CHAPITRE XXI

Derniers jours de bonheur.—Voyage de Cherbourg.—La Cour à

Fontainebleau en 1786.—Bonté de la Reine.—Marie-Antoinette

et ses enfants.—Les fils de la marquise de Bombelles et de

la marquise de Sabran.—Les jours de tristesse.—Scène de

Trianon racontée par Mme Campan.—La calomnie.—Pamphlets et

chansons.—Voyages de l'archiduc Ferdinand et de la duchesse de

Saxe-Teschen.—Acquisition de Saint-Cloud.—Mme Déficit.—Calonne

et la Reine.—Représentation d'_Athalie_.—Le portrait de la Reine

n'est pas exposé.—Refroidissement avec les Polignac.—Mort de

Sophie-Béatrix.

Trois semaines après le dénouement du procès du Collier, Louis XVI

partait pour la Normandie: il allait visiter les immenses travaux qui,

sous la direction de Dumouriez, devaient faire de Cherbourg un grand

port militaire, poste avancé de surveillance et au besoin de menace en

face de l'Angleterre. C'était ordinairement une chose solennelle et

dispendieuse qu'un voyage royal. Louis XVI le fit sans faste et presque

sans suite, n'emmenant avec lui que son premier écuyer, son capitaine

des gardes, le premier gentilhomme de la Chambre, quatre officiers

des gardes du corps et huit gardes, et refusant les représentations

officielles[1896]. Il visita tout à Cherbourg, assista, dès le

lendemain de son arrivée, à trois heures du matin, à l'immersion d'un

des cônes de la digue qui fermait le port, inspecta les travaux de la

citadelle, fit manœuvrer devant lui l'escadre de M. de Rioms, étonnant

les gens du métier par la variété et l'étendue de ses connaissances,

et séduisant chacun par sa bonté et sa simplicité. On racontait de lui

des traits charmants à la Henri IV. En passant à Houdan, il était entré

un instant dans la maison d'une paysanne. Cette femme, toute joyeuse de

recevoir son Roi, se jeta à ses pieds et le supplia de lui accorder une

faveur: «Laquelle?» dit le prince.—«Sire, c'est de «vous embrasser.»

Il y consentit de bonne grâce[1897]. Puis: «A mon tour,» dit-il, et,

raconte un chroniqueur, le baiser royal fut appliqué de manière à faire

penser que cette circonstance n'avait pas déplu à Sa Majesté[1898].

Ce ne fut pas tout. Le Roi demanda ensuite à la paysanne si elle ne

désirait plus rien. «Non, Sire, répondit la femme; je n'ai nul besoin.

Je suis maintenant plus heureuse qu'une Reine; mais j'ai une voisine

bien pauvre, qui a onze enfants et que ses créanciers menacent de

saisir.» Louis XVI fit venir la voisine, lui promit d'arranger ses

affaires et tint parole[1899].

De pareilles anecdotes, bientôt connues, attiraient la foule sur les

pas du monarque. Ce voyage de huit jours fut une ovation perpétuelle.

A Caen, où on lui présentait les clefs de la ville avec ces mots:

_Cordibus apertis inutiles_, et où il ordonnait aux gardes de

laisser approcher tout le monde, «mes enfants», disait-il[1900];

à Rouen, où, pour satisfaire le peuple, il descendait à pied la

rue du pont[1901]; à Honfleur, où il voyait pour la dernière fois

l'escadre d'évolution[1902]; au Havre, où il arrivait par mer malgré

une traversée orageuse[1903]; partout, dans l'armée, dans la marine,

dans les villes, dans les campagnes, retentissait bruyamment ce cri

alors si français de: _Vive le Roi!_ Le prince était heureux de ces

acclamations qui devenaient rares autour du trône. Aux cris de: _Vive

le Roi!_ il répondait par le cri de: _Vive mon peuple[1904]!_ «Vous

serez, j'espère, contente de moi,» écrivait-il gaiement à la Reine, à

laquelle il envoyait tous les jours des nouvelles; «car je ne crois

pas avoir fait une seule fois ma grosse voix[1905].» Il était enchanté

de son voyagé et tout le monde était enchanté de lui[1906]. C'était

comme un rajeunissement de ce lien antique qui, depuis tant de siècles,

unissait la dynastie à la France, comme un serment nouveau de fidélité

de la part du peuple, d'amour et de bonté de la part du Roi. Quand,

le 29 juin, Louis XVI rentra à Versailles, tout ému encore de ces

applaudissements d'une province entière, il prit dans ses bras son

second fils, le duc de Normandie. «Viens, mon gros «Normand, lui dit-il

en souriant, ton nom te portera bonheur!»

