Les Notables.—Chute de Calonne.—Brienne.—Ses réformes.—Son
impopularité rejaillit sur la Reine.—Rappel de
Necker.—Convocation des États généraux.—Flots de
brochures.—Doublement du Tiers.—Situation de Marie-Antoinette
en 1789, vis à vis de la famille royale.—Le comte et la
comtesse de Provence.—Le comte et la comtesse d'Artois.—Madame
Elisabeth.—Mesdames.—Les Condé.—Le duc d'Orléans.
Quelle que fût sa présomption, Calonne n'avait pas réussi à combler le
déficit du Trésor[1981]. Il avait fait pis: il l'avait sensiblement
accru. Le Parlement était hostile; le public s'alarmait; les
combinaisons financières avaient échoué. Le contrôleur général résolut
de frapper un grand coup: il proposa au Roi de réunir une assemblée
de Notables. Louis XVI adopta cette idée avec enthousiasme: la pensée
d'imiter Henri IV, de se rapprocher de son peuple, ou du moins de ses
principaux représentants, de leur parler face à face et en quelque
sorte à cœur ouvert, plaisait à son esprit généreux et passionné pour
le bien public. Le lendemain du jour où il avait déclaré à son Conseil
son intention de convoquer les Notables[1982], il écrivait à Calonne:
«Je n'ai pas dormi cette nuit; mais c'était de plaisir.»
La Reine avait ignoré ce projet; elle fut, dit-on, froissée de ce
silence et restait parfois plusieurs heures pensive et sans mot
dire[1983]. Quoiqu'elle se mêlât beaucoup moins d'affaires qu'on ne le
croyait à l'étranger et dans le public[1984], la réalité commençait
à lui apparaître: le présent avec ses difficultés, l'avenir avec
ses périls[1985]. Le Roi ne s'était ouvert de sa pensée qu'au garde
des sceaux, Miroménil, et à Vergennes qui, depuis la mort du comte
de Maurepas, remplissait, sans en avoir le titre, les fonctions de
premier ministre. Malheureusement, neuf jours avant l'ouverture de
l'assemblée, le 13 février 1787, Vergennes mourut. A ce moment surtout,
ce fut une grande perte. La raison calme et froide de ce ministre, sa
vieille expérience des hommes et des choses, la confiance que le Roi
avait en lui, la considération dont il jouissait auraient donné du
poids aux plans de Calonne et en auraient peut-être assuré le succès.
Lui mort, il n'y eut plus dans le ministère personne qui eût assez
de prépondérance pour diriger l'opinion. Montmorin, qui lui succéda,
n'avait ni les mêmes talents ni la même autorité, et Breteuil, esprit
assez médiocre, peu aimé d'ailleurs à cause de sa brusquerie, était en
outre l'ennemi acharné du contrôleur général.
Le retard même apporté à l'ouverture de l'assemblée, successivement
fixée au 29 janvier, puis au 22 février, était une faute; les Notables,
arrivés depuis un mois à Paris, où ils ne savaient que faire, ennuyés
de ces délais et du temps qu'on leur faisait perdre, n'avaient d'autre
occupation que d'écouter les critiques et de recevoir les plaintes
des mécontents[1986]. Le public s'impatientait de son côté. Déjà l'on
riait, l'on chansonnait et l'on annonçait que la grande troupe de
M. de Calonne allait donner la première représentation des _Fausses
apparences des Dettes et des Méprises_[1987].
Les plans du ministre étaient vastes. Ils comprenaient la suppression
ou l'adoucissement de certains impôts, comme la capitation et la
gabelle, une répartition plus égale de l'impôt foncier, qui devait
frapper à la fois tous les propriétaires, privilégiés ou non, et
l'établissement dans toute l'étendue du royaume d'assemblées de
paroisses, de districts et de provinces. C'était une réforme politique
en même temps qu'une réforme financière, réforme sage, en somme, dont
la réalisation pacifique eût peut-être prévenu bien des désastres.
Mais, en politique, ce sont souvent moins les idées que les hommes qui
se font accepter, et malheureusement le contrôleur général était si
honni que son nom seul suffisait à décrier les plus utiles mesures.
En même temps, sa légèreté l'empêchait de prévoir les obstacles ou de
s'occuper des moyens de les surmonter. Il eût été facile, puisque le
Roi s'était réservé le choix des Notables, de composer l'assemblée
d'hommes éclairés et dévoués à la fois, décidés à voter une réforme
qui, pour la plupart d'entre eux, eût été un sacrifice, en un mot de
se ménager une majorité. Calonne négligea même ce soin, et, dès le
début, il fut aisé de voir qu'il y aurait une opposition formidable,
plus encore peut-être contre la personne du ministre que contre ses
projets. Se sentant attaqué, Calonne eut le tort d'attaquer à son tour:
son discours aux Notables, avec une apologie de son propre système,
contenait une critique, déguisée mais transparente, de l'administration
de Necker. Necker riposta, ses amis prirent parti dans la lutte; les
privilégiés, menacés, défendirent leurs droits; les Notables, froissés
de certaines publications[1988], exigèrent des états de dépenses
et de recettes. Ce fut un déluge de récriminations et de plaintes,
les unes justes, les autres passionnées, contre un ministre dont
l'administration laissait tant de prises à la critique et dont la
réputation répondait mal à ses protestations de désintéressement et
d'économie.
Au bout de six semaines, le 8 avril, Calonne tomba. Exilé à sa terre
d'Allouville en Lorraine, il partit, furieux contre la Reine à laquelle
il attribuait, avec l'opinion publique, sa disgrâce et son exil[1989];
puis, bientôt, décrété de prise de corps par le Parlement, il perdit
la tête et sans essayer même de sauver les apparences[1990], s'enfuit
à Londres où, s'il faut en croire Mme Campan, la rancune le rendit
complice de Mme de la Motte dans la rédaction de ses infâmes _Mémoires_
contre Marie-Antoinette[1991].
Quel serait son remplaçant au contrôle général? Choiseul était mort le
dimanche 9 mai 1785[1992], emportant dans la tombe comme un dernier
souvenir de la jeunesse et de la vie heureuse de la Reine. Deux
noms étaient en présence pour la succession de Calonne: Necker et
l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne. Le Roi avait une égale
répugnance pour tous les deux: «Je ne veux, aurait-il dit un jour, ni
Neckraille, ni prêtraille[1993].» Il ne disconvenait pas des talents
de Necker; mais il redoutait les défauts[1994] de son caractère, et,
tout récemment encore, vivement froissé de la publication de son livre
sur l'_Administration des finances_, il l'avait, à l'instigation de
Calonne, exilé à quarante lieues de la capitale[1995].
Le rappeler en ce moment; bien plus, lui rendre un portefeuille,
c'était se donner trop manifestement un démenti à soi-même et ébranler,
de ses propres mains, le prestige déjà trop affaibli de l'autorité
royale. Si quelques fidèles, comme Montmorin, prononçaient encore
le nom de Necker, la situation elle-même semblait indiquer celui de
l'archevêque de Toulouse. Son influence sur les Notables, son titre
de chef avoué de l'opposition contre Calonne, ce qu'on nommerait
aujourd'hui le jeu régulier des institutions parlementaires, le
désignaient naturellement comme le successeur du ministre dont il avait
déterminé la chute.
