VII

Aussi bien est-il temps d'en venir à Chaucer lui-même; par delà les deux

grands traits qui le rangent dans son siècle et dans son école, il en

est qui le tirent de son école et de son siècle; s'il est romanesque et

gai comme les autres, c'est à sa façon. Chose inouïe en ce temps, il

observe les caractères, note leurs différences, étudie la liaison de

leurs parties, essaye de mettre sur pied des hommes vivants et

distincts, comme feront plus tard les rénovateurs du seizième siècle,

et, au premier rang, Shakspeare. Est-ce déjà le bon sens positif anglais

et l'aptitude à regarder le dedans qui commencent à paraître? Toujours

est-il qu'un nouvel esprit perce, presque viril, en littérature comme en

peinture, chez Chaucer comme chez Van Eyck, chez tous deux en même

temps, non plus seulement l'imitation enfantine de la vie

chevaleresque[211] ou de la dévotion monastique, mais la sérieuse

curiosité et ce besoin de vérité profonde par lesquels l'art devient

complet. Pour la première fois, chez Chaucer, comme chez Van Eyck, le

personnage prend un relief, ses membres se tiennent, il n'est plus un

fantôme sans substance, on devine son passé, on voit venir son action;

ses dehors manifestent les particularités personnelles et

incommunicables de sa nature intime et la complexité infinie de son

économie et de son mouvement; encore aujourd'hui, après quatre siècles,

il est un individu et un type; il reste debout dans la mémoire humaine

comme les créatures de Shakspeare et de Rubens. Cette éclosion, on la

surprend ici sur le fait. Non-seulement Chaucer, comme Boccace, relie

ses contes[212] en une seule histoire, mais encore, ce qui manque chez

Boccace, il débute par le portrait de tous ses conteurs, chevalier,

huissier, sergent de loi, moine, bailli, hôtelier, environ trente

figures distinctes, de tout sexe, de toute condition, de tout âge,

chacune peinte avec son tempérament, sa physionomie, son costume, ses

façons de parler, ses petites actions marquantes, ses habitudes et son

passé, chacune maintenue dans son caractère par ses discours et par ses

actions ultérieures, si bien qu'on trouverait ici, avant tout autre

peuple, le germe du roman de moeurs tel que nous le faisons aujourd'hui.