La Reine n'était pas moins heureuse que le Roi de cet enthousiasme

populaire; elle l'enviait peut-être, car elle non plus n'y était

plus accoutumée. Il y eut cependant, cette année encore, pour elle

un regain, sinon de popularité, du moins d'éclat. Ce fut pendant

l'automne, à Fontainebleau.

«Il y avait une telle foule à Fontainebleau, écrivait Mme de Staël

à Gustave III, qu'on ne pouvait parler qu'à deux ou trois personnes

qui jouaient avec vous, et l'on ne retirait de plaisir d'être dans le

monde que l'agrément d'être étouffé: mais c'était surtout autour de

la Reine que les flots de la foule se précipitaient. L'expression du

visage de tous ceux qui attendaient un mot d'elle pouvait être assez

piquante pour les observateurs. Les uns voulaient attirer l'attention

par des ris extraordinaires sur ce que leur voisin leur disait, tandis

que, dans toute autre circonstance, les mêmes propos ne les auraient

pas fait sourire. D'autres prenaient un air dégagé, distrait, pour

n'avoir pas l'air de penser à ce qui les occupait tout entiers; ils

tournaient la tête du côté opposé; mais, malgré eux, leurs yeux

prenaient une marché contraire et les attachaient à tous les pas de la

Reine. D'autres, quand la Reine leur demandait quel temps il faisait,

ne croyaient pas devoir laisser échapper une semblable occasion de se

faire connaître et répondaient bien au long à cette question; mais

d'autres aussi montraient du respect sans crainte et de l'empressement

sans avidité[1907].»

Ainsi, à la fin de 1786, et même au commencement de 1787[1908],

Marie-Antoinette est toujours l'astre vers lequel se tournent les

regards. Sa lumière est radieuse encore, mais déjà plus tempérée et

comme voilée de je ne sais quel nuage de mélancolie. La Reine se sent

vieillir et dès l'hiver de 1785, elle a déclaré à Mlle Bertin qu'elle

va avoir trente ans et qu'en conséquence, décidée à retrancher de ses

parures tous les ornements qui ne conviennent qu'à l'extrême jeunesse,

elle ne portera plus ni plumes ni fleurs[1909]. Ce n'est plus la

jeune femme vive et gaie, à la taille élancée, au rire perlé, parfois

moqueur, ardente au plaisir et facile aux entraînements, aimant les

bals, les courses et le jeu. C'est la femme de trente ans, à l'aspect

plus imposant, à l'embonpoint naissant[1910], avec cette ampleur de

formes qui ajoute, sans lourdeur, la majesté à l'élégance; au sourire

toujours enchanteur, mais plus grave; sentant le poids de la couronne

et mûrie par l'expérience. Si Mercy avait eu encore à adresser à

l'Impératrice ses rapports secrets, il ne les eût plus remplis de ses

plaintes contre la dissipation et le laisser-aller de l'Archiduchesse,

car c'est au moment où Marie-Antoinette commence à être le plus en

butte à la calomnie qu'elle y donne le moins de prise.

La Cour est bien tenue; les bals sont brillants, comme s'ils

voulaient rayonner d'une dernière splendeur[1911]. Les jeux de

hasard sont sévèrement exclus. La Reine bannit de sa table les

gros joueurs, renonce aux émotions du pharaon pour le plaisir plus

calme du billard[1912], fait des représentations au comte d'Artois,

toujours impétueux et léger, éloigne de sa personne les jeunes gens

pour rechercher de préférence les hommes graves et sérieux, et, dit

un témoin oculaire, «montre clairement par son attitude et par ses

discours qu'elle entend conserver les principes d'honneur et de

probité parmi ceux qui l'entourent[1913]». Elle encourage les arts

et l'industrie, prend sous sa protection la manufacture de cristaux

de Saint-Cloud et, pour soutenir l'atelier de filature de soie

établi à Paris par un sieur Villiers, déclare qu'elle ne portera

plus désormais que des gazes françaises[1914]. Elle économise sur sa

toilette et,—qu'on nous passe ce détail, il est un peu vulgaire, mais

il est décisif,—cette femme, arbitre de l'élégance et du goût, fait

raccommoder ses robes, regarnir ses jupons, reborder ses souliers[1915]!

