CHAPITRE XII

Monsieur le Dauphin entre au Conseil. -- Exigences de la

Congrégation. -- Loi sur le sacrilège. -- Disposition des princes

pour l'armée. -- Soirées chez madame la Dauphine. -- Madame la

duchesse de Berry à Rosny. -- Ses habitudes. -- Ses goûts. -- Sa

popularité. -- Sacre du Roi à Reims. -- Fêtes à Paris.

J'ai lieu de croire que la sagesse des premiers moments était en

grande partie due à l'influence de monsieur le Dauphin. Monsieur de

Villèle, sachant par expérience le parti qu'on peut tirer de

l'héritier de la couronne, comprit sur-le-champ la force qu'acquerrait

une opposition raisonnable dont il serait le chef, et voulut la

neutraliser.

Feignant une grande admiration pour le jugement si sain de monsieur le

Dauphin, il demanda à en illuminer le conseil. Le Prince sentit le

piège. Les personnes honorées de sa confiance l'engagèrent à refuser;

mais le Roi commanda: le fils obéit comme il a fait à tous les ordres

de son père jusqu'à la perte de la couronne inclusivement. Toutefois,

il était bien aise qu'on ne le crût pas solidaire des actes de ce

conseil où il consentait à siéger. Il ne blâmait rien de ce qui s'y

décidait, mais il affectait de n'y avoir aucune part.

Ainsi, le lendemain d'une mesure importante prise contre son opinion,

il disait tout haut, en passant près de la table du conseil et en

frappant sur le siège qu'il y occupait: «Voilà un fauteuil où je fais

souvent de bons sommes.» Une autre fois, à Saint-Cloud, s'adressant à

une foule de courtisans qui l'entouraient: «Messieurs, lequel de vous

pourra dire tout de suite, et sans compter, combien il y a de volumes

dans ce corps de bibliothèque?» Plusieurs personnes hasardèrent un

chiffre. «C'est Lévis qui a le plus approché, reprit monsieur le

Dauphin; je sais bien le nombre, car je les ai encore tous comptés

pendant le dernier conseil. C'est ordinairement ma tâche quand je ne

dors pas.»

Ces paroles étaient précieusement recueillies et, pour ce prince si

retenu, paraissaient d'une hostilité positive à la marche adoptée par

les ministres; mais ces désaveux n'étaient connus que d'un petit

cercle, et la popularité de monsieur le Dauphin souffrit une grande

atteinte par son entrée au conseil.

Toutefois, dans cette occurrence, monsieur de Villèle avait marché sur

sa longe; l'opposition de monsieur le Dauphin n'étant plus à redouter,

la Congrégation ne mit aucune borne à ses exigences et souvent il lui

fallut subir sa loi. Elle disposait de tous les emplois et de tous les

grades. Le plus ou moins de messes entendues décidait de l'avancement

militaire. Les sentinelles eurent ordre de porter les armes à

l'aumônier, et les notes qu'il envoyait sur les officiers étaient bien

plus consultées par les ministres de la guerre, Damas et

Clermont-Tonnerre, que celles des généraux inspecteurs qui finirent

par se soumettre aussi aux exigences jésuitiques.

Charles X, agrégé à la Société et sous sa domination directe, ne se

permettait pas une pensée sans la soumettre à sa décision. Elle lui

arrivait par divers organes. Les plus habituels étaient l'abbé de

Latil, devenu archevêque de Reims, et le marquis de Rivière qui

succéda au duc Mathieu de Montmorency comme gouverneur de monsieur le

duc de Bordeaux et entra en fonction dès que le petit prince eût

atteint sa sixième année.

En attendant mieux, on porta une loi sur le sacrilège. Elle révolta

tous les esprits. La façon dont elle fut discutée et amendée à la

Chambre des pairs contribua à fonder la popularité de cette assemblée

qui s'honorait par sa résistance aux prétentions de la Congrégation et

du parti émigré.

Il y eut plusieurs bons discours, parmi lesquels celui de monsieur

Pasquier fut remarqué. Il emporta le changement de rédaction qui

détruisait toute la cruelle et intempestive sévérité de la pénalité et

rendait la loi à peu près nulle. C'est un des nombreux griefs de

Charles X contre lui.