Rappelez-vous les portraits du franklin, du meunier, du moine mendiant

et de la bourgeoise. Il y en a bien d'autres qui achèvent de montrer les

brutalités grivoises, les grosses finasseries et les naïvetés de la vie

populaire, comme aussi les repues franches, et la plantureuse bombance

de la vie corporelle: tantôt de braves soudards qui apprêtent leurs

poings et retroussent leurs manches, tantôt des bedeaux contents qui,

lorsqu'ils ont bu, ne veulent plus parler que latin. Mais tout à côté

sont des personnages choisis, le chevalier qui est allé à la croisade à

Grenade et en Prusse, brave et courtois, «aussi doux qu'une demoiselle,

et qui n'a jamais dit une vilaine parole[213];» le pauvre et savant

clerc d'Oxford; le jeune squire, fils du chevalier, «un galant et

amoureux, tout brodé comme une prairie pleine de fraîches fleurs

blanches et rouges.» Il a chevauché déjà et servi vaillamment en Flandre

et en Picardie, de façon à gagner la faveur de sa dame; «il est frais

comme le mois de mai, chante ou siffle toute la journée, sait bien se

tenir à cheval et chevaucher de bonne grâce, faire des chansons et bien

conter, jouter et danser aussi, bien pourtraire et écrire; il est si

chaudement amoureux, qu'aux heures de nuit il ne dort pas plus qu'un

rossignol; courtois de plus, modeste et serviable, et à table découpant

devant son père[214].»--Plus fine encore, et plus digne d'une main

moderne est la figure de la prieure «madame Églantine,» qui, à titre de

nonne, de demoiselle, de grande dame, est façonnière et fait preuve d'un

ton exquis. Trouverait-on mieux aujourd'hui dans un chapitre

d'Allemagne, dans la plus décente et la plus jolie couvée de

chanoinesses sentimentales et littéraires? «Son sourire était simple et

modeste.--Son plus grand serment était seulement: Par saint Éloi.--Elle

chantait aussi très-bien le service divin--avec des modulations du nez

tout à fait convenables.--À table elle n'était pas moins bien

apprise:--jamais elle ne laissait tomber un morceau de ses lèvres,--ni

ne trempait ses doigts dans sa sauce.....--Le savoir-vivre était son

grand plaisir.--Le dîner fini, elle rotait avec beaucoup de

bienséance[215].--Certainement elle était de très-bonne compagnie--et

tout agréable et aimable de façons.» Sans doute elle s'efforce «de

contrefaire les manières de cour, d'être imposante,» elle veut paraître

du beau monde, et «parle le français tout à fait bien et joliment, à la

façon de Stratford-at-Bow, car le français de Paris lui est inconnu.»

Vous fâcherez-vous de ces affectations de province? Au contraire, il y a

plaisir à voir ces gentillesses musquées, ces petites façons

précieuses, la mièvrerie et tout à côté la pruderie, le sourire

demi-mondain et tout à la fois demi-monastique; on respire là un délicat

parfum féminin conservé et vieilli sous la guimpe: «Elle était si

charitable et si compatissante--qu'elle pleurait si par hasard elle

voyait une souris--dans le piége, blessée ou morte.--Elle avait de

petits chiens qu'elle nourrissait--de viande rôtie, de lait, de pain de

fine farine.--Elle pleurait amèrement si l'un d'eux mourait--ou si

quelqu'un leur donnait un méchant coup de bâton.--Elle était toute

conscience et tendre coeur.» Beaucoup de vieilles filles se jettent dans

ces affections, faute d'autre issue. Vieille fille, quel vilain mot

ai-je dit là? Elle n'est pas vieille, elle a les «yeux clairs comme

verre, la bouche toute petite, molle et rouge.» Sa guimpe est bien

ajustée, sa mante de bon goût, elle a deux chapelets au bras, en corail,

émaillé de vert, «avec une broche d'or luisant, sur laquelle est écrit

d'abord un A couronné, puis cette devise: _Amor vincit omnia_,[216]»

jolie devise ambiguë, galante et dévote; la dame est à la fois du monde

et du cloître: du monde; on le sent à l'appareil des gens qui

l'accompagnent, une nonne et trois prêtres; du cloître; on le voit à

l'_Ave Maria_ qu'elle chante, aux légendes édifiantes qu'elle conte. Si

fraîche et si fine, c'est une jolie cerise, faite pour mûrir au soleil,

et qui, conservée dans un bocal ecclésiastique, s'est sucrée et affadie

dans le sirop.

[Footnote 211: Voir dans les _Contes de Cantorbéry_ the Rhyme of sir

Thopas, parodie des histoires chevaleresques. Chacun y semble un

précurseur de Cervantès.]

[Footnote 212: _Canterbury Tales_.]

[Footnote 213:

--Though that he was worthy he was wise;

And of his port, as meke as is a mayde:

He never yet no vilainie ne sayde,

In all his lif, unto no manere wight,

He was a veray parfit gentil knight.]

[Footnote 214:

With him, ther was his sone, a yonge Squier,

A lover, and a lusty bacheler;

With lockes crull as they were laide in presse,

Of twenty yere of age he was, I gesse.

Of his stature he was of even lengthe;

And wonderly deliver, and grete of strengthe,

And he hadde be, somtime, in chevachie

In Flaundres, in Artois, and in Picardie,

And borne him wel, as of so litel space,

In hope to standen in his ladies grace.

Embrouded was he, as it were a mede

All full of freshe floures, white and rede.

Singing he was, or floyting all the day:

He was as freshe as is the moneth of May.

Short was his goune, with sleves long and wide.

Wel coude he sitte on hors, and fayre ride,

He coude songes make, and wel endite;

Juste and eke dance; and wel pourtraie and write:

So hote he loved, that by nightertale

He slep no more than doth the nightingale,

Curteis he was, lowly and servisable;

And carf before his fader at the table.]

[Footnote 215: J'aurais voulu traduire: «Elle réprimait les bruits de

l'estomac.»--Mais le mot propre est naïf dans l'original.]

[Footnote 216:

Ther was also a Nonne, a Prioresse,

That of hire smiling was full simple and coy;

Hire gretest othe n'as but by Seint Eloy;

And she was cleped Madame Eglentine.

