«Mais que devins-je, hélas! quand, au lieu de Tancrède,
«Il amène à l'autel, quel changement affreux!
«Le détestable Osmond pour recevoir mes voeux!»
Tancrède et Sigismonde.
Une longue pratique dans l'art de la dissimulation avait donné à
M. Vere un empire absolu sur ses traits, ses discours et ses
gestes; sa démarche même était calculée pour tromper. En quittant
ses deux amis pour se rendre chez sa fille, son pas ferme et
alerte annonçait un homme occupé d'une affaire importante, mais
dont le succès ne lui semble pas douteux. À peine jugea-t-il que
ceux qu'il venait de quitter ne pouvaient plus l'entendre, qu'il
ne s'avança plus que d'un pas lent et irrésolu, en harmonie avec
ses craintes et son inquiétude. Enfin il s'arrêta dans une
anti-chambre pour recueillir ses idées et préparer son plan
d'argumentation.
--A quel dilemme plus embarrassant fut jamais réduit un
malheureux? se dit-il.--Si nous nous divisions, je ne puis mettre
en doute que le gouvernement ne me sacrifie comme le premier
moteur de l'insurrection. Supposons même que je parvienne à sauver
ma tête par une prompte soumission, je n'en suis pas moins perdu
sans ressource. J'ai rompu avec Ratcliffe, et je n'ai à espérer de
ce côté que des insultes et des persécutions. Il faudra donc que
je vive dans l'indigence et dans le déshonneur, méprisé des deux
partis que j'aurai trahis tour-à-tour! Cette idée n'est pas
supportable; et cependant je n'ai à choisir qu'entre cette
destinée et la honte de l'échafaud, à moins que Mareschal et sir
Frédéric ne continuent à faire cause commune avec moi. Pour cela
il faut que ma fille épouse l'un ce soir, et j'ai promis à l'autre
de ne pas employer la violence. Il faut donc que je la décide à
recevoir la main d'un homme qu'elle n'aime pas, dans un délai
qu'elle trouverait trop court pour se déterminer à devenir
l'épouse de celui qui aurait sa gagner son affection. Mais je dois
compter sur sa générosité romanesque, et je n'ai besoin que de la
mettre en jeu, en peignant de sombres couleurs les suites
probables de sa désobéissance.
Après avoir fait ces réflexions, il entra dans l'appartement de sa
fille, bien préparé au rôle qu'il allait jouer. Quoique égoïste et
ambitieux, son coeur n'était pas entièrement fermé à la tendresse
paternelle, et il sentit quelques remords de la duplicité avec
laquelle il allait abuser de l'amour filial d'Isabelle; mais il
les apaisa en songeant qu'après tout il procurait à sa fille un
mariage avantageux; et l'idée qu'il était perdu s'il n'y pouvait
réussir acheva de dissiper ses scrupules.
Il trouva sa fille assise près d'une des fenêtres de sa chambre,
la tête appuyée sur une main; elle sommeillait ou était plongée
dans de si profondes réflexions, qu'elle ne l'entendit pas entrer.
Il donna à sa physionomie, une expression de chagrin et
d'attendrissement, s'assit auprès d'elle, et ne l'avertit de son
arrivée que par un profond soupir qu'il poussa en lui serrant la
main.
--Mon père! s'écria Isabelle en tressaillant, d'un ton qui
annonçait en même temps la surprise, la crainte et la tendresse.
--Oui, ma fille, votre malheureux père, qui vient les larmes aux
yeux vous demander pardon d'une injure dont son affection l'a
rendu coupable envers vous, et vous faire ses adieux pour
toujours.
--Une injure, mon père! Vos adieux! Que voulez-vous dire?
--Dites-moi d'abord, Isabelle, si vous n'avez pas quelque soupçon
que l'étrange événement qui vous est arrivé hier matin n'ait eu
lieu que par mes ordres?
--Par... vos ordres... mon père dit Isabelle en bégayant, car la
honte et la crainte l'empêchaient d'avouer que cette idée s'était,
présentée plus d'une fois à son esprit; idée humiliante et si peu
naturelle de la part d'une fille.
--Vous hésitez à me répondre; et vous me confirmez par là dans
l'opinion que j'avais conçue. Il me reste donc la tâche pénible de
vous avouer que vous ne vous trompez pas. Mais avant de condamner
trop rigoureusement votre père, écoutez les motifs de sa conduite.
