Aussi bien est-il temps d'en venir à Chaucer lui-même; par delà les deux
grands traits qui le rangent dans son siècle et dans son école, il en
est qui le tirent de son école et de son siècle; s'il est romanesque et
gai comme les autres, c'est à sa façon. Chose inouïe en ce temps, il
observe les caractères, note leurs différences, étudie la liaison de
leurs parties, essaye de mettre sur pied des hommes vivants et
distincts, comme feront plus tard les rénovateurs du seizième siècle,
et, au premier rang, Shakspeare. Est-ce déjà le bon sens positif anglais
et l'aptitude à regarder le dedans qui commencent à paraître? Toujours
est-il qu'un nouvel esprit perce, presque viril, en littérature comme en
peinture, chez Chaucer comme chez Van Eyck, chez tous deux en même
temps, non plus seulement l'imitation enfantine de la vie
chevaleresque[211] ou de la dévotion monastique, mais la sérieuse
curiosité et ce besoin de vérité profonde par lesquels l'art devient
complet. Pour la première fois, chez Chaucer, comme chez Van Eyck, le
personnage prend un relief, ses membres se tiennent, il n'est plus un
fantôme sans substance, on devine son passé, on voit venir son action;
ses dehors manifestent les particularités personnelles et
incommunicables de sa nature intime et la complexité infinie de son
économie et de son mouvement; encore aujourd'hui, après quatre siècles,
il est un individu et un type; il reste debout dans la mémoire humaine
comme les créatures de Shakspeare et de Rubens. Cette éclosion, on la
surprend ici sur le fait. Non-seulement Chaucer, comme Boccace, relie
ses contes[212] en une seule histoire, mais encore, ce qui manque chez
Boccace, il débute par le portrait de tous ses conteurs, chevalier,
huissier, sergent de loi, moine, bailli, hôtelier, environ trente
figures distinctes, de tout sexe, de toute condition, de tout âge,
chacune peinte avec son tempérament, sa physionomie, son costume, ses
façons de parler, ses petites actions marquantes, ses habitudes et son
passé, chacune maintenue dans son caractère par ses discours et par ses
actions ultérieures, si bien qu'on trouverait ici, avant tout autre
peuple, le germe du roman de moeurs tel que nous le faisons aujourd'hui.
Rappelez-vous les portraits du franklin, du meunier, du moine mendiant
et de la bourgeoise. Il y en a bien d'autres qui achèvent de montrer les
brutalités grivoises, les grosses finasseries et les naïvetés de la vie
populaire, comme aussi les repues franches, et la plantureuse bombance
de la vie corporelle: tantôt de braves soudards qui apprêtent leurs
poings et retroussent leurs manches, tantôt des bedeaux contents qui,
lorsqu'ils ont bu, ne veulent plus parler que latin. Mais tout à côté
sont des personnages choisis, le chevalier qui est allé à la croisade à
Grenade et en Prusse, brave et courtois, «aussi doux qu'une demoiselle,
et qui n'a jamais dit une vilaine parole[213];» le pauvre et savant
clerc d'Oxford; le jeune squire, fils du chevalier, «un galant et
amoureux, tout brodé comme une prairie pleine de fraîches fleurs
blanches et rouges.» Il a chevauché déjà et servi vaillamment en Flandre
et en Picardie, de façon à gagner la faveur de sa dame; «il est frais
comme le mois de mai, chante ou siffle toute la journée, sait bien se
tenir à cheval et chevaucher de bonne grâce, faire des chansons et bien
conter, jouter et danser aussi, bien pourtraire et écrire; il est si
chaudement amoureux, qu'aux heures de nuit il ne dort pas plus qu'un
rossignol; courtois de plus, modeste et serviable, et à table découpant
devant son père[214].»--Plus fine encore, et plus digne d'une main
moderne est la figure de la prieure «madame Églantine,» qui, à titre de
nonne, de demoiselle, de grande dame, est façonnière et fait preuve d'un
ton exquis. Trouverait-on mieux aujourd'hui dans un chapitre
d'Allemagne, dans la plus décente et la plus jolie couvée de
chanoinesses sentimentales et littéraires? «Son sourire était simple et
modeste.--Son plus grand serment était seulement: Par saint Éloi.--Elle
chantait aussi très-bien le service divin--avec des modulations du nez
tout à fait convenables.--À table elle n'était pas moins bien
apprise:--jamais elle ne laissait tomber un morceau de ses lèvres,--ni
ne trempait ses doigts dans sa sauce.....--Le savoir-vivre était son
grand plaisir.--Le dîner fini, elle rotait avec beaucoup de
bienséance[215].--Certainement elle était de très-bonne compagnie--et
tout agréable et aimable de façons.» Sans doute elle s'efforce «de
contrefaire les manières de cour, d'être imposante,» elle veut paraître
du beau monde, et «parle le français tout à fait bien et joliment, à la
façon de Stratford-at-Bow, car le français de Paris lui est inconnu.»