Ful wel she sange the service devine,

Entuned in hire nose ful swetely;

And Frenche she spake ful fayre and fetisly,

After the scole of Stratford atte Bowe,

For Frenche of Paris was to hire unknowe.

At mete was she wele ytaughte withalle;

She lette no morsel from her lippes falle,

Ne wette hire fingres in hir sauce depe.

Wel coude she carie a morsel, and wel kepe,

Thatte no drope ne fell upon hire brest.

In curtesie was sette ful muche hire lest.

Hire over-lippe wiped she so clene,

That in her cuppe was no ferthing sene

Of grese, whan she dronked hadde hire draught.

Ful semely after hire mete she raught.

And sikerly she was of grete disport,

And ful plesant, and amiable of port,

And peined hire to contrefeten chere

Of court, and ben estatelich of manere,

And to ben holden digne of reverence.

But for to speken of hire conscience,

She was so charitable and so pitous,

She wolde wepe if that she saw a mous

Caughte in a trappe, if it were ded or bledde.

Of smale houndes hadde she, that she fedde

With rosted flesh, and milk, and wastel brede.

But sore wept she if on of hem were dede,

Or if men smote it with a yerde smerte:

And all was conscience and tendre herte.

Ful semely hire wimple ypinched was,

Hire nose tretis; hire eyen grey as glas;

Hire mouth ful smale, and thereto soft and red;

But sikerly she hadde a fayre forehed.

It was almost a spanne brode I trowe;

For hardily she was not undergrowe,

Ful fetise was hire cloke, as I was ware.

Of smale corall aboute hire arm she bare

A pair of bedes, gauded all with grene;

And thereon heng a broche of gold ful shene,

On whiche was first ywriten a crouned A,

And after, _Amor vincit omnia_.

Another Nonne also with hire hadde she,

That was hire chapelleine, and Preestes thre.]

Voici donc la réflexion qui commence à poindre, et aussi le grand art.

Chaucer ne s'amuse plus, il étudie; il cesse de babiller, il pense; il

ne s'abandonne plus à la facilité de l'improvisation coulante, il

combine. Chaque conte est approprié au conteur; le jeune écuyer raconte

une histoire fantastique et orientale; le meunier ivre, un fabliau

graveleux et comique; l'honnête clerc, la touchante légende de

Griselidis. Tous ces récits sont liés, et beaucoup mieux que chez

Boccace, par de petits incidents vrais, qui naissent du caractère des

personnages, et tels, qu'on en rencontre en voyage. Les cavaliers

cheminent de bonne humeur sous le soleil, dans la large campagne; ils

causent. Le meunier a bu trop d'ale et veut parler à toute force. Le

cuisinier s'endort sur sa bête, et on lui joue de mauvais tours. Le

moine et l'huissier se prennent de querelle à propos de leur métier.

L'hôte met la paix partout, fait parler ou taire les gens, en homme qui

a présidé longtemps une table d'auberge, et qui a mis souvent le holà

entre les criards. On juge les histoires qu'on vient d'écouter; on

déclare qu'il y a peu de Griselidis au monde; on rit des mésaventures du

charpentier trompé, on fait son profit du conte moral. Le poëme n'est

plus, comme dans la littérature environnante, une simple procession,

mais un tableau où les contrastes sont ménagés, où les attitudes sont

choisies, où l'_ensemble_ est calculé, en sorte que la vie afflue, qu'on

s'oublie à cet aspect comme en présence de toute oeuvre vivante, et

qu'on se prend d'envie de monter à cheval par une belle matinée riante,

le long des prairies vertes, pour galoper avec les pèlerins jusqu'à la

châsse du bon saint de Cantorbéry.

Pesez ce mot, _l'ensemble_; selon qu'on y songe ou non, on entre dans

la maturité, ou l'on reste dans l'enfance. Tout l'avenir est là.