Ambitieux de vieille date, résolu dès son enfance à jouer un grand
rôle, et poursuivant son but par tous les moyens, mais patient et
résolu à attendre, insinuant et souple, sachant à la fois applaudir
les philosophes et regretter les Jésuites, accueilli par les femmes,
bien vu par les économistes, montrant des connaissances superficielles,
mais variées, Brienne jouissait, dans tout le royaume, d'une réputation
d'habileté incontestée[1996].
Le Roi seul avait pour ce prêtre, sans mœurs et peut-être sans foi,
l'aversion qu'avec ses fortes convictions religieuses il éprouvait pour
tous les prêtres philosophes. Comme, à la mort de Mgr de Beaumont,
archevêque de Paris, on parlait de M. de Brienne pour lui succéder:
«Il faut au moins que l'archevêque de Paris croie en Dieu,» avait-il
répondu brusquement[1997]. Il avait d'ailleurs une extrême répugnance
à admettre un prêtre dans ses conseils, et plus d'une fois on l'avait
entendu déclarer qu'il ne placerait jamais un ecclésiastique à la tête
des affaires[1998].
En revanche, la Reine avait une haute opinion de l'archevêque de
Toulouse et s'était habituée dès longtemps à le regarder comme
le premier ministre de l'avenir. On a attribué cette opinion de
Marie-Antoinette à l'influence exclusive de l'abbé de Vermond, jaloux
de témoigner sa reconnaissance à l'homme auquel il devait sa fortune.
Si la Reine eut pour les talents de Brienne une estime qui la
détermina à se prêter à son élévation, ce n'est pas l'abbé de Vermond
seul qu'il faut en rendre responsable, c'est tout le monde. C'est
Choiseul, qui a jadis recommandé à Louis XV le jeune Loménie[1999].
C'est le financier d'Invaux, qui le consulte et lui écrit: «Je devrais
vous céder le contrôle général[2000].» C'est Mercy, qui, dès 1775,
proclame la supériorité des talents de l'archevêque et se porte
presque garant de sa conduite en religion et en morale[2001]. C'est
Joseph II, qui, deux ans plus tard, après une conversation qui lui «a
plu infiniment[2002]», va le visiter à Toulouse et prend de lui une
si haute idée qu'il écrit à sa sœur pour le lui recommander, comme
un des sujets les plus capables d'entrer au ministère[2003]. Ce sont
Turgot et Malesherbes, qui veulent lui confier un portefeuille et
n'y renoncent que sur l'opposition de Maurepas[2004]. C'est Maurepas
lui-même, qui tient à l'écarter du Conseil comme un rival dont la
supériorité lui porte ombrage[2005]. Ce sont les États de Languedoc,
où, disait-on, laissant la partie brillante à l'archevêque de Narbonne,
il se chargeait de la partie laborieuse[2006], qui ne cessent de rendre
hommage à ses mérites et à ses lumières, à l'intérêt qu'il prend aux
affaires de la province, au talent avec lequel il traite les diverses
matières d'utilité publique et de bienfaisance. C'est, en un mot, le
sentiment général, qui voit en Brienne un des premiers personnages de
France[2007], et le désigne pour le premier rôle.
Avec de pareils appuis, et avec un tel mouvement d'opinion, Vermond
n'avait pas besoin d'un grand effort pour persuader à son ancienne
élève qu'elle faisait une œuvre sage et patriotique en portant au
pouvoir un homme que la voix publique y appelait. Si la suite ne
répondit pas à ce brillant début, si l'on s'aperçut trop tôt qu'il
y avait là plus de surface que de profondeur, et d'apparence que de
réalité, au moins faut-il reconnaître que la Reine ne fut pas seule à
se tromper, et que son illusion fut celle de toute, ou presque toute la
nation. La renommée de Brienne était brillante; on la crut solide.
Les amis de Necker rendaient si bien hommage à la réputation de celui
qu'ils devaient plus tard attaquer violemment que les plus influents
d'entre eux n'hésitaient pas à entamer une négociation pour que les
deux rivaux entrassent ensemble au ministère. Ce fut le maréchal de
Beauvau qui mena l'affaire; il fut convenu que l'archevêque entrerait
le premier et trois mois après donnerait à Necker la direction des
finances. Le Roi, circonvenu à la fois par les deux partis, finit,
malgré sa répugnance personnelle, par croire que l'opinion demandait la
nomination de M. de Brienne; il s'en ouvrit à la Reine: «J'ai toujours
entendu parler de M. de Brienne comme d'un homme très distingué,»
répondit cette princesse; «je le verrai avec plaisir entrer au
ministère[2008].»
Le 1er mai 1787, l'archevêque de Toulouse fut nommé chef du conseil des
finances. M. de Fourqueux, qui faisait l'intérim depuis la chute de
Calonne, honnête homme mais sans valeur[2009], fut remplacé par M. de
Villedeuil, et Necker fut encore une fois écarté. Le duc de Nivernais
entra au conseil; M. de Malesherbes y fut rappelé. Mais Brienne était
de ces hommes qui, suivant le mot du poète, brillent au second rang
et s'éclipsent au premier. Une fois arrivé au but de ses convoitises,
il se révéla bientôt tel qu'il était, sans grandes vues et sans
connaissances sérieuses, sans idées et sans plan. Incapable d'innover,
il ne sut que reprendre, avec de légères modifications, les projets
de Calonne[2010], et, au bout d'un mois, l'assemblée des Notables
fut dissoute, sans avoir rien fait[2011], laissant les finances en
désarroi, le public au courant de ce désarroi, l'autorité royale
affaiblie, puisqu'elle avait dû céder, et leur propre prestige perdu,
puisqu'ils n'avaient rien réalisé de ce qu'ils avaient solennellement
promis, emportant et semant dans leurs provinces des germes de
mécontentement et de révolte.
Il semblait que, demeuré seul, n'ayant plus en face de lui les
Notables, qui d'ailleurs, avant de partir, lui avaient donné une
sorte de blanc-seing, Brienne allait agir avec promptitude et
vigueur. Il n'en fut rien; il perdit un temps précieux, prit des
mesures insuffisantes, et lorsqu'il se décida enfin à envoyer à
l'enregistrement les édits qui décrétaient les principales réformes
financières, la résistance qu'il n'avait plus à redouter des Notables,
il la trouva, acharnée et opiniâtre, dans le Parlement.
Jaloux de la popularité qui avait un moment environné les Notables,
lorsqu'ils avaient combattu Calonne, mécontent de la Cour, depuis qu'il
l'avait offensée dans l'affaire du Collier, le Parlement s'enfonçait
de plus en plus dans la voie de l'opposition. Cet ardent défenseur des
droits du peuple se faisait le champion des privilégiés, parce que les
privilégiés, à cette heure, étaient en lutte avec le gouvernement.
Quelques conseillers, d'Éprémesnil, Fréteau, Duport, soufflaient le
feu et attisaient l'incendie. Ils déclarèrent qu'avant de consentir un
nouvel impôt, ils avaient besoin de connaître la situation du Trésor;
on repoussa cette prétention: «Vous demandiez l'état des recettes et
des dépenses,» s'écria l'abbé Sabattier. «Ce sont les États généraux
qu'il nous faut[2012]...» La redoutable question était posée et, avec
une légèreté toute française, elle était posée dans un jeu de mots.