Son esprit est vif, sans être étendu, et il est toujours bienveillant;

elle possède au suprême degré cette mémoire obligeante dont on sait

un gré infini aux princes, et qui leur gagne plus de cœurs que des

bienfaits[1916]. Sa démarche est fière[1917]. Son œil, toujours

limpide, devient plus pénétrant. Son accueil est imposant, sans cesser

d'être affable. Sa familiarité se tempère de noblesse, sa grâce

s'illumine de majesté. On admire la femme, mais on sent la Reine. Sa

beauté attire les regards; sa bonté attache les cœurs; sa dignité

naturelle commande le respect. «Il est, je crois, difficile de mettre

plus de grâce et de bonté dans la politesse, écrit encore Mme de Staël;

elle a même un genre d'affabilité qui ne permet pas d'oublier qu'elle

est Reine et persuade toujours qu'elle l'oublie[1918].»

Et puis, sous le diadème de la souveraine, voyez poindre le sourire

de la mère, elle est là avec ses quatre enfants; car, le 9 juillet

1786, une seconde princesse est née, Sophie-Béatrix; elle est là, à

Fontainebleau comme à Versailles, penchée sur leur berceau, attentive

à tous leurs mouvements, contemplant leur sommeil avec amour, alarmée

à la moindre souffrance, tressaillant à un accès de toux, tremblant à

un mouvement de fièvre, veillant à leur chevet quand on les inocule

et, à ce moment, poussant la précaution jusqu'à s'enfermer avec eux au

Château, pour qu'ils ne communiquent pas la contagion aux enfants qui

peuvent venir jouer dans le parc[1919]; suivant d'un œil vigilant et

avec une sollicitude éclairée leur développement physique, intellectuel

et moral. Elle réprime leurs petites impatiences et ne leur permet

aucune hauteur[1920]; elle ne veut pas laisser plus de quatre femmes

à sa fille[1921]; elle l'emmène avec elle à Fontainebleau pour ne

pas perdre de vue son éducation[1922]; et pendant ce temps-là, le

Dauphin, tout jeune, reste à la Muette, habillé simplement en matelot,

accessible à tous et enchantant chacun par sa bonne grâce[1923]. Pas

une lettre à ses amis, pas une lettre à ses frères, qui n'abonde

en détails sur la santé et les mille incidents de la vie des chers

petits. Elle va chez eux à toute heure du jour et de la nuit, et

une fois qu'elle pénètre à l'improviste chez le duc de Normandie,

auquel on vient de mettre des sangsues sans la prévenir, elle tombe

sans connaissance, de saisissement et d'effroi. Comme elle suit avec

angoisse les premiers symptômes du mal qui emportera le Dauphin[1924]!

Mais aussi comme elle jouit de la belle santé de son second fils,

si sain, si frais, si fort, «vrai enfant de paysan,» ajoute-t-elle

gaiement[1925].

Et comme en même temps elle s'efforce de former leur esprit, leur

cœur surtout! Une année, aux approches du premier janvier, elle fait

apporter à Versailles les plus beaux jouets de Paris; elle les montre à

ses enfants, et, quand ils ont bien vu, bien admiré, elle leur dit que

tout cela est bien beau, sans doute, mais qu'il est plus beau encore de

répandre l'aumône; et le prix des étrennes est envoyé aux pauvres[1926].

Ainsi, elle fait faire à ses enfants l'apprentissage de la charité.

Tandis que l'abbé d'Avaux enseigne à Madame Royale la grammaire et

l'histoire, la Reine donne à sa fille des leçons de travail manuel;

elle lui apprend elle-même à composer des ouvrages d'aiguille et elle

habitue ses petites mains à coudre des chemises et des layettes qu'elle

fait distribuer aux indigents par les curés de Versailles[1927]. Ce ne

sont pas aux plus protégés, mais aux plus dignes qu'elle confie le soin

de ses enfants. Quand le Dauphin est en âge d'avoir un gouverneur, on

ne prend ni M. de Vaudreuil, malgré l'appui des Polignac, ni le duc de

Guines, si en faveur jadis, ni le duc de la Vauguyon, quoiqu'il ait été

élevé avec le Roi; on va chercher, dans son gouvernement de Normandie,

le duc d'Harcourt, dont «la réputation d'honnêteté est extrêmement

établie[1928].» La Reine ne préside pas seulement à l'éducation, elle

se mêle aux jeux de sa jeune famille. Pour l'amuser, elle réunit

autour d'elle, à Trianon ou à Versailles, les fils et les filles des

principaux personnages de la Cour; elle danse avec eux; elle leur fait

jouer la comédie[1929], et souvent elle y prend part elle-même.