Vous fâcherez-vous de ces affectations de province? Au contraire, il y a
plaisir à voir ces gentillesses musquées, ces petites façons
précieuses, la mièvrerie et tout à côté la pruderie, le sourire
demi-mondain et tout à la fois demi-monastique; on respire là un délicat
parfum féminin conservé et vieilli sous la guimpe: «Elle était si
charitable et si compatissante--qu'elle pleurait si par hasard elle
voyait une souris--dans le piége, blessée ou morte.--Elle avait de
petits chiens qu'elle nourrissait--de viande rôtie, de lait, de pain de
fine farine.--Elle pleurait amèrement si l'un d'eux mourait--ou si
quelqu'un leur donnait un méchant coup de bâton.--Elle était toute
conscience et tendre coeur.» Beaucoup de vieilles filles se jettent dans
ces affections, faute d'autre issue. Vieille fille, quel vilain mot
ai-je dit là? Elle n'est pas vieille, elle a les «yeux clairs comme
verre, la bouche toute petite, molle et rouge.» Sa guimpe est bien
ajustée, sa mante de bon goût, elle a deux chapelets au bras, en corail,
émaillé de vert, «avec une broche d'or luisant, sur laquelle est écrit
d'abord un A couronné, puis cette devise: _Amor vincit omnia_,[216]»
jolie devise ambiguë, galante et dévote; la dame est à la fois du monde
et du cloître: du monde; on le sent à l'appareil des gens qui
l'accompagnent, une nonne et trois prêtres; du cloître; on le voit à
l'_Ave Maria_ qu'elle chante, aux légendes édifiantes qu'elle conte. Si
fraîche et si fine, c'est une jolie cerise, faite pour mûrir au soleil,
et qui, conservée dans un bocal ecclésiastique, s'est sucrée et affadie
dans le sirop.
[Footnote 211: Voir dans les _Contes de Cantorbéry_ the Rhyme of sir
Thopas, parodie des histoires chevaleresques. Chacun y semble un
précurseur de Cervantès.]
[Footnote 212: _Canterbury Tales_.]
[Footnote 213:
--Though that he was worthy he was wise;
And of his port, as meke as is a mayde:
He never yet no vilainie ne sayde,
In all his lif, unto no manere wight,
He was a veray parfit gentil knight.]
[Footnote 214:
With him, ther was his sone, a yonge Squier,
A lover, and a lusty bacheler;
With lockes crull as they were laide in presse,
Of twenty yere of age he was, I gesse.
Of his stature he was of even lengthe;
And wonderly deliver, and grete of strengthe,
And he hadde be, somtime, in chevachie
In Flaundres, in Artois, and in Picardie,
And borne him wel, as of so litel space,
In hope to standen in his ladies grace.
Embrouded was he, as it were a mede
All full of freshe floures, white and rede.
Singing he was, or floyting all the day:
He was as freshe as is the moneth of May.
Short was his goune, with sleves long and wide.
Wel coude he sitte on hors, and fayre ride,
He coude songes make, and wel endite;
Juste and eke dance; and wel pourtraie and write:
So hote he loved, that by nightertale
He slep no more than doth the nightingale,
Curteis he was, lowly and servisable;
And carf before his fader at the table.]
[Footnote 215: J'aurais voulu traduire: «Elle réprimait les bruits de
l'estomac.»--Mais le mot propre est naïf dans l'original.]
[Footnote 216:
Ther was also a Nonne, a Prioresse,
That of hire smiling was full simple and coy;
Hire gretest othe n'as but by Seint Eloy;
And she was cleped Madame Eglentine.
