L'AMIRAL DE RIGNY

Paris, lundy [1832].

J'espère, Madame, que vous êtes plus au courant que moi d'une

situation qui me paraît s'embrouiller de plus en plus; vos amis vous

instruisent et, comme on me dit qu'ils se plaignent de moi, je n'ose,

devant vous, être trop contradictoire.

Il est bon cependant, que vous sachiez, (bon, j'entends pour moi), du

vrai, sans le vernis obligé.

M. de Broglie était un homme trop honorable pour que je fasse une

objection personnelle et, malgré quelque précipitation désobligeante

de la part du Roi envers mon oncle, accusé déjà, si je refusais, de

faire manquer une combinaison si difficile à terminer, j'acceptais si

le duc de Broglie se décidait.

Cela se passait le _dimanche_; le mardi, M. de B. apporta ses

conditions au Roi: il s'agissait de Guisot, Seb ... et un autre qu'il

fallait faire entrer sans portefeuille.

Ici, je fis objection, et contre le sistème des ministres sans

portefeuille et un peu contre l'invasion trop complette de ce qu'on

appelle les doctrinaires, et j'offris ma place; Barthe en fit de même,

et Thiers déclarat qu'il ne croyait pas cette combinaison possible

avec la chambre.

C'était un _sine qua non_ de la part du duc de B.; force fut de

retourner à Dupin; à l'heure où je vous écris, on attend sa réponse et

son arrivée. Je n'y compte pas trop, car c'est un singulier personage

qui n'acceptera pas la présidence du maréchal.

Je passe rapidement sur les épisodes et les intrigues; toute la mienne

est là sous vos yeux et, plus que jamais, je désire d'être hors d'un

cercle vicieux où on ne peut dire la vérité sans choquer quelqu'un, ou

blesser ses amis, où la prévoyance est taxée de dissolvance et les

calculs raisonés de calculs égoïstes.

M. de Taleyrand part demain soir. Le dehors ne s'embellit pas;

Matuchewitz a fait manquer à Londres une _Coërtion fiscale_ qu'aurait

sans lui adoptée la conférence.

Pozzo crie sur les toits à Vienne que c'est une horreur de vouloir

dépouiller encore le roi de Hollande; la Prusse ne veut pas de nos

rassemblements de troupes, pas de siège d'Anvers, et se borne à ne

rien dire contre la coertion navale que chaque jour rend désormais

illusoire; chacun parle de sa dignité nationale, de son intérieur et

prétend ne plus rien sacrifier au notre. Voilà comme nous allons

aborder la session, et de plus les recriminations et le reste.

Je vous confie ces embarras, Madame, dont les doctrinaires ne nous

sauveraient pas!

On peut voir maintenant si j'avais tant de tort, en priant de différer

les épousailles, et de ne pas presser le départ, toujours à tems, des

princes, de Gérard, et de tout ce monde belliqueux.

Quant à la composition ministérielle, j'ignore ce qui se fera. Le

maréchal a été soufflé de mettre d'Argout aux aff. étr. il veut

Bassano ou Rayneval et tous les deux; moi, si j'ai voix et que je

reste, je demanderai Thiers. On dit qu'Humann ne veut plus; M. Louis

en tous cas ne voudra plus rester, Montalivet dit qu'il se retirera,

mais le Roi veut encore essayer de s'arranger avec Dupin.

Voilà des noms et des projets en l'air; veuillez les prendre pour ce

qu'ils valent et n'en pas nommer le narrateur, votre humble et dévoué,

Madame.

H. de R.

Il est 9 heures du matin, et rien de fait ou du moins de connu pour

moi.

Le Roi est reellement le plus embarassé, et s'est embarassé lui-même.

M. de Broglie a decidément refusé encore, hier soir, d'entrer sans le

cortège qu'il demandait.

Reste toujours la question de savoir si on le prendra tel qu'il veut

être accompagné ou si on essayera une combinaison entre lui et Dupin

exclusivement, alors viennent les embarras des noms: Human ne veut

entrer qu'avec M. de Broglie. Sans M. de Broglie, on ne trouvera pas

de ministre des Aff. Etr.

Mais peut être, après tout, vois-je mal de mon coin! le dehors n'est

rien moins que complaisant et le deviendra d'autant moins encore.

Thiers est furieux contre _les doctrinaires_ de ce qu'ils ne veulent

céder sur rien; on se brouille avec ses amis; on s'envenime

mutuellement et la partie va grand train.

Je crois cependant que ce soir on finira par un méli-mélo. Je

m'arrache les cheveux d'être dans cette galère car la _rame est

inutile_.

Adieu, Madame; tout cela est bien triste, mais j'espère que cela l'est

moins a P{t} chartrain que dans la rue d'Anjou où je craindrais bien

d'être mal famé en ce moment.

Mille hommages.

Mercredy matin,

jeudi, à 8 h du matin

Voilà, Madame, le plus pénible, le plus laborieux, et le plus forcé

des accouchements ministériels.

Nous sommes restés enfermés aux thuileries de deux heures à minuit. On

criera au ministère _Polignac_ et c'est cette considération qui m'a

décidé a ne pas me séparer de l'ad{on} nouvelle.

Je crois fermement à la majorité! Alors! Alors.

Pardon de ce décousu mais j'en suis encore ahuri.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 57 / 106 题