Le jour même du rapport sur cette loi, monsieur Portal en faisait un

autre sur une loi protectrice du commerce de cabotage. Monsieur le

cardinal de Croÿ, grand aumônier, après l'avoir attentivement écouté

pendant trois quarts d'heure, se pencha à l'oreille de son voisin:

«Dans quel siècle nous vivons! Il parle de baraterie, de piraterie;

mais voyez avec quel soin il évite de prononcer seulement le mot de

religion et de sacrilège. Voilà ce que c'est de confier de pareils

soins à un protestant; c'est révoltant!»

On eut grand'peine à faire comprendre à l'Éminence qu'il s'agissait

d'une autre loi que celle du sacrilège qu'il était venu pour éclairer

de ses lumières apostoliques. Le mot de baraterie l'avait frappé, et

il le prenait pour un terme de théologie, protestante apparemment.

Au reste, le cardinal de Croÿ était un digne homme, et, si tous les

prêtres du château lui avaient ressemblé, _le trône et l'autel_, selon

la formule adoptée, se seraient mieux trouvés de serviteurs aussi

naïfs.

Après la chasse, monsieur le Dauphin n'aimait rien autant que de jouer

au soldat. On lui procurait ce délassement d'autant plus volontiers

qu'il ne s'occupait guère que du matériel des troupes. Quand il avait

fait manoeuvrer quelques bataillons, repris sévèrement un faux

mouvement, remarqué une erreur dans l'uniforme ou le port d'arme, il

se faisait l'illusion d'être un grand militaire et rentrait enchanté

de lui-même.

Madame la Dauphine avait compris beaucoup plus habilement le rôle

qu'il aurait dû jouer. Il n'y avait pas un officier dont elle ne

connût la figure et le nom. Elle savait leur position, leurs

espérances, leurs rapports de famille, ne prenait point les notes de

l'aumônier, malgré sa haute piété, et mettait en avant le nom de

monsieur le Dauphin toutes les fois qu'elle obtenait une faveur qui,

d'ordinaire, était un acte de justice. Pour les jeunes officiers de la

garde, sa protection avait quelque chose de maternel. Elle s'occupait

de leur procurer des plaisirs aussi bien que de l'avancement, et bien

des fois elle a fait lever des arrêts qui nuisaient aux joies du

carnaval.

Aussi était-elle adorée par cette jeunesse pour laquelle elle faisait

trêve à la sévérité accoutumée de sa physionomie. Elle se montrait

ainsi la patronne de la _jeune armée_; mais, en revanche, elle n'a

jamais pu s'identifier avec les glorieux débris de la _grande armée_.

Monsieur le Dauphin y avait moins de répugnance et, sous ce rapport,

reprenait l'avantage sur sa femme. Quant au Roi, l'émigré débordait en

lui de toutes parts.

Louis XVIII ne manquait jamais de rappeler aux officiers de l'Empire

les anniversaires des batailles où ils avaient figuré, déployant son

incroyable mémoire dans le récit de marches et de manoeuvres

qu'eux-mêmes souvent avaient oubliées parmi les nombreux faits d'armes

où ils avaient assisté, et arrivant à un souvenir flatteur et

obligeant pour ceux à qui il s'adressait.

Charles X, au contraire, ne parlait jamais des guerres de l'Empire.

Le maréchal Marmont, appelé souvent à faire sa partie de whist,

s'amusait parfois à rappeler les anniversaires d'actions brillantes

pour les armées françaises. Le Roi ne manquait pas alors de les

disputer avec aigreur, les replaçant sous l'aspect présenté par les

bulletins qu'il avait lus à l'étranger; et, lorsque le maréchal ou

tout autre insistait pour rétablir les faits faussement placés dans

son esprit, il témoignait beaucoup d'humeur et de mécontentement. Son

partenaire s'en ressentait. Il était très mauvais joueur.

En montant sur le trône, il déclara que les reproches du Roi avaient

trop d'importance pour être prodigués à l'occasion d'une carte et

qu'il ne se fâcherait plus. Mais Charles X n'était pas de ces gens qui

se contraignent. Il avait beaucoup d'entêtement parce qu'il était

inéclairable, mais nulle force de caractère. Après s'être gêné pendant

quelques semaines, le vieil homme prit le dessus et les colères firent

explosion. Il en était fâché, même un peu honteux, et n'aimait pas que

la galerie fût nombreuse.

Il faisait habituellement sa partie chez madame la Dauphine; il ne s'y

trouvait guère que les hommes qui jouaient avec lui. Ceux-là n'étaient

pas empressés de répéter les paroles désobligeantes qui échappaient au

Roi dans ses vivacités parce qu'ils savaient que leur tour pouvait

arriver le lendemain. Il y avait quelquefois pourtant des scènes si

comiques qu'elles transpiraient au dehors. Je me rappelle, entre

autres, qu'un soir le Roi, après mille injures, appela monsieur de

Vérac une _coquecigrue_.