D'Éprémesnil développa avec chaleur l'idée de l'abbé Sabattier; et le
Parlement, entraîné par sa fougueuse éloquence, fit la déclaration
suivante: «La nation, représentée par les États généraux, est seule en
droit d'octroyer au Roi les subsides dont le besoin sera évidemment
démontré.»
L'émoi fut grand chez les hommes graves et les vieux conseillers. Le
président d'Ormesson, s'adressant à l'ardent adversaire de la Cour,
prononça d'une voix attristée ces prophétiques paroles: «Prenez garde,
Monsieur, que la Providence ne punisse vos funestes conseils en
exauçant vos vœux[2013].»
Le 6 août, un lit de justice fut tenu à Versailles pour faire
enregistrer les édits par voie d'autorité. Dès le lendemain, le
Parlement protesta et déclara nulle la transcription faite sur ses
registres: il fut exilé à Troyes.
Un mois après, il était rappelé. Oscillant sans cesse, comme un homme
qui va tomber, le gouvernement ne savait marcher d'un pas ferme ni dans
la voie de la résistance, ni dans Celle des transactions; il sévissait
un jour pour faiblir et reculer le lendemain. La lutte recommença
bientôt; le duc d'Orléans, qui avait pris chaudement parti pour le
Parlement, fut exilé à Villers-Cotteret; deux conseillers, l'abbé
Sabattier et Fréteau, furent emprisonnés, puis bannis; bientôt, deux
autres, d'Éprémesnil et Montsabert, furent arrêtés avec un appareil
militaire et dans des circonstances dramatiques qui frappèrent vivement
l'imagination et soulevèrent les esprits. Enfin, le 8 mai 1788, dans un
nouveau lit de justice, le Roi ordonna l'enregistrement de plusieurs
édits, dont l'un, en établissant quarante-sept grands bailliages,
modifiait sensiblement la juridiction des Parlements, dont l'autre leur
retirait l'enregistrement des lois pour le confier à une Cour plénière.
L'opinion, violemment surexcitée par toutes ces mesures, se prononçait
contre le ministère; le duc d'Orléans, jusque-là décrié et honni,
devint un héros populaire; les conseillers emprisonnés furent vénérés
comme des martyrs de la liberté. Des troubles éclatèrent de tous côtés,
en Bretagne, en Dauphiné, en Provence, en Béarn, dans le Languedoc.
L'agitation descendit dans la rue; la France était en feu.
De toutes les réformes faites par Brienne et l'Assemblée des Notables
avant sa séparation, une seule peut-être était populaire, c'était
celle des changements et des économies dans les Maisons du Roi et de
la Reine. Ces changements furent opérés le 19 avril 1787. Les gardes
du corps furent réduits à quatre escadrons de deux cent cinquante
hommes; le corps de la gendarmerie, les chevau-légers, les gardes de
la porte[2014] furent supprimés[2015]. La Reine fut la plus ardente à
prêcher l'économie[2016]; elle avait vivement regretté qu'on lui eût
caché la véritable situation du Trésor: «Si je l'eusse su, disait-elle,
je n'aurais pas fait autant d'acquisitions et j'aurais la première
donné l'exemple d'une réforme dans ma Maison; mais je ne pouvais me
former une idée de cette gêne, puisque, lorsque je demandais trente
mille livres, on m'en envoyait soixante[2017].» Dès le commencement
de l'assemblée des Notables, elle avait renoncé à son jeu et congédié
les banquiers qui le tenaient[2018]; trois jeunes gens, qui avaient
joué malgré sa défense, avaient été renvoyés à leur régiment. Au mois
d'août, les économies furent plus considérables et portèrent plus
profondément. La Reine fit des retranchements sur ses chevaux[2019],
sur sa table, sur sa toilette. Elle congédia Mlle Bertin, suspendit
les travaux de Saint-Cloud[2020], supprima ses bals[2021], et demanda
au duc de Polignac sa démission de directeur général de la poste aux
chevaux qu'on lui avait donnée quelques années auparavant et qu'on
voulait réunir à la poste aux lettres, confiée à M. d'Ogny[2022].
Le Roi mit bas ses équipages de loup et de sanglier, supprima la
fauconnerie et tout ce qu'on appelait le vol[2023], réunit la petite
écurie à la grande[2024], décida la vente de plusieurs maisons royales,
comme la Muette et Choisy[2025].
Mais toutes ces réformes semblaient insuffisantes encore à l'opinion
et, par contre, elles mécontentaient au dernier degré ceux qu'elles
atteignaient et dont quelques-uns ne savaient plus comment payer leurs
dettes[2026]. Le duc de Polignac n'avait pas perdu sans amertume un
revenu de cinquante mille livres de rente, ni M. de Vaudreuil sa place
de grand fauconnier[2027]. Le duc de Coigny, premier écuyer, avait
fait au Roi lui-même une scène violente[2028], et le baron de Besenval
protestait qu'il était affreux de vivre dans un pays où l'on n'était
pas sûr de posséder le lendemain ce qu'on avait la veille. «Cela ne se
voit qu'en Turquie,» disait-il avec colère[2029].
Ce qui augmentait la rumeur, c'est que, au milieu de ces
retranchements, Brienne concentrait sur sa tête et sur celle des
siens les honneurs et les richesses. Sous prétexte que la situation
troublée du pays exigeait dans le gouvernement une direction unique, il
s'était fait nommer principal ministre et les maréchaux de Ségur et de
Castries ayant refusé d'accepter sa prédominance, il avait donné le
portefeuille de la guerre à son frère, le comte de Brienne, personnage
assez médiocre. A la mort de l'archevêque de Sens, il avait échangé le
siège de Toulouse contre celui de Sens, dont les revenus étaient bien
plus considérables, et l'on racontait qu'une seule coupe de bois, dans
une de ses abbayes, lui avait rapporté neuf cent mille livres: faveurs
exorbitantes qui exaspéraient l'opinion.
En même temps, par un amour exagéré de la paix, ou plutôt par suite du
désarroi des finances, le ministère, malgré les instances du maréchal
de Ségur, laissait écraser les patriotes Hollandais, amis et alliés
de la France, par le stathouder, qui nous avait toujours été hostile
et que soutenaient l'Angleterre et la Prusse[2030]: faute grave, qui
ébranlait singulièrement notre influence en Europe, et qui, en France,
ajoutait les justes plaintes des hommes d'État et des hommes de guerre
aux récriminations passionnées des hommes de cour et des hommes de
robe. L'éclat de l'ambassade envoyée par Tippoo-Saïb et l'espoir d'une
alliance utile dans l'Inde ne suffisaient pas à effacer la honte d'un
pareil abandon.
