Monsieur le Dauphin entre au Conseil. -- Exigences de la
Congrégation. -- Loi sur le sacrilège. -- Disposition des princes
pour l'armée. -- Soirées chez madame la Dauphine. -- Madame la
duchesse de Berry à Rosny. -- Ses habitudes. -- Ses goûts. -- Sa
popularité. -- Sacre du Roi à Reims. -- Fêtes à Paris.
J'ai lieu de croire que la sagesse des premiers moments était en
grande partie due à l'influence de monsieur le Dauphin. Monsieur de
Villèle, sachant par expérience le parti qu'on peut tirer de
l'héritier de la couronne, comprit sur-le-champ la force qu'acquerrait
une opposition raisonnable dont il serait le chef, et voulut la
neutraliser.
Feignant une grande admiration pour le jugement si sain de monsieur le
Dauphin, il demanda à en illuminer le conseil. Le Prince sentit le
piège. Les personnes honorées de sa confiance l'engagèrent à refuser;
mais le Roi commanda: le fils obéit comme il a fait à tous les ordres
de son père jusqu'à la perte de la couronne inclusivement. Toutefois,
il était bien aise qu'on ne le crût pas solidaire des actes de ce
conseil où il consentait à siéger. Il ne blâmait rien de ce qui s'y
décidait, mais il affectait de n'y avoir aucune part.
Ainsi, le lendemain d'une mesure importante prise contre son opinion,
il disait tout haut, en passant près de la table du conseil et en
frappant sur le siège qu'il y occupait: «Voilà un fauteuil où je fais
souvent de bons sommes.» Une autre fois, à Saint-Cloud, s'adressant à
une foule de courtisans qui l'entouraient: «Messieurs, lequel de vous
pourra dire tout de suite, et sans compter, combien il y a de volumes
dans ce corps de bibliothèque?» Plusieurs personnes hasardèrent un
chiffre. «C'est Lévis qui a le plus approché, reprit monsieur le
Dauphin; je sais bien le nombre, car je les ai encore tous comptés
pendant le dernier conseil. C'est ordinairement ma tâche quand je ne
dors pas.»
Ces paroles étaient précieusement recueillies et, pour ce prince si
retenu, paraissaient d'une hostilité positive à la marche adoptée par
les ministres; mais ces désaveux n'étaient connus que d'un petit
cercle, et la popularité de monsieur le Dauphin souffrit une grande
atteinte par son entrée au conseil.
Toutefois, dans cette occurrence, monsieur de Villèle avait marché sur
sa longe; l'opposition de monsieur le Dauphin n'étant plus à redouter,
la Congrégation ne mit aucune borne à ses exigences et souvent il lui
fallut subir sa loi. Elle disposait de tous les emplois et de tous les
grades. Le plus ou moins de messes entendues décidait de l'avancement
militaire. Les sentinelles eurent ordre de porter les armes à
l'aumônier, et les notes qu'il envoyait sur les officiers étaient bien
plus consultées par les ministres de la guerre, Damas et
Clermont-Tonnerre, que celles des généraux inspecteurs qui finirent
par se soumettre aussi aux exigences jésuitiques.
Charles X, agrégé à la Société et sous sa domination directe, ne se
permettait pas une pensée sans la soumettre à sa décision. Elle lui
arrivait par divers organes. Les plus habituels étaient l'abbé de
Latil, devenu archevêque de Reims, et le marquis de Rivière qui
succéda au duc Mathieu de Montmorency comme gouverneur de monsieur le
duc de Bordeaux et entra en fonction dès que le petit prince eût
atteint sa sixième année.
En attendant mieux, on porta une loi sur le sacrilège. Elle révolta
tous les esprits. La façon dont elle fut discutée et amendée à la
Chambre des pairs contribua à fonder la popularité de cette assemblée
qui s'honorait par sa résistance aux prétentions de la Congrégation et
du parti émigré.
Il y eut plusieurs bons discours, parmi lesquels celui de monsieur
Pasquier fut remarqué. Il emporta le changement de rédaction qui
détruisait toute la cruelle et intempestive sévérité de la pénalité et
rendait la loi à peu près nulle. C'est un des nombreux griefs de
Charles X contre lui.