Monsieur de Vérac, rouge de colère, se leva tout droit et répondit

très haut:

«Non, sire, je ne suis pas une _coquecigrue_.»

Le Roi, très en colère aussi, reprit en haussant la voix:

«Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c'est qu'une _coquecigrue_?

--Non, sire, je ne sais pas ce que c'est qu'une _coquecigrue_.

--Eh bien, monsieur, ni moi non plus!»

Madame la Dauphine ne put retenir un éclat de rire auquel le Roi se

joignit, et toute l'assemblée y prit part.

Monsieur le Dauphin jouait aux échecs et se retirait de très bonne

heure dans la chambre de madame la Dauphine dont alors on fermait les

portes.

La princesse restait à faire de la tapisserie. Elle invitait chaque

jour deux ou trois dames de sa maison, ou de celle de son mari, pour

cette soirée où on se rendait très parée. La faveur de ma belle-soeur

l'y faisait appeler un peu plus souvent que les autres; les dames de

service n'y assistaient pas de droit, il fallait qu'on le leur eût

dit.

Madame la Dauphine n'était pas aimable pour ses dames et ne leur

accordait aucune familiarité.

Madame la duchesse de Berry venait, de temps en temps, chez madame la

Dauphine. Elle faisait la partie du Roi et n'était pas moins grondée

que les autres. Cette espèce de Cour se tenait parfois chez elle et

était alors un peu plus nombreuse. Pendant les absences de madame la

Dauphine, le Roi faisait sa partie chez madame la duchesse de Berry.

À Saint-Cloud, on se réunissait dans le salon du Roi. Ce genre de vie

a continué, sans que rien y apportât le moindre changement, jusqu'au

31 juillet 1830 inclusivement.

L'existence de madame la duchesse de Berry ne partageait pas la

monotonie de celle des autres princes. Dès longtemps elle avait

repoussé ses crêpes funèbres, et s'était jetée dans toutes les joies

où elle pouvait atteindre.

Son deuil avait été un prétexte pour s'entourer d'une Cour à part.

Elle avait eu soin de la choisir jeune et gaie. Le monument et la

fondation pieuse qu'elle élevait à Rosny, pour recevoir le coeur de

son mari, l'y avait attirée dans les premier temps de sa douleur. Les

courses fréquentes devinrent des séjours. Elle y reçut plus de monde;

elle se prêta à se laisser distraire et, bientôt, les voyages de Rosny

se trouvèrent des fêtes où l'on s'amusait beaucoup. Rien n'était plus

simple. Toutefois, je n'ai jamais pu me réconcilier au goût de la

princesse pour la chasse au fusil.

Madame de La Rochejaquelein le lui avait inspiré. Ces dames tiraient

des lapins, et, pour reconnaître ceux qu'elles avaient tués, elles

leurs coupaient un morceau d'oreille avec un petit poignard qu'elles

portaient à cet effet et mettaient ce bout dans la poitrine de leur

veste. À la rentrée au château, on faisait le compte de ces trophées

ensanglantés. Cela m'a toujours paru horrible.

Madame de La Rochejaquelein portait dans ces occasions un costume

presque masculin. Madame la duchesse de Berry, enchantée de ce

vêtement, fut arrêtée dans son zèle à l'imiter par la réponse sèche de

sa dame d'atour, la comtesse Juste de Noailles, qu'elle chargeait de

lui en faire faire un pareil:

«Madame fera mieux de s'adresser à un de ces messieurs; je n'entends

rien aux pantalons.» Ni madame de Noailles, ni madame de Reggio

n'étaient parmi les favorites de la princesse.

La malignité ne tarda guère à s'exercer sur la conduite de madame la

duchesse de Berry; mais, comme elle désignait monsieur de Mesnard, qui

avait trente ans de plus qu'elle et dont les assiduités étaient

motivées par la place de chevalier d'honneur qu'il occupait auprès

d'elle, le public, qui le tenait plutôt pour une espèce de mentor, ne

voulut rien croire des propos qui remplissaient la Cour.

Quant à la famille royale, elle était persuadée de l'extrême légèreté

de la conduite de la princesse. On a entendu fréquemment le Roi lui

faire des scènes de la dernière violence. Elle les attribuait à

l'influence de sa belle-soeur et leur mutuelle inimitié s'aggravait de

plus en plus.