Le mécontentement était donc universel contre Brienne, et une partie
de ce mécontentement rejaillissait contre la Reine. C'était elle
qui avait porté l'archevêque au ministère; c'était elle qui l'y
maintenait. Elle avait, disait-on, grâce à lui, entrée au Conseil;
on la rendait responsable des résolutions qui y étaient prises. La
vérité est que, en présence de la fermentation générale, de l'attitude
provocante du Parlement et du vent de révolte qui soufflait dans
toutes les provinces, la Reine pensait qu'il fallait apporter à la
défense de l'autorité une grande suite d'idées et une grande fermeté
de principes[2031]. Sa fierté naturelle la poussait de préférence vers
les déterminations énergiques; mais elle ne s'y décidait pas sans
une certaine hésitation. Tout en les croyant utiles, elle regrettait
les changements apportés dans l'organisation du Parlement, et elle
avait une extrême répugnance pour la sévérité; sa raison la jugeait
nécessaire, mais sa bonté s'en alarmait. «Il est triste, écrivait-elle,
d'être obligé d'en venir à des voies de rigueur dont on ne peut
d'avance calculer l'étendue[2032].»
Au surplus, sans expérience du gouvernement, forcée à l'improviste, par
les tristesses de sa vie et les nécessités de la défense, à s'occuper
d'affaires dont les ministres l'avaient jusque-là systématiquement
exclue, ayant de la force d'âme, mais ne sachant pas faire usage de
cette force, elle ne donnait pas l'impulsion, elle la suivait; tout
au plus, s'y associait-elle par son assentiment. Mais une infernale
malveillance s'acharnait à la représenter comme l'auteur de tous les
maux; on l'avait accusée de prodigalité avec Calonne; on l'accusait
de despotisme avec Brienne. Des caricatures odieuses et d'abominables
placards accolaient son nom à celui de Frédégonde, d'Isabeau de
Bavière, de Catherine de Médicis. Une correspondante de l'archevêque
de Lyon la dénonçait comme la «puissance invisible cachée derrière le
rideau[2033]», et le Parlement lui-même osait dire au Roi dans ses
remontrances: «De tels moyens, Sire, ne sont pas dans votre cœur;
de tels exemples ne sont pas les principes de Votre Majesté; ils
viennent d'une autre source[2034].» Il était difficile de désigner
plus clairement la Reine. Lorsque, le 10 mars 1792, Vergniaud prononça
contre Marie-Antoinette cette diatribe violente qui la dénonçait aux
fureurs populaires, il ne faisait que suivre l'exemple donné quatre ans
plus tôt par des magistrats siégeant sur les fleurs de lys.
Ainsi la politique dont elle s'était si longtemps et comme
instinctivement défendue, malgré les objurgations de Marie-Thérèse, de
Mercy et de Joseph II, lui portait malheur dès qu'elle y mettait la
main. Combien eût-elle été plus heureuse de rester dans son appartement
à faire du filet, comme le lui disait un jour brutalement un des
musiciens de sa chapelle[2035]! Mais dans la voie où la nécessité
l'avait contrainte d'entrer malgré elle, il n'y avait pas moyen de
reculer.
Cependant le mot échappé à l'abbé Sabattier et relevé par d'Éprémesnil
était repris par le pays tout entier. Les États généraux! Il semblait
que ce mot magique devait, à lui seul, rendre à la France affaiblie
et divisée la paix, la richesse et le prestige. La Cour des Aides
déclarait à son tour qu'elle était plus fondée qu'aucune autre à
demander les États généraux, elle qui avait été créée sur leur
initiative[2036]. L'assemblée du clergé réclamait leur convocation à
bref délai et, empruntant pour la circonstance un langage tout nouveau,
disait au Roi: «La gloire de Votre Majesté n'est pas d'être roi de
France, mais d'être roi des Français[2037].»
Le mouvement était si vif et si universel que Brienne crut devoir y
céder. Un arrêt du Conseil, du 5 juillet[2038], annonça la prochaine
réunion des États généraux, mais sans en indiquer la date; un arrêt
du 8 août la fixa au 1er mai 1789[2039]. Cette concession n'apaisa
pas l'opinion, unanimement soulevée contre le principal ministre; on
acceptait les États généraux; on ne voulait pas les recevoir de la
main de Brienne. Un arrêt du 16 août, qui décidait que jusqu'à la fin
de l'année les paiements de l'État se feraient moitié en argent et
moitié en billets du Trésor, acheva d'exaspérer le public; on vit là
une banqueroute déguisée. L'archevêque ne sachant plus que résoudre,
mais se cramponnant désespérément au pouvoir, fit proposer à Necker
la place de contrôleur général. Ce fut Mercy qui, à la demande du Roi
et de la Reine, fut l'intermédiaire dans cette négociation. Necker
répondit, comme la Reine l'avait prévu[2040], qu'il serait sans force
et sans moyens, s'il était associé avec une personne «malheureusement
perdue dans l'opinion, et à qui l'on croit néanmoins encore, disait-il,
le plus grand crédit[2041]». Il refusa d'unir sa fortune à celle de
l'archevêque.
Que faire? Le Roi avait toujours une extrême répugnance à rappeler
Necker au pouvoir; la Reine ne pouvait se résoudre à sacrifier Brienne,
sur le compte duquel ses yeux n'étaient point encore complètement
ouverts[2042]. Il le fallait cependant, sous peine de rendre impossible
toute réforme et irrésistible toute révolte. Le cri public montait,
toujours plus pressant. La Reine manda le ministre, et quoiqu'il en
coûtât à ses propres préférences, lui déclara qu'il était nécessaire
de céder à l'orage. Toujours avide, Brienne réclama et obtint pour lui
le chapeau de cardinal, pour sa nièce une place de dame du palais[2043].
Le lendemain, Marie-Antoinette écrivait à Necker pour le prier de
passer dans son cabinet[2044]; là, elle lui peignit avec chaleur les
dangers de la situation, l'embarras du Roi, sa propre tristesse; elle
fit appel à son dévouement, et Necker, se laissant séduire sans trop
de peine par l'éloquence de la Reine, dès qu'il était assuré d'être
seul ministre, accepta un poste qu'au fond il n'était pas fâché
d'occuper[2045].
Quelques jours après, le garde des sceaux, Lamoignon, que l'opinion
associait à Brienne dans une même malédiction, se retirait à son tour.
La joie fut immense et universelle. Necker, en sortant de l'appartement
de la Reine, fut accueilli par des transports et des acclamations; les
galeries du Château, les cours, les rues de Versailles retentissaient
des cris de: _Vive le Roi! Vive M. Necker!_ La popularité du souverain
se retrempait au contact de la popularité du ministre. Brienne et
Lamoignon renvoyés, Necker rappelé, il semblait que tout fût sauvé;
c'était plus que de la joie, c'était du délire. Et comme les Français
savent rarement manifester leurs sentiments avec calme et mesure, des
scènes tumultueuses éclatèrent dans Paris. L'archevêque et le garde
des sceaux furent brûlés en effigie, au pied de la statue de Henri
IV. Il y eut des passants arrêtés, des femmes insultées, des maisons
pillées, du sang versé; des figures étranges et menaçantes se mêlaient
à la foule. Ce n'était plus l'explosion du bonheur du pays, c'était
la manifestation bruyante d'une populace qui sent sa force et qui la
montre.
La Reine ne se faisait pas illusion; seule peut-être dans son
entourage, elle ne partageait pas la confiance générale; elle
était agitée de sombres pressentiments: «Je tremble, écrivait-elle
tristement, de ce que c'est moi qui le fais revenir,—Necker.—Mon sort
est de porter malheur, et si des machinations infernales le font encore
manquer ou qu'il fasse reculer l'autorité du Roi, on m'en détestera
davantage[2046].»