Le jour même du rapport sur cette loi, monsieur Portal en faisait un
autre sur une loi protectrice du commerce de cabotage. Monsieur le
cardinal de Croÿ, grand aumônier, après l'avoir attentivement écouté
pendant trois quarts d'heure, se pencha à l'oreille de son voisin:
«Dans quel siècle nous vivons! Il parle de baraterie, de piraterie;
mais voyez avec quel soin il évite de prononcer seulement le mot de
religion et de sacrilège. Voilà ce que c'est de confier de pareils
soins à un protestant; c'est révoltant!»
On eut grand'peine à faire comprendre à l'Éminence qu'il s'agissait
d'une autre loi que celle du sacrilège qu'il était venu pour éclairer
de ses lumières apostoliques. Le mot de baraterie l'avait frappé, et
il le prenait pour un terme de théologie, protestante apparemment.
Au reste, le cardinal de Croÿ était un digne homme, et, si tous les
prêtres du château lui avaient ressemblé, _le trône et l'autel_, selon
la formule adoptée, se seraient mieux trouvés de serviteurs aussi
naïfs.
Après la chasse, monsieur le Dauphin n'aimait rien autant que de jouer
au soldat. On lui procurait ce délassement d'autant plus volontiers
qu'il ne s'occupait guère que du matériel des troupes. Quand il avait
fait manoeuvrer quelques bataillons, repris sévèrement un faux
mouvement, remarqué une erreur dans l'uniforme ou le port d'arme, il
se faisait l'illusion d'être un grand militaire et rentrait enchanté
de lui-même.
Madame la Dauphine avait compris beaucoup plus habilement le rôle
qu'il aurait dû jouer. Il n'y avait pas un officier dont elle ne
connût la figure et le nom. Elle savait leur position, leurs
espérances, leurs rapports de famille, ne prenait point les notes de
l'aumônier, malgré sa haute piété, et mettait en avant le nom de
monsieur le Dauphin toutes les fois qu'elle obtenait une faveur qui,
d'ordinaire, était un acte de justice. Pour les jeunes officiers de la
garde, sa protection avait quelque chose de maternel. Elle s'occupait
de leur procurer des plaisirs aussi bien que de l'avancement, et bien
des fois elle a fait lever des arrêts qui nuisaient aux joies du
carnaval.
Aussi était-elle adorée par cette jeunesse pour laquelle elle faisait
trêve à la sévérité accoutumée de sa physionomie. Elle se montrait
ainsi la patronne de la _jeune armée_; mais, en revanche, elle n'a
jamais pu s'identifier avec les glorieux débris de la _grande armée_.
Monsieur le Dauphin y avait moins de répugnance et, sous ce rapport,
reprenait l'avantage sur sa femme. Quant au Roi, l'émigré débordait en
lui de toutes parts.
Louis XVIII ne manquait jamais de rappeler aux officiers de l'Empire
les anniversaires des batailles où ils avaient figuré, déployant son
incroyable mémoire dans le récit de marches et de manoeuvres
qu'eux-mêmes souvent avaient oubliées parmi les nombreux faits d'armes
où ils avaient assisté, et arrivant à un souvenir flatteur et
obligeant pour ceux à qui il s'adressait.
Charles X, au contraire, ne parlait jamais des guerres de l'Empire.
Le maréchal Marmont, appelé souvent à faire sa partie de whist,
s'amusait parfois à rappeler les anniversaires d'actions brillantes
pour les armées françaises. Le Roi ne manquait pas alors de les
disputer avec aigreur, les replaçant sous l'aspect présenté par les
bulletins qu'il avait lus à l'étranger; et, lorsque le maréchal ou
tout autre insistait pour rétablir les faits faussement placés dans
son esprit, il témoignait beaucoup d'humeur et de mécontentement. Son
partenaire s'en ressentait. Il était très mauvais joueur.
En montant sur le trône, il déclara que les reproches du Roi avaient
trop d'importance pour être prodigués à l'occasion d'une carte et
qu'il ne se fâcherait plus. Mais Charles X n'était pas de ces gens qui
se contraignent. Il avait beaucoup d'entêtement parce qu'il était
inéclairable, mais nulle force de caractère. Après s'être gêné pendant
quelques semaines, le vieil homme prit le dessus et les colères firent
explosion. Il en était fâché, même un peu honteux, et n'aimait pas que
la galerie fût nombreuse.
Il faisait habituellement sa partie chez madame la Dauphine; il ne s'y
trouvait guère que les hommes qui jouaient avec lui. Ceux-là n'étaient
pas empressés de répéter les paroles désobligeantes qui échappaient au
Roi dans ses vivacités parce qu'ils savaient que leur tour pouvait
arriver le lendemain. Il y avait quelquefois pourtant des scènes si
comiques qu'elles transpiraient au dehors. Je me rappelle, entre
autres, qu'un soir le Roi, après mille injures, appela monsieur de
Vérac une _coquecigrue_.
