennent de s'étaler en
Allemagne et en France, et qui vont s'entasser en Angleterre; et l'on ne
sait que les regarder avec une résignation dure. Pour toute consolation,
Lydgate récite en finissant un lieu commun de piété machinale. Le
lecteur fait le signe de la croix en bâillant et s'en va. En effet, la
poésie et la religion ne sont plus capables de suggérer un sentiment
vrai. Les écrivains calquent et recalquent. Hawes[232] refait le _Palais
de la Renommée_ de Chaucer, et une sorte de poëme allégorique amoureux
d'après le _Roman de la Rose_. Barcklay[233] traduit _le Miroir des
bonnes manières_ et _le Vaisseau des fous_. Toujours des abstractions
ternes, usées, vides; c'est la scolastique de la poésie. S'il y a
quelque part un accent un peu original, c'est dans ce _Vaisseau des
fous_ que traduit Barcklay, dans la _Danse de la mort_ que traduit
Lydgate, bouffonneries amères, gaietés tristes qui, par les mains des
artistes et des poëtes, courent en ce moment par toute l'Europe. Ils se
raillent eux-mêmes, grotesquement et lugubrement: pauvres figures plates
et vulgaires, entassées dans un navire, ou qu'un squelette grimaçant
fait danser au son du violon sur leur tombe. Au fond de toute cette
moisissure et dans ce dégoût dont ils se sont pris pour eux-mêmes,
paraît le farceur, le Triboulet de taverne, le faiseur de petits vers
gouailleurs et macaroniques, Skelton[234], virulent pamphlétaire, qui,
mêlant les phrases françaises, anglaises, latines, les termes d'argot,
le style à la mode, les mots inventés, entre-choquant de courtes rimes,
fabrique une sorte de boue littéraire dont il éclabousse Wolsey et les
évêques. Style, mètre, rime, langue, tout art a fini; au-dessous de la
vaine parade officielle il n'y a plus qu'un pêle-mêle de débris.
Pourtant cette poésie, toute «déguenillée, en loques, bâillonnée, sale
et rongée aux vers, a de la moelle[235].» Elle est pleine de colère
politique, de verve sensuelle, d'instincts anglais et populaires; elle
vit. Vie grossière, encore rudimentaire, ignoblement grouillante, comme
celle qui apparaît dans un grand corps gisant qui se décompose. C'est la
vie pourtant, avec les deux grands traits qu'elle va manifester, avec la
haine de la hiérarchie ecclésiastique, qui est la Réforme, avec le
retour aux sens et à la vie naturelle, qui est la Renaissance.
[Footnote 227: 1420, 1430.]
[Footnote 228: C'est le titre que Froissart (1397) donna à son recueil
de vers, en le présentant au roi Richard II.]
[Footnote 229: Lydgate, _Histoire de Troie_, description de la chapelle
d'Hector. Voyez surtout les _Pageants_ ou entrées solennelles.]
[Footnote 230: Voyez sa _Vision de la Fortune_, gigantesque figure. Dans
cette peinture, il a de l'émotion et du talent.]
[Footnote 231: La guerre des Hussites, la guerre de Cent-Ans, la guerre
des deux Roses.]
[Footnote 232: Vers 1506. _The Temple of glass_. _Passetyme of
pleasure_.]
[Footnote 233: Vers 1500.]
[Footnote 234: Mort en 1529, lauréat en 1489. _Les Récompenses de cour_,
_la Couronne de laurier_, l'_Élégie sur la mort du duc de
Northumberland_, plusieurs sonnets, sont d'un style convenable et
appartiennent à la poésie officielle. _Voyez_ Philarète Chasles,
_Skelton_, études sur le seizième siècle.]
[Footnote 235: Mot de Skelton.
Though my rhyme be ragged
Tattered and gagged,
Rudely rain-beaten,
Rusty, moth-eaten,
Yf ye take welle therewithe,
It hath in it some pith.]