La Reine avait raison. Financier habile, mais politique médiocre,
Necker n'était pas à la hauteur de la tâche qu'il avait acceptée.
Eût-il mieux réussi à conjurer le péril, s'il eût pris le pouvoir
quinze mois plus tôt? Il le dit, sa fille l'a écrit[2047]; mais il est
permis d'en douter. Necker pouvait être un bon contrôleur général;
il était incapable de faire un premier ministre. C'était un homme
de finances, ce n'était pas un homme d'État. Toujours préoccupé de
sa popularité, il cherchait plutôt ce qui pouvait plaire que ce qui
pouvait sauver. Sans grandes vues d'ensemble, sans plan fixe, sans
idées précises sur la redoutable question dont la solution s'imposait
à lui, il ne savait rien prévoir ni rien prévenir. Plus le Roi était
décidé à céder de ses prérogatives, plus il importait que son autorité
apparût forte et incontestée. Necker ne montra jamais l'initiative
qui donne l'impulsion, la vigueur de conception et d'action qui ne la
laisse pas dévier; au lieu de diriger le mouvement, il se contenta
de le suivre. Ce médecin qui, suivant Joseph II, devait sauver la
France[2048], n'avait aucun remède à proposer.
Brienne, dans l'édit qui promettait les États généraux, avait engagé
non seulement les municipalités et les tribunaux, mais aussi tous
les savants, toutes les personnes instruites à faire des recherches
et à donner leur avis sur l'organisation et la tenue de cette grande
assemblée. Des flots de brochures virent le jour[2049], développant
les idées de quiconque tenait une plume, préconisant les théories
les plus abstraites, les systèmes souvent les plus étranges, avec un
absolu dédain de l'histoire et une complète ignorance des nécessités
du gouvernement, comme si la France était une terre neuve, où l'on
n'avait à compter ni avec les traditions ni avec les mœurs. Ce n'était
pas la liberté, c'était la licence de la presse. Le comte d'Entraigues,
qui devait être un des plus fougueux agents de la contre-révolution,
le comte d'Entraigues, dans son _Mémoire sur les États généraux_,
attaquait la monarchie, glorifiait la république, représentait les
Français comme un troupeau d'esclaves et écrivait cette phrase qui
était un appel à l'insurrection: «Il n'est aucune sorte de désordre qui
ne soit préférable à la tranquillité funeste que procure le pouvoir
absolu[2050].» Sieyès, dans une brochure qui est restée célèbre,
proclamait que le Tiers-État n'était rien en France et qu'il devait
être tout: sophisme hardi, démenti par l'histoire,—car le Tiers-État
avait toujours eu et avait encore un rôle considérable[2051],—mais
qui comme tous les sophismes condensés dans une formule simple et
spécieuse, fut accepté comme révélation et s'imposa comme une vérité.
Toutes les questions étaient abordées; toutes les idées remuées;
toutes les utopies trouvaient des apôtres. «La fermentation des
esprits est générale, écrivait un observateur attentif; on ne parle
que de constitution; les femmes surtout s'en mêlent, et vous savez,
comme moi, l'influence qu'elles ont dans ce pays-ci. C'est un délire;
tout le monde est administrateur et ne parle que de progrès; dans
les antichambres, les laquais sont occupés à lire les brochures qui
paraissent; tous les jours il y en a dix ou douze et je ne comprends
pas comment les imprimeurs y suffisent; c'est, dans ce moment, une
affaire de mode, et vous savez, comme moi, l'empire qu'elle a[2052].»
Au milieu de ce débordement, qui menaçait de tout submerger, le bon
sens public flottait incertain et réclamait un guide: il ne le trouva
pas. Necker n'était ni moins incertain ni moins flottant que le public.
Vingt problèmes se posaient qui réclamaient une solution prompte et
nette. Les États généraux devaient se réunir, c'était un fait acquis.
Mais où se réuniraient-ils? Quelle serait leur composition? Quelles
questions leur seraient soumises? Quels seraient leurs droits? Quelle
serait leur durée? Pouvait-on, sur des sujets si graves, s'en remettre
à des écrivains sans mission, à des législateurs sans expérience? Le
premier devoir du ministre n'était-il pas d'examiner lui-même avec
soin et calme la situation, de s'entourer de lumières, d'écouter les
vœux de l'opinion, mais sans se laisser entraîner par des impatiences
aveugles, de se faire à lui-même sur chaque point en litige une
conviction, et, cette conviction une fois formée, de prendre une
décision énergique, irrévocable, en un mot d'avoir un but déterminé et
d'y marcher d'un pas ferme? Necker ne le sut pas. Pendant toute la fin
de l'année 1788, il laissa la discussion se poursuivre, les esprits
s'agiter, les têtes s'enflammer. Puis, ne sachant à quoi se résoudre,
au milieu de tant d'avis contradictoires, il eut l'étrange idée, après
la triste expérience qu'on venait d'en faire, de rappeler les Notables,
pour leur soumettre toutes ces questions. C'était avouer qu'il n'avait
lui-même aucun plan, et, qui pis est, aucune volonté. Comme la première
fois, les Notables se séparèrent, après avoir augmenté la confusion.
Il fallait prendre un parti cependant, et le premier point à régler
était celui de la ville où s'assembleraient les États généraux. Necker
proposait Paris[2053], ou Versailles, qui n'offrait guère moins
d'inconvénients que Paris; la Reine eût voulu une ville distante de
quarante ou cinquante lieues de la capitale: Orléans ou Tours, par
exemple, ou même Reims, Lyon ou Bordeaux. Elle sentait combien il
importait qu'une pareille assemblée, pour être libre, fût éloignée
d'un centre d'agitation et de révolution comme Paris, toujours prêt
à l'émeute, toujours disposé à imposer sa volonté par la force à une
réunion nombreuse et, par cela même, facile à influencer. Mais Necker
fit valoir la dépense que nécessiterait le déplacement de la Cour; son
avis prévalut. Le Roi, afin d'être plus près des États généraux, décida
qu'ils se tiendraient à Versailles.
Mais une question plus grave et qui avait plus fortement passionné
l'opinion se présentait: c'était celle de la représentation du Tiers.
Cette représentation serait-elle double de celle des deux autres
Ordres? Le Parlement, lorsqu'il avait enregistré l'édit de convocation
des États généraux, avait ajouté la clause qu'ils seraient tenus avec
toutes les formes observées en 1614. Mais, depuis 1614, les choses
avaient bien changé. L'importance des deux premiers Ordres avait déchu,
celle du Tiers avait en revanche singulièrement augmenté. Déjà, dans
les Assemblées provinciales, le nombre des députés du Tiers égalait
celui des députés du Clergé et de la Noblesse réunis. La plupart des
publicistes demandaient qu'on agît pour les États généraux comme pour
les Assemblées provinciales, et la déclaration du Parlement fit perdre
immédiatement à ce grand corps la popularité que lui avait value sa
résistance souvent factieuse à l'autorité royale. Ce fut le 27 décembre
1788 que le gouvernement se prononça. Marie-Antoinette assistait au
Conseil; la double représentation du Tiers fut résolue. Le Roi, par
esprit de justice, la Reine, par ce même sentiment et aussi un peu par
méfiance des deux premiers Ordres, dont l'opposition avait plus d'une
fois créé tant d'embarras au gouvernement pendant les deux dernières
années, Necker, par amour de la popularité, s'étaient mis d'accord
pour cette décision; mais Necker s'en attribua tout le mérite. Par un
étrange oubli des convenances, un acte de cette importance fut publié
sans préambule; on se bornait à dire que le Roi, après avoir étudié
le rapport de son ministre des finances, en avait adopté le principe.