La discorde s'était aussi emparée de l'intérieur du pavillon de

Marsan; madame de Gontaut et monsieur de Mesnard s'étaient disputé la

faveur de la princesse; mais le dernier l'avait emporté, et il on

résultait un refroidissement pour la gouvernante qui éloignait la mère

des enfants. Madame la duchesse de Berry s'en occupait très peu et ne

les voyait guère. Une rougeole assez grave de monsieur le duc de

Bordeaux, qui donnait quelque souci, ne changea rien à un voyage de

Rosny.

Le Roi et madame la Dauphine en ressentirent un mécontentement qu'ils

exprimèrent hautement; et cependant, ils auraient été les premiers à

trouver mauvais que la princesse fît valoir ses droits de mère, comme

primant ceux que l'étiquette attribuait à la gouvernante. Chaque jour,

celle-ci menait les enfants chez le Roi, à son réveil, et je ne pense

pas que madame la duchesse de Berry fût extrêmement ménagée dans ces

entrevues quotidiennes.

J'ai entendu raconter, dans le temps, que ses nombreuses inconvenances

prêtaient fort à la critique; mais, en outre que cela est peu

important, j'étais tout à fait en dehors du cercle où ce petit

commérage royal faisait événement, et j'en serais historien très

vulgaire.

J'ai toujours vu madame la duchesse de Berry également maussade et

pensionnaire. Le malheur ne lui avait rien appris sous ce rapport.

Je me rappelle qu'au dernier concert où j'assistai chez elle nous

rentrâmes dans son salon, une quarantaine de femmes restées après la

musique. Elle nous laissa nous ranger en rond autour de la chambre,

passa vingt minutes à chuchoter, rire et batifoler avec le comte de

Mesnard; puis, le prenant sous le bras, rentra dans son intérieur sans

avoir adressé un seul mot à aucune autre personne. On sortit un peu

impatienté de la sotte figure qu'on venait de faire; mais, pour mon

compte, j'étais persuadée que ce n'était que l'attitude d'une enfant

gâtée et point élevée.

Avec ces façons, qui déplaisaient extrêmement aux personnes appelées

de loin en loin à lui faire leur cour, madame la duchesse de Berry

était pourtant aimée de ses habitués. On lui trouvait de la bonhomie,

du naturel, de la gaieté et de l'esprit de trait.

Elle était bonne maîtresse et adorée à Rosny où elle faisait le bien

avec intelligence. Elle jouissait d'une certaine popularité parmi la

bourgeoisie de Paris. Son plus grand mérite consistait à différer du

reste de sa famille. Elle aimait les arts; elle allait au spectacle;

elle donnait des fêtes. Elle se promenait dans les rues; elle avait

des fantaisies et se les passait; elle entrait dans les boutiques.

Elle s'occupait de sa toilette, enfin elle mettait un peu de mouvement

à la Cour, et cela suffisait pour lui attirer l'affection de la classe

boutiquière. Celle des banquiers lui savait gré de paraître en public

et d'assister à tous les petits spectacles, sans aucune étiquette.

Elle aurait été moins disposée que madame la Dauphine à maintenir la

distinction des rangs.

Les artistes, qu'elle faisait travailler et dont elle appréciait les

ouvrages avec le tact intelligent d'une italienne, contribuaient aussi

à ses succès et la rendaient en quelque sorte populaire.

Monsieur de Villèle s'appuya de l'influence de monsieur le Dauphin

contre celle de la Congrégation dans une circonstance où le succès des

intrigues, ourdies par elle, aurait probablement hâté de quelques

années la catastrophe de 1830.

Elle voulait faire retrancher, dans le serment du sacre, les

expressions de fidélité à maintenir la Charte, sous prétexte que ce

pacte admettait la liberté des cultes.

Le Roi était fort disposé à faire cette restriction ostensiblement. Le

parti congréganiste du conseil l'approuvait et le clergé, avec le

nonce en tête, l'en conjurait. Monsieur de Villèle ne se faisait pas

d'illusion sur les conséquences d'une telle conduite; il eut recours à

monsieur le Dauphin. Celui-ci parvint à décider son père à renoncer à

ce dangereux projet. Mais ce ne fut pas sans peine. Toute la nuit qui

précéda la cérémonie se passa à faire et à discuter différentes

rédactions du serment.