Cet amour des enfants est si vif chez Marie-Antoinette, qu'il rejaillit

même sur les enfants des autres. Les correspondances et les mémoires

du temps sont remplis de traits charmants de cette douce et pure

passion. Pas un bel enfant ne paraît à la Cour sans que la Reine

le voie, l'admire et le caresse. Un jour, c'est le petit garçon de

Mme de Bombelles, qu'elle aperçoit sortant de l'appartement de Mme

Elisabeth; elle s'arrête pour le voir, le fait jouer avec son éventail

et affirme à l'heureuse mère qu'elle le trouve charmant[1930]. Une

autre fois, c'est Elzéar de Sabran qu'elle rencontre sur son passage;

elle l'embrasse sur les deux joues. Et, le lendemain, elle dit à Mme

de Sabran: «Savez-vous que j'ai embrassé un Monsieur, hier?»—«Madame,

je le sais; car il s'en est vanté.» Et la Reine de rire, et de faire

compliment à la mère sur son fils, sur le développement de sa taille,

sur sa bonne mine, sur son talent à jouer la comédie[1931]. Et la

mère de sourire à son tour, et d'être ravie, et de déclarer la Reine

«adorable». Et, cinquante ans après, l'enfant, devenu vieillard,

conservait toujours et rappelait avec une indicible émotion et un naïf

orgueil le souvenir de ce baiser de la Reine[1932].

Qui ne l'eût proclamée alors, comme le prince de Ligne, toujours reine

par la grâce et la charité[1933], et ne se fut écrié comme lui:

«Il n'y a que des méchants qui aient pu en dire du mal, et des sots qui

aient pu le croire[1934].»

Et cependant ces sots et ces méchants se sont rencontrés, et parmi ces

courtisans qui se pressaient sur son passage pour implorer un de ses

regards, combien peut-être ont grossi le nombre de ces méchants et de

ces sots!

Un jour, à Trianon, le 13 septembre 1786[1935], entrant le matin

dans la chambre de sa royale maîtresse, Mme Campan la trouva couchée

encore, froissant entre ses doigts des lettres jetées sur son lit, le

visage baigné de pleurs, la voix entrecoupée par des sanglots. «Ah!

les méchants! les monstres!» s'écriait l'infortunée princesse... «Que

leur ai-je fait?... Ah! je voudrais mourir.» Et comme Mme Campan lui

offrait de l'eau de fleurs d'oranger, de l'éther: «Non,» reprit-elle

avec une navrante amertume; «non, si vous m'aimez, laissez-moi; il

vaudrait mieux me donner la mort!» Et, jetant son bras sur l'épaule de

sa première femme de chambre, elle se mit à fondre en larmes[1936].

Mme Campan ne sut jamais quelle avait été la causé de ce violent

chagrin, que l'amitié seule de la duchesse de Polignac parvint à

calmer. C'était un de ces nuages noirs qui menacent de fondre sur la

campagne et qu'une brise plus pure emporte. Mais combien d'autres

nuages allaient suivre, que le souffle de l'amitié ne dissiperait plus!

Depuis longtemps déjà, la calomnie avait fait son apparition dans

l'horizon de la Reine, et celui-là même qui l'avait si bien peinte dans

la dernière pièce jouée à Trianon[1937], n'était pas pur du soupçon

d'en avoir aidé la naissance. Marie-Antoinette en avait ri d'abord et

elle s'était amusée à chanter elle-même des couplets où le chevalier

de Boufflers avait spirituellement transformé en qualités les défauts

que lui reprochaient les libelles[1938]. Mais depuis l'histoire, vraie

ou fausse, du juif Angelucci, que de chemin parcouru!