Barbares ou demi-barbares, guerriers des sept royaumes ou chevaliers du

moyen âge, jusqu'ici nul esprit n'est monté jusqu'à ce degré. Ils ont eu

des émotions fortes, parfois tendres, et les ont exprimées chacun selon

le don originel de leur race, les uns par des clameurs courtes, les

autres par un babil continu; mais ils n'ont point maîtrisé ou guidé

leurs impressions; ils ont chanté ou causé, par impulsion, à l'aventure,

selon la pente de leur naturel, laissant aux idées le soin de se

présenter et de les conduire, et lorsqu'ils ont rencontré l'ordre, c'est

sans l'avoir su ni voulu. Ici, pour la première fois, paraît la

supériorité de l'esprit, qui, au moment de la conception, tout d'un coup

s'arrête, s'élève au-dessus de lui-même, se juge et se dit: «Cette

phrase dit la même chose que la précédente, ôtons-la; ces deux idées ne

se suivent pas, lions-les; cette description languit, repensons-la.»

Quand on peut se parler ainsi, on a l'idée non pas scolastique et

apprise, mais personnelle et pratique, de l'esprit humain, de ses

démarches et de ses besoins, comme aussi des choses, de leur structure

et de leurs attaches; on a un style, entendez par là qu'on est capable

de faire entendre et voir toute chose à tout esprit humain. On est

capable d'extraire dans chaque objet, paysage, situation, personnage,

les traits spéciaux et significatifs, pour les amasser, les ranger et en

composer une oeuvre artificielle qui surpasse l'oeuvre naturelle par sa

pureté et son achèvement. On est capable, comme ici Chaucer, d'aller

chercher dans la vieille forêt commune du moyen âge des histoires et des

légendes, pour les replanter sur son terrain et leur faire donner une

nouvelle pousse. On a le droit et le pouvoir, comme ici Chaucer, de

copier et de traduire, parce qu'à force de retoucher on imprime dans ses

traductions et dans ses copies son empreinte originale, parce qu'alors

on refait ce qu'on imite, parce qu'à travers ou à côté des fantaisies

usées et des contes monotones on peut rendre visibles, comme ici

Chaucer, les charmantes rêveries d'une âme aimable et flexible, les

trente figures maîtresses du quatorzième siècle, la magnifique fraîcheur

du paysage humide et du printemps anglais. On n'est pas loin d'avoir une

opinion sur la vérité et sur la vie. On est sur le bord de la pensée

indépendante et de la découverte féconde. Chaucer y est. À cent

cinquante ans de distance, il touche aux poëtes d'Élisabeth par sa

galerie de peintures, et aux réformateurs du seizième siècle par son

portrait du bon curé.

Il ne fait qu'y toucher. Il s'est avancé de quelques pas au delà du

seuil de l'art, mais il s'est arrêté au bout du vestibule. Il a

entr'ouvert la grande porte du temple, mais il ne s'y est point assis;

du moins il ne s'y est assis que par intervalles. Dans Arcite et

Palémon, dans Troïlus et Cressida, il esquisse des sentiments, il ne

crée pas de personnages; il trace avec aisance et naturel la ligne

sinueuse des événements et des entretiens, mais il ne marque pas les

contours précis d'une figure frappante. Si quelquefois[217], sentant

derrière lui le souffle ardent d'un poëte, il dégage ses pieds embourbés

dans le limon du moyen âge et d'un bond atteint le champ poétique où

Stace imite Virgile et égale Lucain, d'autres fois, à propos de «messire

Phoebus ou Apollo-Delphicus,» il retombe dans le bavardage puéril des

trouvères ou dans le radotage plat des clercs savants. Ailleurs c'est un

lieu commun sur l'art qui s'étale au milieu d'une peinture passionnée.

Il emploie trois mille vers pour conduire Troïlus à sa première

entrevue. Il a l'air d'un enfant précoce et poëte qui mêlerait à ses

rêveries d'amour les citations de son manuel et les souvenirs de son

alphabet[218]. Même dans ses contes de Cantorbéry, il se répète, il se

traîne en développements naïfs, il oublie de concentrer sa passion ou

son idée. Il commence une moquerie qui aboutit à peine. Il détrempe une

vive couleur dans une strophe monotone. Sa voix ressemble à celle d'un

jeune garçon qui devient homme. L'accent mâle et ferme se soutient

d'abord; puis une note grêle et douce vient indiquer que cette

croissance n'est pas achevée et que cette force a des défaillances.

Chaucer commence à sortir du moyen âge, mais il y est encore.