Monsieur de Villèle ne savait pas lui-même laquelle serait adoptée au

dernier moment, tant la discussion avait été orageuse et la volonté du

Roi vacillante. On vit sa physionomie se dérider lorsque les mots de

fidélité à la Charte sortirent de la bouche royale.

Monsieur le Dauphin avait fait pencher la balance. Sa haute et

constante piété lui donnait quelque crédit auprès du Roi dans les

questions religieuses lorsque l'intrigue n'avait pas un temps prolongé

pour le combattre, et l'entrevue du père et du fils avait précédé

immédiatement la cérémonie; les conseillers jésuites avaient dû se

contenter d'exiger la restriction mentale.

Si la satisfaction de monsieur de Villèle fut visible, le

mécontentement du clergé et des hauts congréganistes ne fut pas

dissimulé; et le nonce recevait et rendait des visites de condoléance

avant la fin de la journée.

Suivant mes habitudes de paresse, je n'eus pas même la tentation

d'aller à Reims. Si j'avais cru que c'était, comme il est très

probable, la dernière apparition de la sainte Ampoule pour les Rois

très chrétiens, peut-être cela aurait-il stimulé ma curiosité. Malgré

la magnificence sous laquelle on avait cherché à masquer les mômeries,

cléricales et féodales, de la cérémonie, elles excitèrent la critique.

Charles X, en chemise de satin blanc, couché par terre pour recevoir

par sept ouvertures, ménagées dans ce vêtement, les attouchements de

l'huile sainte, ne se releva pas, pour la multitude, sanctifié comme

l'oint du Seigneur, mais bien un personnage ridiculisé par cette

cérémonie et amoindri aux yeux de la foule.

Les oiseaux, lâchés dans la cathédrale en signe d'émancipation, ne

furent que des volatiles incommodes; et personne ne pensa à crier:

«Noël, Noël.»

En revanche, lorsque le Roi, splendidement revêtu du manteau royal,

prononça le serment du haut du trône, que les portes du temple

s'ouvrirent à grand fracas, que les hérauts annoncèrent au peuple que

leur Roi était sacré, que les acclamations extérieures se joignirent

aux acclamations intérieures pour répondre, à la voix de ces hérauts,

par le cri universel de: _Vive le Roi_, l'impression fut très vive sur

tous les assistants.

Il y a toujours, dans les vieilles cérémonies, des usages pour qui le

temps a formé prescription, et d'autres qui répondent constamment aux

impressions générales. Le tact consiste à les discerner et l'esprit à

les choisir.

C'est ce que l'Empereur avait su distinguer. Son couronnement, très

solennel et très religieux, n'avait pourtant été accompagné d'aucune

de ces prostrations que les prétentions de l'Église réclament et que

l'esprit du siècle repousse. Je sais bien que les princes, en s'y

soumettant, pensent ne s'humilier que devant le Seigneur; mais le

prêtre paraît trop en évidence pour pouvoir être complètement mis de

côté dans des cérémonies où le sens mystique reste caché sous des

formes toutes matérielles.

Le Roi fit, au retour de Reims, une très magnifique entrée dans Paris.

Le cortège était superbe. Je le vis, par hasard, comme il revenait de

Notre-Dame aux Tuileries. Le Roi, dans une voiture à sept glaces,

était accompagné par son fils et les ducs d'Orléans et de Bourbon. Les

princesses d'Orléans se trouvaient dans le carrossé de madame la

Dauphine avec madame la duchesse de Berry. Les équipages de tous les

princes suivaient. Ceux de monsieur le duc d'Orléans étaient aussi

élégants que magnifiques.

Malgré cette pompe étalée par un temps superbe, nous remarquâmes que

le Roi était reçu avec beaucoup de froideur. Nous étions déjà loin des

acclamations de coeur qui l'avaient accueilli, quelques mois

auparavant, sous les intempéries d'une pluie battante.

Les ministres, les ambassadeurs, la ville de Paris, donnèrent

successivement des fêtes auxquelles la famille royale assista et qui,

dit-on, furent fort belles et fort bien ordonnées. Je n'en vis aucune.

J'étais établie à la campagne et peu disposée à me déranger pour un

bal.

Le Roi eut assez de succès à l'Hôtel de Ville. Il sait

merveilleusement allier la dignité à la bonhomie, et partout il est

toujours parfaitement gracieux. Avec ces qualités, un souverain ne

peut que réussir dans une fête de bourgeoisie.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 21 / 106 题