Monsieur de Vérac, rouge de colère, se leva tout droit et répondit
très haut:
«Non, sire, je ne suis pas une _coquecigrue_.»
Le Roi, très en colère aussi, reprit en haussant la voix:
«Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c'est qu'une _coquecigrue_?
--Non, sire, je ne sais pas ce que c'est qu'une _coquecigrue_.
--Eh bien, monsieur, ni moi non plus!»
Madame la Dauphine ne put retenir un éclat de rire auquel le Roi se
joignit, et toute l'assemblée y prit part.
Monsieur le Dauphin jouait aux échecs et se retirait de très bonne
heure dans la chambre de madame la Dauphine dont alors on fermait les
portes.
La princesse restait à faire de la tapisserie. Elle invitait chaque
jour deux ou trois dames de sa maison, ou de celle de son mari, pour
cette soirée où on se rendait très parée. La faveur de ma belle-soeur
l'y faisait appeler un peu plus souvent que les autres; les dames de
service n'y assistaient pas de droit, il fallait qu'on le leur eût
dit.
Madame la Dauphine n'était pas aimable pour ses dames et ne leur
accordait aucune familiarité.
Madame la duchesse de Berry venait, de temps en temps, chez madame la
Dauphine. Elle faisait la partie du Roi et n'était pas moins grondée
que les autres. Cette espèce de Cour se tenait parfois chez elle et
était alors un peu plus nombreuse. Pendant les absences de madame la
Dauphine, le Roi faisait sa partie chez madame la duchesse de Berry.
À Saint-Cloud, on se réunissait dans le salon du Roi. Ce genre de vie
a continué, sans que rien y apportât le moindre changement, jusqu'au
31 juillet 1830 inclusivement.
L'existence de madame la duchesse de Berry ne partageait pas la
monotonie de celle des autres princes. Dès longtemps elle avait
repoussé ses crêpes funèbres, et s'était jetée dans toutes les joies
où elle pouvait atteindre.
Son deuil avait été un prétexte pour s'entourer d'une Cour à part.
Elle avait eu soin de la choisir jeune et gaie. Le monument et la
fondation pieuse qu'elle élevait à Rosny, pour recevoir le coeur de
son mari, l'y avait attirée dans les premier temps de sa douleur. Les
courses fréquentes devinrent des séjours. Elle y reçut plus de monde;
elle se prêta à se laisser distraire et, bientôt, les voyages de Rosny
se trouvèrent des fêtes où l'on s'amusait beaucoup. Rien n'était plus
simple. Toutefois, je n'ai jamais pu me réconcilier au goût de la
princesse pour la chasse au fusil.
Madame de La Rochejaquelein le lui avait inspiré. Ces dames tiraient
des lapins, et, pour reconnaître ceux qu'elles avaient tués, elles
leurs coupaient un morceau d'oreille avec un petit poignard qu'elles
portaient à cet effet et mettaient ce bout dans la poitrine de leur
veste. À la rentrée au château, on faisait le compte de ces trophées
ensanglantés. Cela m'a toujours paru horrible.
Madame de La Rochejaquelein portait dans ces occasions un costume
presque masculin. Madame la duchesse de Berry, enchantée de ce
vêtement, fut arrêtée dans son zèle à l'imiter par la réponse sèche de
sa dame d'atour, la comtesse Juste de Noailles, qu'elle chargeait de
lui en faire faire un pareil:
«Madame fera mieux de s'adresser à un de ces messieurs; je n'entends
rien aux pantalons.» Ni madame de Noailles, ni madame de Reggio
n'étaient parmi les favorites de la princesse.
La malignité ne tarda guère à s'exercer sur la conduite de madame la
duchesse de Berry; mais, comme elle désignait monsieur de Mesnard, qui
avait trente ans de plus qu'elle et dont les assiduités étaient
motivées par la place de chevalier d'honneur qu'il occupait auprès
d'elle, le public, qui le tenait plutôt pour une espèce de mentor, ne
voulut rien croire des propos qui remplissaient la Cour.
Quant à la famille royale, elle était persuadée de l'extrême légèreté
de la conduite de la princesse. On a entendu fréquemment le Roi lui
faire des scènes de la dernière violence. Elle les attribuait à
l'influence de sa belle-soeur et leur mutuelle inimitié s'aggravait de
plus en plus.