Ful wel she sange the service devine,
Entuned in hire nose ful swetely;
And Frenche she spake ful fayre and fetisly,
After the scole of Stratford atte Bowe,
For Frenche of Paris was to hire unknowe.
At mete was she wele ytaughte withalle;
She lette no morsel from her lippes falle,
Ne wette hire fingres in hir sauce depe.
Wel coude she carie a morsel, and wel kepe,
Thatte no drope ne fell upon hire brest.
In curtesie was sette ful muche hire lest.
Hire over-lippe wiped she so clene,
That in her cuppe was no ferthing sene
Of grese, whan she dronked hadde hire draught.
Ful semely after hire mete she raught.
And sikerly she was of grete disport,
And ful plesant, and amiable of port,
And peined hire to contrefeten chere
Of court, and ben estatelich of manere,
And to ben holden digne of reverence.
But for to speken of hire conscience,
She was so charitable and so pitous,
She wolde wepe if that she saw a mous
Caughte in a trappe, if it were ded or bledde.
Of smale houndes hadde she, that she fedde
With rosted flesh, and milk, and wastel brede.
But sore wept she if on of hem were dede,
Or if men smote it with a yerde smerte:
And all was conscience and tendre herte.
Ful semely hire wimple ypinched was,
Hire nose tretis; hire eyen grey as glas;
Hire mouth ful smale, and thereto soft and red;
But sikerly she hadde a fayre forehed.
It was almost a spanne brode I trowe;
For hardily she was not undergrowe,
Ful fetise was hire cloke, as I was ware.
Of smale corall aboute hire arm she bare
A pair of bedes, gauded all with grene;
And thereon heng a broche of gold ful shene,
On whiche was first ywriten a crouned A,
And after, _Amor vincit omnia_.
Another Nonne also with hire hadde she,
That was hire chapelleine, and Preestes thre.]
Voici donc la réflexion qui commence à poindre, et aussi le grand art.
Chaucer ne s'amuse plus, il étudie; il cesse de babiller, il pense; il
ne s'abandonne plus à la facilité de l'improvisation coulante, il
combine. Chaque conte est approprié au conteur; le jeune écuyer raconte
une histoire fantastique et orientale; le meunier ivre, un fabliau
graveleux et comique; l'honnête clerc, la touchante légende de
Griselidis. Tous ces récits sont liés, et beaucoup mieux que chez
Boccace, par de petits incidents vrais, qui naissent du caractère des
personnages, et tels, qu'on en rencontre en voyage. Les cavaliers
cheminent de bonne humeur sous le soleil, dans la large campagne; ils
causent. Le meunier a bu trop d'ale et veut parler à toute force. Le
cuisinier s'endort sur sa bête, et on lui joue de mauvais tours. Le
moine et l'huissier se prennent de querelle à propos de leur métier.
L'hôte met la paix partout, fait parler ou taire les gens, en homme qui
a présidé longtemps une table d'auberge, et qui a mis souvent le holà
entre les criards. On juge les histoires qu'on vient d'écouter; on
déclare qu'il y a peu de Griselidis au monde; on rit des mésaventures du
charpentier trompé, on fait son profit du conte moral. Le poëme n'est
plus, comme dans la littérature environnante, une simple procession,
mais un tableau où les contrastes sont ménagés, où les attitudes sont
choisies, où l'_ensemble_ est calculé, en sorte que la vie afflue, qu'on
s'oublie à cet aspect comme en présence de toute oeuvre vivante, et
qu'on se prend d'envie de monter à cheval par une belle matinée riante,
le long des prairies vertes, pour galoper avec les pèlerins jusqu'à la
châsse du bon saint de Cantorbéry.
Pesez ce mot, _l'ensemble_; selon qu'on y songe ou non, on entre dans
la maturité, ou l'on reste dans l'enfance. Tout l'avenir est là.