Ce sont les mœurs de la Reine qu'on incrimine, puis ses amitiés,

puis ses dépenses, sa simplicité même. On veut lui aliéner le cœur

de son mari, et le cœur de la nation. D'immondes pamphlets sortent

de ténébreuses officines; ils inondent la Cour et la ville; ils

s'affichent à la porte de Notre-Dame; ils sont distribués par des

employés du palais, fabriqués par des inspecteurs de police[1939];

ils se glissent sous la serviette du Roi. Ils s'appellent le

_Lever de l'Aurore_; les _Amours de Notre Reine_; la _Coquette et

l'Impuissant_[1940]; le _Procès des Trois-Rois_, «ouvrage détestable

pour tout bon Français,» dit le chroniqueur[1941]; l'_Almanach

royal_[1942]; la _Vie d'Antoinette_, que sais-je encore? le

_Portefeuille d'un talon-rouge_, et bientôt les _Essais sur la vie de

Marie-Antoinette_, et les infâmes _Mémoires de Mme de la Motte_. Il

serait impossible de les énumérer tous, et plus impossible encore d'en

citer des fragments. Le procès du Collier est le signal d'un véritable

débordement de calomnies.

Les auteurs, on les ignore la plupart du temps; on nomme Champcenetz,

le marquis de Louvois, Thévenot de Morande. Les instigateurs, on les

connaît mieux; ce sont les ennemis de Choiseul, les d'Aiguillon, les

Marsan, des membres mêmes de la famille royale, Mme Adélaïde, le duc

d'Orléans, les Condé, peut-être le comte de Provence, tous ceux

que le crédit de la Reine offusque, que sa préférence pour d'autres

froisse, que sa bonté même distingue; car les ingrats s'ajoutent aux

envieux. Jamais plus infernale conspiration n'a été ourdie avec plus

d'habileté par des conjurés plus divers. Jamais, hélas! complot n'a

abouti à plus de succès. Pas un acte, pas une démarche, pas une parole

qui n'ait été travestie. La Reine, après la paix de 1783, accueille

avec distinction quelques seigneurs anglais qui viennent, à Versailles

ou à Fontainebleau, oublier la vieille rivalité des deux pays. Lord

Strathavon, le duc de Dorset, lord Fitzgerald sont les amants de

la Reine. Elle manifeste des sympathies pour de jeunes Suédois ou

Autrichiens qui sont accourus du fond de leur patrie verser leur sang

au service de la France; Fersen, Stedingk, Esterhazy, autant d'amants

encore, sans compter les Français, Arthur Dillon, surnommé le beau

Dillon; Édouard Dillon, à la vue duquel le visage de Marie-Antoinette

«se reprintanise[1943]»; et ce misérable fat de Lauzun; et le chevalier

de Coigny; et le comte d'Artois; et le duc de Chartres. Et des chansons

obscènes circulent, avidement accueillies dans les salons, bien peu

délicats en fait de bon goût et en fait de bonnes mœurs, recueillies

avec soin par Maurepas, qui a toujours aimé les polissonneries[1944],

surtout lorsqu'il peut s'en faire une arme contre un crédit qui

l'offusque. Et l'on voit des courtisans courir en poste de Versailles

au foyer de l'Opéra pour s'amuser avec les chanteurs des prétendues

bonnes fortunes du beau Dillon ou de M. de Coigny[1945].

En 1786[1946], l'archiduc Ferdinand fait avec sa femme, à l'exemple

de ses deux frères, un voyage en France, où son affabilité plaît

beaucoup[1947]; mais la présence de l'archiduc, comme celle de

Maximilien, soulève des questions de préséance, et ce sont de nouveaux

germes de discorde dans la famille royale[1948]. Le duc et la duchesse

de Saxe-Teschen, qui viennent à Versailles quelques mois plus

tard[1949], exécutant enfin un projet ajourné pendant deux ans[1950],

évitent cet inconvénient; mais s'ils sont charmés de l'affabilité

de la Reine et des agréments de sa conversation, ils entendent déjà

dans Paris, «ce séjour des plaisirs et des inconséquences[1951]», les

murmures de la calomnie et comme les premiers grondements de l'orage.