La discorde s'était aussi emparée de l'intérieur du pavillon de
Marsan; madame de Gontaut et monsieur de Mesnard s'étaient disputé la
faveur de la princesse; mais le dernier l'avait emporté, et il on
résultait un refroidissement pour la gouvernante qui éloignait la mère
des enfants. Madame la duchesse de Berry s'en occupait très peu et ne
les voyait guère. Une rougeole assez grave de monsieur le duc de
Bordeaux, qui donnait quelque souci, ne changea rien à un voyage de
Rosny.
Le Roi et madame la Dauphine en ressentirent un mécontentement qu'ils
exprimèrent hautement; et cependant, ils auraient été les premiers à
trouver mauvais que la princesse fît valoir ses droits de mère, comme
primant ceux que l'étiquette attribuait à la gouvernante. Chaque jour,
celle-ci menait les enfants chez le Roi, à son réveil, et je ne pense
pas que madame la duchesse de Berry fût extrêmement ménagée dans ces
entrevues quotidiennes.
J'ai entendu raconter, dans le temps, que ses nombreuses inconvenances
prêtaient fort à la critique; mais, en outre que cela est peu
important, j'étais tout à fait en dehors du cercle où ce petit
commérage royal faisait événement, et j'en serais historien très
vulgaire.
J'ai toujours vu madame la duchesse de Berry également maussade et
pensionnaire. Le malheur ne lui avait rien appris sous ce rapport.
Je me rappelle qu'au dernier concert où j'assistai chez elle nous
rentrâmes dans son salon, une quarantaine de femmes restées après la
musique. Elle nous laissa nous ranger en rond autour de la chambre,
passa vingt minutes à chuchoter, rire et batifoler avec le comte de
Mesnard; puis, le prenant sous le bras, rentra dans son intérieur sans
avoir adressé un seul mot à aucune autre personne. On sortit un peu
impatienté de la sotte figure qu'on venait de faire; mais, pour mon
compte, j'étais persuadée que ce n'était que l'attitude d'une enfant
gâtée et point élevée.
Avec ces façons, qui déplaisaient extrêmement aux personnes appelées
de loin en loin à lui faire leur cour, madame la duchesse de Berry
était pourtant aimée de ses habitués. On lui trouvait de la bonhomie,
du naturel, de la gaieté et de l'esprit de trait.
Elle était bonne maîtresse et adorée à Rosny où elle faisait le bien
avec intelligence. Elle jouissait d'une certaine popularité parmi la
bourgeoisie de Paris. Son plus grand mérite consistait à différer du
reste de sa famille. Elle aimait les arts; elle allait au spectacle;
elle donnait des fêtes. Elle se promenait dans les rues; elle avait
des fantaisies et se les passait; elle entrait dans les boutiques.
Elle s'occupait de sa toilette, enfin elle mettait un peu de mouvement
à la Cour, et cela suffisait pour lui attirer l'affection de la classe
boutiquière. Celle des banquiers lui savait gré de paraître en public
et d'assister à tous les petits spectacles, sans aucune étiquette.
Elle aurait été moins disposée que madame la Dauphine à maintenir la
distinction des rangs.
Les artistes, qu'elle faisait travailler et dont elle appréciait les
ouvrages avec le tact intelligent d'une italienne, contribuaient aussi
à ses succès et la rendaient en quelque sorte populaire.
Monsieur de Villèle s'appuya de l'influence de monsieur le Dauphin
contre celle de la Congrégation dans une circonstance où le succès des
intrigues, ourdies par elle, aurait probablement hâté de quelques
années la catastrophe de 1830.
Elle voulait faire retrancher, dans le serment du sacre, les
expressions de fidélité à maintenir la Charte, sous prétexte que ce
pacte admettait la liberté des cultes.
Le Roi était fort disposé à faire cette restriction ostensiblement. Le
parti congréganiste du conseil l'approuvait et le clergé, avec le
nonce en tête, l'en conjurait. Monsieur de Villèle ne se faisait pas
d'illusion sur les conséquences d'une telle conduite; il eut recours à
monsieur le Dauphin. Celui-ci parvint à décider son père à renoncer à
ce dangereux projet. Mais ce ne fut pas sans peine. Toute la nuit qui
précéda la cérémonie se passa à faire et à discuter différentes
rédactions du serment.