Barbares ou demi-barbares, guerriers des sept royaumes ou chevaliers du
moyen âge, jusqu'ici nul esprit n'est monté jusqu'à ce degré. Ils ont eu
des émotions fortes, parfois tendres, et les ont exprimées chacun selon
le don originel de leur race, les uns par des clameurs courtes, les
autres par un babil continu; mais ils n'ont point maîtrisé ou guidé
leurs impressions; ils ont chanté ou causé, par impulsion, à l'aventure,
selon la pente de leur naturel, laissant aux idées le soin de se
présenter et de les conduire, et lorsqu'ils ont rencontré l'ordre, c'est
sans l'avoir su ni voulu. Ici, pour la première fois, paraît la
supériorité de l'esprit, qui, au moment de la conception, tout d'un coup
s'arrête, s'élève au-dessus de lui-même, se juge et se dit: «Cette
phrase dit la même chose que la précédente, ôtons-la; ces deux idées ne
se suivent pas, lions-les; cette description languit, repensons-la.»
Quand on peut se parler ainsi, on a l'idée non pas scolastique et
apprise, mais personnelle et pratique, de l'esprit humain, de ses
démarches et de ses besoins, comme aussi des choses, de leur structure
et de leurs attaches; on a un style, entendez par là qu'on est capable
de faire entendre et voir toute chose à tout esprit humain. On est
capable d'extraire dans chaque objet, paysage, situation, personnage,
les traits spéciaux et significatifs, pour les amasser, les ranger et en
composer une oeuvre artificielle qui surpasse l'oeuvre naturelle par sa
pureté et son achèvement. On est capable, comme ici Chaucer, d'aller
chercher dans la vieille forêt commune du moyen âge des histoires et des
légendes, pour les replanter sur son terrain et leur faire donner une
nouvelle pousse. On a le droit et le pouvoir, comme ici Chaucer, de
copier et de traduire, parce qu'à force de retoucher on imprime dans ses
traductions et dans ses copies son empreinte originale, parce qu'alors
on refait ce qu'on imite, parce qu'à travers ou à côté des fantaisies
usées et des contes monotones on peut rendre visibles, comme ici
Chaucer, les charmantes rêveries d'une âme aimable et flexible, les
trente figures maîtresses du quatorzième siècle, la magnifique fraîcheur
du paysage humide et du printemps anglais. On n'est pas loin d'avoir une
opinion sur la vérité et sur la vie. On est sur le bord de la pensée
indépendante et de la découverte féconde. Chaucer y est. À cent
cinquante ans de distance, il touche aux poëtes d'Élisabeth par sa
galerie de peintures, et aux réformateurs du seizième siècle par son
portrait du bon curé.
Il ne fait qu'y toucher. Il s'est avancé de quelques pas au delà du
seuil de l'art, mais il s'est arrêté au bout du vestibule. Il a
entr'ouvert la grande porte du temple, mais il ne s'y est point assis;
du moins il ne s'y est assis que par intervalles. Dans Arcite et
Palémon, dans Troïlus et Cressida, il esquisse des sentiments, il ne
crée pas de personnages; il trace avec aisance et naturel la ligne
sinueuse des événements et des entretiens, mais il ne marque pas les
contours précis d'une figure frappante. Si quelquefois[217], sentant
derrière lui le souffle ardent d'un poëte, il dégage ses pieds embourbés
dans le limon du moyen âge et d'un bond atteint le champ poétique où
Stace imite Virgile et égale Lucain, d'autres fois, à propos de «messire
Phoebus ou Apollo-Delphicus,» il retombe dans le bavardage puéril des
trouvères ou dans le radotage plat des clercs savants. Ailleurs c'est un
lieu commun sur l'art qui s'étale au milieu d'une peinture passionnée.
Il emploie trois mille vers pour conduire Troïlus à sa première
entrevue. Il a l'air d'un enfant précoce et poëte qui mêlerait à ses
rêveries d'amour les citations de son manuel et les souvenirs de son
alphabet[218]. Même dans ses contes de Cantorbéry, il se répète, il se
traîne en développements naïfs, il oublie de concentrer sa passion ou
son idée. Il commence une moquerie qui aboutit à peine. Il détrempe une
vive couleur dans une strophe monotone. Sa voix ressemble à celle d'un
jeune garçon qui devient homme. L'accent mâle et ferme se soutient
d'abord; puis une note grêle et douce vient indiquer que cette
croissance n'est pas achevée et que cette force a des défaillances.
Chaucer commence à sortir du moyen âge, mais il y est encore.