Marie-Antoinette, pour se rapprocher de la capitale et procurer à

ses enfants, au Dauphin surtout[1952], déjà souffrant, un air plus

pur et plus libre pendant l'été[1953], manifeste le désir d'avoir le

palais de Saint-Cloud; le Roi l'achète au duc d'Orléans et le donne à

sa femme. Ce sera une résidence pour la famille royale, pendant les

longues réparations que nécessite Versailles[1954]. La dépense n'est ni

aussi considérable qu'on le suppose, ni en désaccord avec les revenus

du monarque[1955], puisqu'elle est couverte en grande partie par des

ventes opérées à la même époque[1956]. N'importe. C'est l'acquisition

de Saint-Cloud qui ruine les finances de la France. Messieurs des

Enquêtes fulminent contre Messieurs de la Grande Chambre, qui ont

enregistré les lettres patentes du Roi donnant six millions à la Reine

pour jouir en toute propriété et disposer à sa guise des terres et

domaines qu'elle voudra acquérir au moyen de cette somme[1957]. Et la

voix des salons, et le bruit de la rue, qui vient s'y joindre, jettent

à Marie-Antoinette le nom injurieux et mortel de _Mme Déficit_[1958].

Quatre mots mis en tête des imprimés collés sur les grilles du parc:

_De par la Reine_, mots bien naturels, puisque la Reine est chez elle

à Saint-Cloud comme à Trianon, augmentent les murmures, en soulevant

je ne sais quelle ombrageuse susceptibilité. On y voit un empiétement

sur les privilèges du Roi, une atteinte aux droits de la Maison de

France qu'on veut dépouiller au profit de la Maison d'Autriche, et

d'Éprémesnil s'écrie en plein Parlement qu'il est _impolitique_ et

_immoral_ de voir des palais appartenir à la Reine de France[1959].

Marie-Antoinette éprouve pour Calonne, dont elle a bien vite jugé la

valeur[1960], une insurmontable antipathie. Non seulement elle ne

lui demande pas d'argent, mais elle refuse celui qu'il lui offre;

les récits du temps l'affirment, et les documents authentiques

l'établissent. Mais la malveillance populaire s'inquiète-t-elle de

la vérité? On fredonne dans les rues ce couplet d'un pot-pourri,

d'ailleurs plat et sans esprit:

Calonne n'est pas ce que j'aime;

Mais c'est l'or qu'il n'épargne pas.

Quand je suis dans quelque embarras,

Alors je m'adresse à lui-même.

Ma favorite en fait de même,

Et puis nous en rions tout bas, tout bas[1961].

Lorsqu'à la chute du contrôleur général la populace s'amuse à le brûler

en effigie, l'écriteau pendu au mannequin qui le représente accuse la

Reine d'avoir envoyé à son frère cent millions en trois ans[1962].

Et cela, au moment où ce frère lui reproche de s'être trop «francisée»

et de n'avoir plus d'allemand que la figure[1963]!

Ainsi, la calomnie descend des marches du trône dans le palais,

du palais dans les salons, des salons dans la rue, et ses traits

empoisonnés s'enfoncent dans le cœur de la malheureuse femme, en

attendant qu'ils la frappent à la tête. En 1783, Mme Lebrun peint

Marie-Antoinette dans le gracieux costume de Trianon, avec un chapeau

de paille et une robe de mousseline blanche; on raconte aussitôt que

la Reine s'est fait peindre en chemise[1964]. Quatre ans plus tard, en

1787, même insulte pour le beau tableau où la même artiste a représenté

Marie-Antoinette entourée de ses enfants. Le cadre ayant été d'abord

apporté seul: «Ah! voilà _Mme Déficit_!» s'écrie quelqu'un, et cette

méchanceté, où l'on associe perfidement un incident vulgaire à une

calomnie odieuse, trouve aussitôt crédit dans le public[1965]. A

l'Opéra, la Reine est sifflée[1966]. Au Théâtre-Français, on lui fait

une outrageante application des menaçantes prophéties de Joad contre

Athalie[1967]. On vend ouvertement une caricature qui montre Louis XVI

et Marie-Antoinette assis à une table succulente qu'entoure une foule

d'affamés avec cette légende: «Le Roi boit, la Reine mange, le peuple

crie[1968]!» Et un jour vient où le lieutenant de police fait avertir

l'infortunée princesse de ne plus se montrer dans Paris, où elle ne

serait pas en sûreté[1969]!

