Telle est cette race, la dernière venue, qui, dans la décadence de ses
soeurs, la grecque et la latine, apporte dans le monde une civilisation
nouvelle avec un caractère et un esprit nouveaux. Inférieure en
plusieurs endroits à ses devanciers, elle les surpasse en plusieurs
autres. Parmi ses bois, ses boues et ses neiges, sous son ciel inclément
et triste, dans sa longue barbarie, les instincts rudes ont pris
l'empire; le Germain n'a point acquis l'humeur joyeuse, la facilité
expansive, le sentiment de la beauté harmonieuse; son grand corps
flegmatique est resté farouche et roide, vorace et brutal; son esprit
inculte et tout d'une pièce est demeuré enclin à la sauvagerie et rétif
à la culture. Alourdies et figées, ses idées ne savent pas s'étaler
aisément, abondamment, avec une suite naturelle et une régularité
involontaire. Mais cet esprit exclu du sentiment du beau n'en est que
plus propre au sentiment du vrai. La profonde et poignante impression
qu'il reçoit du contact des objets et qu'il ne sait encore exprimer que
par un cri, l'exemptera plus tard de la rhétorique latine, et se
tournera vers les choses aux dépens des mots. Bien plus, sous la
contrainte du climat et de la solitude, par l'habitude de la résistance
et de l'effort, le modèle idéal s'est déplacé pour lui; ce sont les
instincts virils et moraux qui ont pris l'empire, et parmi eux, le
besoin d'indépendance, le goût des moeurs sérieuses et sévères,
l'aptitude au dévouement et à la vénération, le culte de l'héroïsme. Ce
sont là les rudiments et les éléments d'une civilisation plus tardive,
mais plus saine, moins tournée vers l'agrément et l'élégance, moins
fondée sur la justice et la vérité[74]. En tout cas, jusqu'ici, la race
est intacte, intacte dans sa grossièreté primitive; la culture qui lui
est venue de Rome, n'a pu ni la développer, ni la déformer. Si le
christianisme y est entré, c'est par des affinités naturelles et sans
altérer le génie natif. Voici venir une nouvelle conquête qui, cette
fois, avec des idées apporte aussi des hommes. Mais les Saxons, selon
l'usage des races germaines, races vigoureuses et fécondes, ont
multiplié énormément depuis six siècles; il y en a peut-être deux
millions en ce moment, et l'armée normande est de soixante mille
hommes[75]. Ces Normands ont beau s'être altérés, francisés; d'origine
et par quelque reste d'eux-mêmes ils sont parents de leurs vaincus. Ils
ont beau importer leurs moeurs et leurs poëmes, faire entrer dans la
langue un tiers de ses mots; cette langue reste toute germanique, de
fonds et de substance[76]; si sa grammaire change, c'est d'elle-même,
par sa propre force, dans le même sens que ses parentes du continent. Au
bout de trois cents ans, ce sont les conquérants qui sont conquis; c'est
l'anglais qu'ils parlent; c'est le sang anglais qui, par les mariages, a
fini par maîtriser le sang normand dans leurs veines. Après tout, la
race demeure saxonne. Si le vieux génie poétique disparaît après la
conquête, c'est comme un fleuve qui s'enfonce et coule sous terre. Il en
sortira dans cinq cents ans.
[Footnote 74: En Islande, patrie des plus farouches rois de la mer, il
n'y a plus de crimes; les prisons ont été employées à d'autres usages;
les seules punitions sont des amendes.]
[Footnote 75: _Pictorial history_, I, 249. «Toutes les villes, et même
les villages et les hameaux que possède aujourd'hui l'Angleterre,
paraissent avoir existé depuis les temps saxons.... La division actuelle
en paroisses est presque sans altération celle du dixième siècle.»
D'après le _Doomsday-book_, M. Turner évalue à trois cent mille le
nombre des chefs de famille indiqués. Si chaque famille est de cinq
personnes, cela fait un million cinq cent mille. Il ajoute cinq cent
mille pour les quatre comtés du Nord, pour Londres et plusieurs grandes
villes, pour les moines et le clergé des campagnes qui ne sont point
comptés.... Il faut n'accepter ces chiffres que sous toute réserve.
Néanmoins ils sont d'accord avec ceux de Mackintosh, de George Chalmers
et de plusieurs autres; beaucoup de faits prouvent que la population
saxonne était très-nombreuse, et tout à fait hors de proportion avec la
population normande.]
[Footnote 76: Warton, _History of English poetry_. Préface.]