Aujourd'hui il compose les contes de Cantorbéry, hier il traduisait le
roman de _la Rose_. Aujourd'hui il étudie la machine compliquée du
coeur, découvre les suites de l'éducation primitive ou de l'habitude
dominante, et trouve la comédie de moeurs; demain il ne prendra plaisir
qu'aux événements curieux, aux gentilles allégories, aux dissertations
amoureuses imitées des Français, aux doctes moralités tirées des
anciens. Tour à tour, c'est un observateur et un trouvère; au lieu du
pas qu'il fallait faire, il n'a fait qu'un demi-pas.
[Footnote 217: Description du temple de Mars d'après la _Théséide_ de
Stace.]
[Footnote 218: En parlant de Cressida, il dit: «Aussi vrai que notre
première lettre est maintenant un A, on ne vit jamais chose digne d'être
plus chèrement louée, ni sous un noir nuage d'étoile si brillante.»]
Qui l'a arrêté et qui, autour de lui, arrête aussi les autres? On démêle
l'obstacle dans ses dissertations, dans son ponte de _Meliboeus_, du
_Curé_, dans son _Testament de l'Amour_; en effet, tant qu'il écrit en
vers, il est à son aise; sitôt qu'il entre dans la prose, une sorte de
chaîne s'enroule autour de ses pieds pour l'arrêter. Son imagination est
libre et son raisonnement est esclave. Les rigides divisions
scolastiques, l'appareil mécanique des arguments et des réponses, les
ergo, les citations latines, l'autorité d'Aristote et des Pères viennent
peser sur sa pensée naissante. Son invention native disparaît sous la
discipline imposée. La servitude est si pesante, que, même dans son
_Testament de l'Amour_, parmi les plus touchantes plaintes et les plus
cuisantes peines, la belle dame idéale qu'il a toujours servie, la
médiatrice céleste qui lui apparaît dans une vision, l'Amour pose des
thèses, établit «que la cause d'une cause est cause de la chose causée,»
et raisonne aussi pédantesquement qu'à Oxford. À quoi peut aboutir le
talent, même le génie, quand de lui-même il se met dans de pareilles
entraves? Quelle suite de vérités originales et de doctrines neuves
peut-on trouver et prouver, lorsque, dans un conte moral comme celui de
Mélibée et de sa femme Prudence, on se croit obligé d'établir une
controverse en forme, de citer Sénèque et Job pour interdire les larmes,
d'alléguer Jésus qui pleure pour autoriser les larmes, de numéroter
chaque preuve, d'appeler à l'aide Salomon, Cassiodore et Caton, bref
d'écrire un livre d'école? Il n'y a aux mains du public que la pensée
agréable et brillante; les idées sérieuses et générales n'y sont pas;
elles sont en d'autres mains qui les détiennent. Sitôt que Chaucer
aborde la réflexion, à l'instant saint Thomas, Pierre le Lombard, les
manuels de péchés, les traités de la définition et du syllogisme, le
troupeau des anciens et des Pères descendent de leur rayon, entrent dans
sa cervelle, parlent à sa place, et l'aimable voix du trouvère devient,
sans qu'il s'en doute, la voix dogmatique et soporifique d'un docteur.
En fait d'amour et de satire, il a de l'expérience et il invente; en
fait de morale et de philosophie, il a de l'érudition et se souvient.
C'est pour un instant, et par un élan isolé, qu'il est entré dans la
grande observation et dans la véritable étude de l'homme; il ne pouvait
s'y tenir, il ne s'y est point assis, il n'y a fait qu'une promenade
poétique, et personne ne l'y a suivi. Le niveau du siècle est plus bas;
lui-même s'y rabat le plus souvent; c'est parmi les conteurs comme
Froissart qu'on le trouve, parmi les jolis diseurs comme Charles
d'Orléans, parmi les versificateurs bavards et vides comme Gower,
Lydgate, Occlève. Point de fruits, mais des fleurs passagères et frêles,
beaucoup de branches inutiles, encore plus de branches mourantes ou
mortes, voilà cette littérature: c'est qu'elle n'a plus de racine; après
trois cents ans d'efforts, un lourd instrument souterrain a fini par la
couper. Cet instrument est la philosophie scolastique.