Le comte de la Marck a eu bien raison de dire: «C'est dans les

méchancetés et les mensonges répandus contre la Reine qu'il faut aller

chercher les prétextes des accusations du tribunal révolutionnaire en

1793 contre Marie-Antoinette[1970].»

Comme si tous les chagrins devaient fondre à la fois sur cette tête,

si longtemps radieuse, l'amitié même se relâchait. Les favoris, si

empressés au temps de la bonne fortune, devenaient plus froids à

l'heure de l'épreuve.

Entre la Reine et le contrôleur général, les Polignac optaient pour

Calonne. La Reine en était mécontente; elle ne se rendait plus chez

son amie sans avoir fait demander auparavant quelles personnes s'y

trouvaient, et souvent, après la réponse, elle s'abstenait d'y aller.

Mme de Polignac, au lieu d'en être touchée, s'en froissait, et un jour

que sa royale maîtresse lui en faisait d'affectueuses observations:

«Je pense, répliqua-t-elle d'un ton piqué, que parce que Votre Majesté

veut bien venir dans mon salon, ce n'est pas une raison pour qu'elle

prétende en exclure mes amis.»

La Reine, obstinée dans ses affections, ne se montre pas blessée de

cette impertinente réponse. Elle fait plus, elle l'excuse: «Je n'en

veux pas à Mme de Polignac, dit-elle; au fond, elle est bonne et elle

m'aime; mais ses alentours l'ont subjuguée?.» Elle se contente de

délaisser le salon de la favorite, d'écarter les jeunes gens de sa

société[1971] et de reporter ses préférences sur une femme plus douce,

plus dévouée sans arrière-pensée, la comtesse d'Ossun. Et, à l'exemple

de la Reine, ses vrais amis, Mercy et Fersen, quittent à leur tour le

cercle des Polignac[1972].

Mais la société de la favorite, mécontente d'un éloignement qui semble

devoir éloigner en même temps les faveurs, et jalouse du crédit

naissant de Mme d'Ossun, ne dissimule pas son irritation. Mme de

Polignac part pour les eaux et menace de donner sa démission[1973]. Et

ses amis font cause commune avec les ennemis de Marie-Antoinette dans

leur guerre de chansons et d'insinuations perfides. On y parle avec

malignité d'une _Écossaise_ dansée par la Reine avec lord Strathavon

chez Mme d'Ossun. Un des habitués du salon Polignac, qui devait plus

que tout autre une profonde reconnaissance et de respectueux égards

à la Reine, fait contre elle un couplet des plus méchants, et ce

couplet, fondé sur un odieux mensonge, va alimenter ces échos de Paris

et de Versailles qui, depuis quelque temps, ne répètent plus que la

calomnie[1974].

Aux déboires de l'amie viennent se joindre les déchirements de la

mère. Le vendredi 15 juin 1787, la dernière fille de Marie-Antoinette,

Sophie-Béatrix, âgée de 11 mois seulement, est prise d'un vague

malaise; le 19, elle meurt, charmante en son agonie, blanche et rose,

douce et jolie comme l'ange de la mort[1975], mais infligeant au cœur

de la pauvre mère cette inguérissable blessure que fait la perte d'un

premier enfant. La Reine, profondément affligée[1976], s'enferme

à Trianon sans appareil et sans suite, seule avec le Roi et Mme

Elisabeth: «Venez, écrit-elle à sa belle-sœur, nous pleurerons sur la

mort de ma pauvre petite ange... J'ai besoin de tout votre cœur pour

consoler le mien[1977].»

Et comme quelques personnes de son intimité, pour alléger sa douleur,

lui représentent le bas âge de la jeune princesse: «Oubliez-vous,

répond-elle, que c'eût été une amie[1978]?»

Une amie, elle en a besoin plus que jamais, et n'en trouvant plus

sur la terre, elle en cherche plus haut: «Depuis quelque temps, écrit

l'ambassadeur de Suède, la Reine paraît tournée à la dévotion[1979].»

Atteinte comme femme, comme amie, comme mère, elle cède, ainsi qu'elle

le dit elle-même, à sa mauvaise destinée. Malgré ses répugnances à

s'occuper d'affaires, elle se jette, contrainte, dans la lutte, mais

non sans avoir poussé ce cri de désespoir que recueille Mme Campan:

«Ah! il n'y a plus de bonheur pour moi, depuis qu'ils m'ont faite

intrigante[1980].»

Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2) · 第 42 / 50 题