Necker avait ainsi, aux yeux du public, toute le mérite et tout le
bénéfice de cette mesure populaire; le monarque était rejeté dans
l'ombre pour ne laisser voir que l'éclat du tout puissant ministre.
Singulière manière de relever dans l'esprit des populations la majesté
et l'autorité du trône. Mais Necker n'avait écouté que cette extrême
vanité qui voilait aux yeux des masses et à ses propres yeux sa réelle
insuffisance. Suivant le mot d'un des historiens qui ont le mieux et
le plus impartialement apprécié la conduite du financier génevois à
cette époque, «il jouait le rôle de Roi par impuissance de remplir le
personnage de ministre[2054].»
Une autre question d'une importance capitale, celle du vote par ordre
ou par tête, fut laissée à la décision des États, chargés, par une
fatale incurie ou une aveugle imprévoyance, de faire eux-mêmes leur
règlement et de diriger leurs travaux.
La Noblesse sut mauvais gré à la Reine du parti qu'elle avait pris
en cette circonstance. Il était dans sa destinée qu'on la rendît
responsable de tout. Les princes du sang firent remettre au Roi par
le comte d'Artois un mémoire contre le doublement du Tiers, et le
prince fit à sa belle-sœur les représentations les plus vives sur ses
préférences pour le Tiers et sur la nécessité de soutenir la Noblesse.
La Reine l'écouta sans l'interrompre, mais ses sentiments n'en furent
pas changés[2055]. Ce fut le signal, entre Marie-Antoinette et son
beau-frère, d'un refroidissement qui se préparait déjà depuis quelque
temps[2056], et qu'accentuèrent davantage les années qui suivirent.
Les Polignac prirent parti pour le comte d'Artois, et les liens de
l'amitié, déjà très relâchés, tendirent à se dénouer, comme les liens
de famille[2057].
Hélas! il y avait longtemps que la malheureuse femme ne trouvait plus
guère que des ennemis dans la famille royale, et les plus acharnés
étaient sur les marches du trône. Esprit froid et calculateur, le comte
de Provence avait toujours été suspect à Marie-Antoinette. A plusieurs
reprises, il avait cherché à se rapprocher d'elle par politique[2058].
On l'avait vu lui donner, dans sa maison de Brunoy, une fête splendide
avec les divertissements les plus ingénieux et les plus galants[2059].
Il l'accompagnait aux bals de l'Opéra; il avait même été jusqu'à faire
des vers en son honneur et, un jour, ayant brisé un éventail auquel la
Reine tenait beaucoup, il s'était empressé de lui en envoyer un autre,
avec ce quatrain:
Au milieu des chaleurs extrêmes,
Heureux d'amuser vos loisirs,
J'aurai soin près de vous d'attirer les Zéphirs;
Les Amours y viendront d'eux-mêmes.
Mais cette intimité n'était qu'apparente et, de la part de Monsieur,
toute de calcul. Ambitieux et avide de jouer un rôle, habile et
distingué, d'ailleurs se sentant supérieur à Louis XVI, il regardait
comme une erreur et presque comme une offense de la nature de ne
l'avoir pas fait naître l'aîné. «Sa douleur, écrivait la Reine, a été
toute sa vie de n'être pas né le maître[2060].» Pendant le voyage
qu'il avait fait dans le midi de la France en 1787, il avait affiché
un faste et un appareil royal, se posant presque en prétendant, comme
s'il cherchait à éclipser le Roi et à s'attirer, au détriment du
souverain, les regards et l'affection du peuple. «A moins que M. de
Maurepas ne soit une pomme cuite, disait énergiquement Joseph II, on
ne conçoit pas qu'il souffre des choses pareilles[2061].» Le crédit
de la Reine avait «atterré» son beau-frère[2062]. Il l'accusait de
l'avoir empêché d'entrer au Conseil et ne le lui pardonnait pas[2063].
Il lui pardonnait moins encore sa tardive maternité, qui lui avait
fermé l'accès du trône au moment où il se croyait assuré d'y monter.
Publiquement et en face, il lui faisait bonne mine; par derrière
et en dessous, il la déchirait. Critiques, persiflage, épigrammes,
calomnies, médisances, petits vers et petites brochures, il n'épargnait
rien, et son palais du Luxembourg, à l'abri des recherches de la
police par ses privilèges, devenait l'entrepôt des libelles et des
pamphlets qui inondaient Paris et Versailles[2064]. Dans les démêlés
du ministère avec le Parlement, le prince s'était hautement déclaré
pour le Parlement, cherchant à fonder sa réputation de libéralisme
en opposition avec la Cour et aux dépens de l'autorité du Roi, et à
écraser de sa popularité l'impopularité de sa belle-sœur et la nullité
de son frère. L'homme d'État chez lui n'était encore qu'en germe; il
fallut pour le mûrir la dure épreuve de l'exil.
Dissimulée comme son époux, italienne de corps et d'âme[2065], esprit
médiocre, caractère faux et difficile[2066], Madame n'était, pas plus
que Monsieur, sympathique à la Reine. Les deux belles-sœurs avaient
vécu d'abord ensemble, honnêtement, mais froidement, sans division ni
confiance; puis, bientôt, la méfiance était venue. Il n'y avait pas
eu rupture éclatante, il y avait hostilité sourde. Sans crédit à la
Cour[2067], sans influence sur son mari, qui la délaissait pour Mme de
Balbi[2068], mal vue du Roi[2069], peu aimée de son entourage, manquant
souvent de tact, vivant à l'écart, s'occupant presque exclusivement de
sa ferme et de sa cuisine[2070], Madame n'était pas redoutable pour la
Reine; mais c'était une voix de plus dans le concert de récriminations
et de rumeurs malveillantes qui s'élevait contre elle.
Gai, vif, bien fait, ami du plaisir, le comte d'Artois avait été
longtemps un des intimes de Marie-Antoinette. Il était le grand
organisateur de ses divertissements, l'hôte habituel de Trianon,
le favori de la société Polignac. A ce titre, il est un de ceux
sur qui l'histoire doit faire peser une des plus lourdes parts de
responsabilité dans le goût de dissipation et de frivolités qui emporta
quelque temps la Reine; les courses, le jeu, les bals, tous les
entraînements, dont nous avons signalé plus haut les inconvénients,
avaient presque toujours le comte d'Artois comme instigateur. Cette
communauté d'amusements n'avait pas peu contribué à faire rejaillir
sur la jeune souveraine, qui cependant n'avait qu'un médiocre penchant
pour son beau-frère[2071], une partie de l'impopularité qui frappait
un prince aimable, sans doute, mais pétulant, hautain, prodigue,
dédaigneux de l'opinion. L'âge, la réflexion, l'expérience, les
joies plus pures et les soins plus austères de la maternité avaient
diminué une intimité qui ne reposait, au fond, que sur le besoin de
distractions et la crainte de l'ennui[2072]. L'opposition que le comte
d'Artois avait faite aux réformes de Necker[2073], l'appui qu'il avait
donné à Calonne, la part qu'il avait prise à la chute de Brienne, le
mémoire qu'il avait remis au Roi sur le doublement du Tiers avaient
achevé d'éloigner de lui sa belle-sœur. Le goût du plaisir les avait un
instant réunis; le souci d'occupations plus graves les avait séparés;
la politique les divisait, elle devait les diviser plus encore.