Aujourd'hui il compose les contes de Cantorbéry, hier il traduisait le

roman de _la Rose_. Aujourd'hui il étudie la machine compliquée du

coeur, découvre les suites de l'éducation primitive ou de l'habitude

dominante, et trouve la comédie de moeurs; demain il ne prendra plaisir

qu'aux événements curieux, aux gentilles allégories, aux dissertations

amoureuses imitées des Français, aux doctes moralités tirées des

anciens. Tour à tour, c'est un observateur et un trouvère; au lieu du

pas qu'il fallait faire, il n'a fait qu'un demi-pas.

[Footnote 217: Description du temple de Mars d'après la _Théséide_ de

Stace.]

[Footnote 218: En parlant de Cressida, il dit: «Aussi vrai que notre

première lettre est maintenant un A, on ne vit jamais chose digne d'être

plus chèrement louée, ni sous un noir nuage d'étoile si brillante.»]

Qui l'a arrêté et qui, autour de lui, arrête aussi les autres? On démêle

l'obstacle dans ses dissertations, dans son ponte de _Meliboeus_, du

_Curé_, dans son _Testament de l'Amour_; en effet, tant qu'il écrit en

vers, il est à son aise; sitôt qu'il entre dans la prose, une sorte de

chaîne s'enroule autour de ses pieds pour l'arrêter. Son imagination est

libre et son raisonnement est esclave. Les rigides divisions

scolastiques, l'appareil mécanique des arguments et des réponses, les

ergo, les citations latines, l'autorité d'Aristote et des Pères viennent

peser sur sa pensée naissante. Son invention native disparaît sous la

discipline imposée. La servitude est si pesante, que, même dans son

_Testament de l'Amour_, parmi les plus touchantes plaintes et les plus

cuisantes peines, la belle dame idéale qu'il a toujours servie, la

médiatrice céleste qui lui apparaît dans une vision, l'Amour pose des

thèses, établit «que la cause d'une cause est cause de la chose causée,»

et raisonne aussi pédantesquement qu'à Oxford. À quoi peut aboutir le

talent, même le génie, quand de lui-même il se met dans de pareilles

entraves? Quelle suite de vérités originales et de doctrines neuves

peut-on trouver et prouver, lorsque, dans un conte moral comme celui de

Mélibée et de sa femme Prudence, on se croit obligé d'établir une

controverse en forme, de citer Sénèque et Job pour interdire les larmes,

d'alléguer Jésus qui pleure pour autoriser les larmes, de numéroter

chaque preuve, d'appeler à l'aide Salomon, Cassiodore et Caton, bref

d'écrire un livre d'école? Il n'y a aux mains du public que la pensée

agréable et brillante; les idées sérieuses et générales n'y sont pas;

elles sont en d'autres mains qui les détiennent. Sitôt que Chaucer

aborde la réflexion, à l'instant saint Thomas, Pierre le Lombard, les

manuels de péchés, les traités de la définition et du syllogisme, le

troupeau des anciens et des Pères descendent de leur rayon, entrent dans

sa cervelle, parlent à sa place, et l'aimable voix du trouvère devient,

sans qu'il s'en doute, la voix dogmatique et soporifique d'un docteur.

En fait d'amour et de satire, il a de l'expérience et il invente; en

fait de morale et de philosophie, il a de l'érudition et se souvient.

C'est pour un instant, et par un élan isolé, qu'il est entré dans la

grande observation et dans la véritable étude de l'homme; il ne pouvait

s'y tenir, il ne s'y est point assis, il n'y a fait qu'une promenade

poétique, et personne ne l'y a suivi. Le niveau du siècle est plus bas;

lui-même s'y rabat le plus souvent; c'est parmi les conteurs comme

Froissart qu'on le trouve, parmi les jolis diseurs comme Charles

d'Orléans, parmi les versificateurs bavards et vides comme Gower,

Lydgate, Occlève. Point de fruits, mais des fleurs passagères et frêles,

beaucoup de branches inutiles, encore plus de branches mourantes ou

mortes, voilà cette littérature: c'est qu'elle n'a plus de racine; après

trois cents ans d'efforts, un lourd instrument souterrain a fini par la

couper. Cet instrument est la philosophie scolastique.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 55 / 92 题