Monsieur de Villèle ne savait pas lui-même laquelle serait adoptée au
dernier moment, tant la discussion avait été orageuse et la volonté du
Roi vacillante. On vit sa physionomie se dérider lorsque les mots de
fidélité à la Charte sortirent de la bouche royale.
Monsieur le Dauphin avait fait pencher la balance. Sa haute et
constante piété lui donnait quelque crédit auprès du Roi dans les
questions religieuses lorsque l'intrigue n'avait pas un temps prolongé
pour le combattre, et l'entrevue du père et du fils avait précédé
immédiatement la cérémonie; les conseillers jésuites avaient dû se
contenter d'exiger la restriction mentale.
Si la satisfaction de monsieur de Villèle fut visible, le
mécontentement du clergé et des hauts congréganistes ne fut pas
dissimulé; et le nonce recevait et rendait des visites de condoléance
avant la fin de la journée.
Suivant mes habitudes de paresse, je n'eus pas même la tentation
d'aller à Reims. Si j'avais cru que c'était, comme il est très
probable, la dernière apparition de la sainte Ampoule pour les Rois
très chrétiens, peut-être cela aurait-il stimulé ma curiosité. Malgré
la magnificence sous laquelle on avait cherché à masquer les mômeries,
cléricales et féodales, de la cérémonie, elles excitèrent la critique.
Charles X, en chemise de satin blanc, couché par terre pour recevoir
par sept ouvertures, ménagées dans ce vêtement, les attouchements de
l'huile sainte, ne se releva pas, pour la multitude, sanctifié comme
l'oint du Seigneur, mais bien un personnage ridiculisé par cette
cérémonie et amoindri aux yeux de la foule.
Les oiseaux, lâchés dans la cathédrale en signe d'émancipation, ne
furent que des volatiles incommodes; et personne ne pensa à crier:
«Noël, Noël.»
En revanche, lorsque le Roi, splendidement revêtu du manteau royal,
prononça le serment du haut du trône, que les portes du temple
s'ouvrirent à grand fracas, que les hérauts annoncèrent au peuple que
leur Roi était sacré, que les acclamations extérieures se joignirent
aux acclamations intérieures pour répondre, à la voix de ces hérauts,
par le cri universel de: _Vive le Roi_, l'impression fut très vive sur
tous les assistants.
Il y a toujours, dans les vieilles cérémonies, des usages pour qui le
temps a formé prescription, et d'autres qui répondent constamment aux
impressions générales. Le tact consiste à les discerner et l'esprit à
les choisir.
C'est ce que l'Empereur avait su distinguer. Son couronnement, très
solennel et très religieux, n'avait pourtant été accompagné d'aucune
de ces prostrations que les prétentions de l'Église réclament et que
l'esprit du siècle repousse. Je sais bien que les princes, en s'y
soumettant, pensent ne s'humilier que devant le Seigneur; mais le
prêtre paraît trop en évidence pour pouvoir être complètement mis de
côté dans des cérémonies où le sens mystique reste caché sous des
formes toutes matérielles.
Le Roi fit, au retour de Reims, une très magnifique entrée dans Paris.
Le cortège était superbe. Je le vis, par hasard, comme il revenait de
Notre-Dame aux Tuileries. Le Roi, dans une voiture à sept glaces,
était accompagné par son fils et les ducs d'Orléans et de Bourbon. Les
princesses d'Orléans se trouvaient dans le carrossé de madame la
Dauphine avec madame la duchesse de Berry. Les équipages de tous les
princes suivaient. Ceux de monsieur le duc d'Orléans étaient aussi
élégants que magnifiques.
Malgré cette pompe étalée par un temps superbe, nous remarquâmes que
le Roi était reçu avec beaucoup de froideur. Nous étions déjà loin des
acclamations de coeur qui l'avaient accueilli, quelques mois
auparavant, sous les intempéries d'une pluie battante.
Les ministres, les ambassadeurs, la ville de Paris, donnèrent
successivement des fêtes auxquelles la famille royale assista et qui,
dit-on, furent fort belles et fort bien ordonnées. Je n'en vis aucune.
J'étais établie à la campagne et peu disposée à me déranger pour un
bal.
Le Roi eut assez de succès à l'Hôtel de Ville. Il sait
merveilleusement allier la dignité à la bonhomie, et partout il est
toujours parfaitement gracieux. Avec ces qualités, un souverain ne
peut que réussir dans une fête de bourgeoisie.