(Tiré de l'Encyclopédie Canadienne.)
Un jour le Grand-Esprit s'ennuyait au-dessus des nuages, Dans le monde
des esprits, parce que, depuis longtems, il n'était venu sur la terre,
et qu'il ne savait pas ce qu'étaient devenus les créatures sorties de
ses mains créatrices. Le Grand Manitou est bon et puissant; il avait
fait la lune, le soleil, les étoiles, la terre, les plantes, les bêtes,
pour qu'ils fussent heureux; mais il se défiait de l'esprit noir, qui
n'aime que le mal.
Pour s'assurer par ses yeux de la vérité, il descendit sur la terre, au
bord d'un étant; il vit dans les ondes transparentes une carpe qui se
promenait sur le sable doré. Aussitôt il se change en carpe, et se
laisse glisser dans l'eau.
Eh bien! ma chère amie, dit-il à la carpe, tu dois être très heureuse
ici, car les eaux que tu habites sont limpides, et tu trouves
abondamment de vermisseaux pour vivre.
Moi heureuse! répondit la carpe; eh! comment pourrais-je l'être quand je
vois sans cesse à ma poursuite le rochet prêt à me dévorer?
Manitou poussa un soupir, et sortit de l'eau. Il aperçut un bison qui
paissait dans une savane: il se changea en bison, et l'aborda.
Mon ami, lui dit-il, tu dois être heureux, car tu habites une savane où
l'herbe tendre te vient jusques au ventre, et tu es assez fort pour te
défendre de tes ennemis.
Comment serais-je heureux, répondit-il, quand mes yeux sont constamment
tournés vers la forêt, pour en voir sortir avec fracas le mammouth,
géant qui se précipite sur mes frères et les dévore?
Manitou soupira, et entra dans la forêt, où il rencontra un écureuil. Il
se changea en écureuil, et grimpa sur l'arbre où le petit animal avait
établi son nid.
Tu dois être heureux ici, car tu trouves en abondance les fruits dont tu
te nourries, et ton agilité te sauve des bêtes féroces.
Comment serais-je heureux quand les arbres défeuillés sont couvert de
frimats, et que la volverenne ou le lynx viennent dévorer ma famille
jusque sur les arbres les plus élevés?
Manitou suivit le bord du fleuve. Il vit une vache marine paissant
l'herbe du rivage, en portant son petit dans ses bras.
Tu dois être heureuse, car tu aimes ton enfant, et tu en es aimée.
Je serais moins malheureuse, répondit la vache marine, si les linxs, les
volverennes, les loups et cent autres animaux carnassiers n'étaient sans
cesse cachés dans les joncs pour surprendre mes enfans. L'hiver, quand
les glaces renferment le fleuve, puis-je prendre mon malheur en
patience?
Manitou devint triste. Il se disposait à remonter vers le ciel,
lorsqu'il aperçut plusieurs animaux fort occupés dans la petite île d'un
lac: c'étaient des castors. Il se changea en castor, s'approcha d'eux,
et leur dit:
Eh bien! vous êtes sans doute malheureux aussi vous autres, car je vous
vois obligés de travailler pour vous faire des cabanes qui vous abritent
contre l'intempérie des saisons.
Nous malheureux! dit un de la troupe, pas du tout; car le Grand-Esprit
nous a doués de sagesse et de prudence.
Manitou fut consolé et dit: puisque la sagesse et la prudence font le
bonheur, je veux faire des créatures tout-à-fait heureuses. Alors il
agrandit la cabane des castors, changea ceux-ci en hommes, augmenta leur
dose de sagesse et de prudence, leur apprit à chasser les ours et les
élans, et leur dit: allez. Ensuite Manitou remonta dans le monde des
esprits, et dit: je suis content, car j'ai bien fait ce que j'ai fait.
----