De la comtesse d'Artois, bonne, douce, mais absolument nulle, nous
n'avons rien à dire. Personne ne s'en occupait à la Cour, et son mari
moins que personne. Au début, ses grossesses répétées en face de la
stérilité de la Reine et de Madame, lui avaient donné une certaine
importance. La naissance du Dauphin l'avait replongée dans son
obscurité. «Il fallait que cette pauvre petite princesse mourût pour
qu'on s'occupât d'elle,» écrivait Mme de Bombelles, dans un moment
où la comtesse était au plus mal d'une fièvre maligne[2074]. C'était
l'opinion de la Cour, celle du public, et si la princesse eût succombé
alors, c'eût été vraisemblablement son oraison funèbre.
La seule de ses belles-sœurs pour laquelle Marie-Antoinette eût une
réelle sympathie, c'était Mme Elisabeth. Elle avait de bonne heure
apprécié cette jeune fille dont l'esprit enjoué, le caractère décidé,
la grâce naïve, l'exquise sensibilité l'avaient touchée. «Je crains,
écrivait-elle à sa mère, de m'y trop attacher[2075].» Les années
n'avaient rendu cet attachement que plus fort en faisant succéder
à l'affection presque instinctive qu'inspire une aimable enfant
l'affection plus réfléchie qui naît de l'estime de qualités sérieuses
et profondes. Le goût de la jeune princesse pour la vie tranquille
et les épanchements de l'amitié, sa répugnance pour l'éclat et la
représentation avaient peut-être aussi contribué à augmenter l'amitié
de la Reine, qui partageait ces inclinations et ces répugnances.
Quand Marie-Antoinette allait à Trianon, elle y emmenait toujours sa
jeune belle-sœur[2076]; et là, elle l'entourait des attentions les
plus délicates, lui ménageait les plus charmantes surprises[2077],
l'associait à ses plaisirs, lui faisait jouer un rôle dans _la Gageure
imprévue_[2078], la conduisait à Saint-Cyr, à Rambouillet, à la
Muette[2079], à Bellevue[2080], à Saint-Cloud[2081], à la chasse,
à la comédie[2082], l'associait plus encore à ses inquiétudes et
à ses chagrins, et réclamait son secours pour soigner ses enfants
malades[2083]. Pendant quelque temps, en 1781 notamment, on dirait que
les deux belles-sœurs sont inséparables. La Reine avait voulu que Mme
Elisabeth eût aussi sa maison. Elle avait fait acheter par le Roi, à
Montreuil, l'habitation du prince de Guéménée, et un jour, sans rien
dire, elle y avait conduit sa jeune belle-sœur: «Vous êtes chez vous,»
lui avait-elle dit: «ce sera votre Trianon. Le Roi, qui se fait un
plaisir de vous l'offrir, m'a laissé celui de vous le dire.»
Chose étrange, cependant, l'affection n'était pas complètement
réciproque; où la Reine se donnait pleinement, Mme Elisabeth ne se
livrait pas tout entière; elle gardait vis-à-vis de Marie-Antoinette je
ne sais quelle réserve qui ressemblait à de la méfiance, et dans une
lettre, elle s'était laissée aller à écrire: «Nos opinions diffèrent,
elle est Autrichienne et moi je suis Bourbon[2084].» Il fallut l'école
du malheur pour lui ouvrir les yeux et lui montrer la Reine sous son
vrai jour! Elle comprit alors ce qu'elle valait et se reprocha de
l'avoir un instant méconnue; l'amie hésitante de Trianon devint la
compagne dévouée du Temple.
Autrichienne! Ce mot seul révèle l'inspirateur des préventions qui
refroidirent pendant quelque temps les sentiments de Mme Elisabeth
pour la Reine. Entre les deux belles-sœurs, si bien faites pour
s'entendre, s'était dressée, comme un malfaisant génie, l'influence
néfaste de Mme Adélaïde. Aux dernières heures de la monarchie, comme
au début du règne, la vieille princesse conservait contre la Reine,
déjà malheureuse, la malveillance obstinée dont elle l'avait poursuivie
Dauphine et souveraine adulée. Retirée à Bellevue, dont elle ne sortait
guère, aigrie par l'âge et par l'isolement, elle accueillait avec
une joie maligne toutes les insinuations contre Marie-Antoinette,
les pamphlets, les satires, les complots, les anecdotes équivoques
qu'on s'empressait de lui apporter, certain de lui faire ainsi sa
cour. Champcenetz et le marquis de Louvois étaient les pourvoyeurs
habituels de cette honnête coterie. Et de là pamphlets, chansons,
anecdotes, revus, corrigés, commentés, repartaient pour amuser la
Cour, scandaliser la ville, ameuter l'opinion, et, s'il se pouvait,
indisposer le Roi contre sa femme. Mme Adélaïde avait osé même un
jour, le 12 juillet 1778, aller trouver son neveu et développer devant
lui, avec une acrimonieuse passion, ses griefs contre la Reine; le
complot avait échoué malgré l'appui que, du fond de sa retraite de
Saint-Denys, lui avait prêté Mme Louise[2085], et le Roi avait prié
sèchement sa tante de ne plus quitter Bellevue. Mais on conçoit que cet
échec n'avait point apaisé la rancunière vieille fille; pendant la fin
du règne, Bellevue, que Mesdames devaient à une délicate prévenance
de leur nièce[2086], resta le foyer de toutes les intrigues contre
Marie-Antoinette.
C'est à Bellevue que le prince de Condé venait s'inspirer, avant
d'accompagner Mme Adélaïde quand elle allait dénoncer la Reine à son
mari[2087]. C'est à Bellevue aussi qu'il venait se retremper dans ses
haines contre la jeune souveraine. Vaillant homme de guerre, magnifique
par goût et par tradition de race, mais esprit étroit, caractère
emporté et violent, assez triste chef de famille d'ailleurs, le prince
de Condé était excessif en tout, dans ses passions comme dans ses
rancunes. Aveuglément attaché à l'ancienne politique française, il ne
pardonnait pas à Marie-Antoinette son origine autrichienne. Il lui
pardonnait moins encore de s'être opposée à ce qu'il fût nommé grand
maître de l'artillerie[2088] et d'avoir refusé de laisser paraître
devant elle Mme de Monaco, son amie, en déclarant qu'elle ne voulait
pas recevoir les femmes séparées de leur mari[2089]. Le procès du
cardinal de Rohan était venu ajouter un prétexte de plus à ses plaintes
et, à partir de cette date, le prince s'était rangé parmi les ennemis
les plus acharnés de la Reine.
Son fils, le duc de Bourbon, n'avait aucun grief personnel contre
Marie-Antoinette: dans l'affaire qui fit tant de bruit, de son duel
avec le comte d'Artois, la Reine n'avait manifesté nulle préférence;
mais l'_amoureux de quinze ans_, si promptement infidèle, oubliait ses
incessants dissentiments avec son père pour en partager les préventions.
Honni à la Cour, honni dans le public, le beau-frère du duc de Bourbon,
le duc d'Orléans, n'avait regagné quelque faveur qu'en se déclarant
l'ennemi de la Reine. Qui l'avait conduit là? Était-ce ambition
déçue, vanité froissée, rêves de grandeur illégitime? Un peu de tout
cela peut-être. On a voulu voir en lui un conspirateur persévérant
et habile, se poussant au trône par des manœuvres ténébreuses: c'est
une erreur. D'un port plein de noblesse, d'une tournure distinguée,
conservant, au milieu de désordres grossiers, un abord prévenant et
une toilette élégante[2090], mais tête légère, caractère faible,
esprit frivole, incapable d'une attention soutenue dans les choses
sérieuses, paresseux et indolent à l'excès[2091], le duc d'Orléans
n'avait rien de ce qu'il fallait pour faire un chef de parti. Sa vie
dissolue qu'attestait trop visiblement un visage couvert de pustules,
ses infidélités à sa femme, la sainte fille du duc de Penthièvre[2092],
ses orgies de Monceaux, son ton cynique lui enlevaient tout crédit.
Mais son titre de premier prince du sang et son immense fortune en
faisaient un instrument dangereux entre les mains d'intrigants habiles.
N'étant encore que duc de Chartres, il avait commencé par faire sa cour
à la Reine; il lui donnait des bals au Palais-Royal[2093], organisait
en son honneur des courses de chevaux avec le comte d'Artois, alors
son compagnon de plaisir, se montrait assidûment dans le salon de sa
belle-sœur, la princesse de Lamballe, la favorite de la Reine. Celle-ci
couvrait son jeune cousin d'une protection marquée; elle avait obtenu
pour lui le gouvernement du Poitou[2094]; deux ans après, elle l'avait
fait nommer colonel général des hussards et avait même mis dans la
poursuite de cette nomination une chaleur qui avait mécontenté le
public, en ce moment fort indisposé contre le prince[2095].
C'était peu après le combat d'Ouessant; la conduite du duc de Chartres
en cette affaire avait donné lieu à de vives récriminations, à des
soupçons fâcheux même; aujourd'hui, que l'on peut juger cette conduite
avec plus de connaissance de cause et moins de passion, il est certain
que si la bravoure du prince ne peut être mise en doute, sa capacité
de marin est moins établie[2096]. La Reine avait donc cherché un moyen
honorable de le retirer du service de mer[2097]; mais ce n'était pas
ce que voulait le duc, qui prétendait à la place de grand-amiral.
Mécontent du nouveau titre qu'on lui donnait, froissé déjà dans ses
prétentions de prince du sang lors du voyage de l'archiduc Maximilien,
il s'éloigna de la Cour et pencha dès lors vers la cabale hostile
à la Reine. Celle-ci se vengea-t-elle d'une susceptibilité si peu
justifiée en accueillant quelques-unes des railleries mordantes,
auxquelles la conduite du chef de l'escadre bleue avait donné
prétexte? Les chroniqueurs du temps l'affirment, et la chose n'a rien
d'invraisemblable. Malgré son extrême bienveillance, Marie-Antoinette
ne savait pas toujours résister assez fermement à la tentation de dire
ou d'écouter un bon mot. Ce fut alors une guerre d'intrigues sourdes et
de manœuvres perfides de la part du prince, de plaisanteries piquantes
de la part de la Reine: guerre qui semblait inoffensive au début,—car
quel danger à redouter d'un homme que ses mœurs décriaient et dont
Paris et la Cour tournaient en ridicule les exploits guerriers et les
entreprises industrielles?—jusqu'au jour où le duc, piqué au vif par
un mot sur ses instincts plus mercantiles que princiers, irrité de
voir manquer le mariage rêvé de son fils avec Madame Royale, excité
d'ailleurs par les dignes compagnons de ses plaisirs, les Laclos,
les Lauzun, les Sillery, éclata tout d'un coup en plein Parlement: le
19 novembre 1787, le Roi tenant une séance solennelle pour demander
l'enregistrement d'un emprunt de quatre cent vingt millions: «Cet
enregistrement est illégal,» s'écria le duc d'Orléans. Cette violente
sortie, plus inspirée que spontanée, lui valut la disgrâce du Roi,
d'autant plus justement irrité qu'il venait de lui accorder une
permission vivement souhaitée[2098]; et comme compensation, la faveur
du public, d'abord un peu étonné de cet acte de vigueur[2099], et
les bonnes grâces de Mme Adélaïde. La prude et dévote princesse prit
ouvertement parti pour le prince libertin qui mettait au service de
ses rancunes de vieille fille le nom des d'Orléans et la fortune des
Penthièvre[2100].
Exilé à Villers-Cotteret, le duc ne soutint pas avec une grande
constance son rôle de chef de parti; il en avait l'audace, il n'en
avait pas le courage. Au bout de quelques mois, las de son exil,
regrettant ses plaisirs de Monceau, désireux de revoir Mme de Buffon,
il fit solliciter la Reine pour obtenir l'autorisation de rentrer
à Paris ou tout au moins de s'en rapprocher. A ce moment, où les
circonstances étaient solennelles, la Reine, toujours disposée à la
clémence et priée par Mme de Lamballe, se prêta, malgré sa répugnance,
aux vœux de son amie[2101]: le duc eut la permission de s'établir
dans son château de Raincy et ajouta ainsi à ses anciens griefs
contre Marie-Antoinette un grief de plus, celui de la reconnaissance.
L'opposition à la Cour et les ennemis de la Reine avaient désormais un
chef nominal, et ce chef était le premier prince du sang.
Une famille royale divisée; un Roi ami du bien, mais faible, indécis,
découragé; une Reine vaillante, mais sans expérience, objet des
haines populaires; un ministre plein de suffisance, sans plan et sans
direction; une opinion publique, enfiévrée, aussi dangereuse par ses
espérances irréfléchies que par ses méfiances injustes; le trésor
épuisé; la capitale malveillante; la province mal remise encore de ses
récentes secousses; une armée dans laquelle perçaient des germes de
désorganisation; des moyens d'attaque partout; des moyens de défense
nulle part; et comme si la nature même conspirait avec les hommes
pour battre en brèche le vieil édifice monarchique, un hiver terrible
succédant à un mauvais été; les rivières prises; les routes encombrées
de neige, rendant les approvisionnements de Paris difficiles; les
moulins à eau ne tournant plus et arrêtant la mouture des grains[2102];
la disette ajoutant aux inquiétudes vagues des souffrances trop
réelles;la faim fournissant d'étonnantes facilités à toutes les
intrigues, de spécieux prétextes à toutes les colères: c'est dans de
telles conditions et avec de tels guides que la France abordait la plus
redoutable crise qu'elle eût eu encore à traverser dans son histoire.