Dans un jour de malheur, je prêtai l'oreille aux propositions que
me fit sir Frédéric Langley, étant bien loin de croire que vous
puissiez avoir la moindre objection contre un mariage qui vous
était avantageux a tous égards: dans un instant plus fatal encore,
je pris, de concert avec lui, des mesures pour rétablir notre
monarque banni sur son trône, et rendre à l'Écosse son
indépendance; et maintenant ma vie est entre ses mains.
--Votre vie, mon père! dit Isabelle ayant à peine la force de
parler.
--Oui, Isabelle, la vie de, celui à qui vous devez la vôtre. Je
dois rendre justice à Langley: ses menaces, ses fureurs n'ont
d'autre cause que la passion qu'il a conçue pour vous; mais
lorsque je vis que vous ne partagiez pas ses sentiments, je ne
trouvai d'autre moyen pour me tirer d'embarras, que de vous
soustraire à ses yeux pour quelque temps. J'avais donc formé le
projet de vous envoyer passer quelques mois dans le couvent de
votre tante à Paris; et, pour que sir Frédéric ne pût me
soupçonner, j'avais imaginé ce prétendu enlèvement par de
soi-disant brigands. Le hasard, et un concours de circonstances
malheureuses, ont rompu toutes mes mesures eu vous tirant de
l'asile momentané que je vous avais assuré. Ma dernière ressource
est de vous faire partir du château avec M. Ratcliffe, qui va le
quitter ce soir même; après quoi je saurai subir ma destinée.
--Bon Dieu! est-il possible? Oh! mon père, s'écria
douloureusement Isabelle, pourquoi ai-je été délivrée? pourquoi ne
m'avoir pas fait connaître vos projets?
--Pourquoi? Réfléchissez un instant, ma, fille. J'avais désiré
votre union avec sir Frédéric, parce que je croyais qu'elle devait
assurer votre bonheur. J'avais approuvé sa recherche, je lui avais
promis de l'appuyer de tout mon pouvoir; devais-je lui nuire dans
votre esprit, en vous disant que sa passion, portée au-delà des
bornes de la raison, ne me laissait d'autre alternative que de
sacrifier le père ou la fille? Mais mon parti est pris. Mareschal
et moi nous sommes décidés à périr avec courage, et il ne me reste
qu'à vous faire partir sous bonne escorte.
--Juste ciel! et n'y a-t-il donc aucun remède à ces moyens
extrêmes?
--Aucun, mon enfant, reprit M. Vere avec douleur; un seul, peut-être;
mais vous ne voudriez pas me le voir employer, celui de dénoncer
nos amis, d'être le premier à les trahir.
--Non, jamais! s'écria Isabelle avec horreur: mais ne peut-on, à
force de larmes, de prières... Je veux me jeter aux pieds de sir
Frédéric, implorer sa pitié.
--Ce serait vous dégrader inutilement. Il a pris sa résolution;
il n'en changerait qu'à une condition, et cette condition vous ne
l'apprendrez jamais de la bouche de votre père.
--Quelle est-elle; mon père? dites-le moi, je vous en conjure.
Que peut-il demander que nous ne devions lui accorder pour
prévenir les malheurs dont nous sommes menacés?
--Vous ne la connaîtrez, Isabelle, dit Ellieslaw d'un ton
solennel, que lorsque la tête de votre père sera tombée sur un
échafaud. Alors peut-être vous apprendrez par quel sacrifice il
était encore possible de le sauver.
--Et pourquoi ne pas m'en instruire de suite? Croyez-vous que je
ne ferais pas avec joie le sacrifice de toute ma fortune pour vous
sauver? Voulez-vous dévouer au désespoir et aux remords le reste
de ma vie, quand j'apprendrai qu'il existait un moyen d'assurer
vos jours, et que je ne l'ai pas employé?
--Hé bien! ma fille, dit Ellieslaw, comme vaincu par ses
instances, apprenez donc ce que j'avais résolu de couvrir d'un
silence éternel. Sachez que le seul moyen de le désarmer est de
consentir à l'épouser ce soir même, avant minuit.
--Ce soir, mon père!... épouser un tel homme!... un homme! c'est
un monstre! vouloir obtenir la main d'une fille en menaçant les
jours de son père!.... c'est impossible!
--Vous avez raison, mon enfant, c'est impossible: je n'ai ni le
droit ni le désir de vous demander un tel sacrifice. Il est
d'ailleurs dans le cours de la nature qu'un vieillard meure et
soit oublié, que ses enfants lui survivent et soient heureux.
--Moi, je verrais mourir mon père, quand j'aurais pu le
sauver!.... Mais, non, non, mon père, c'est une chose impossible.
Quelque mauvaise opinion que j'aie de sir Frédéric, je ne puis le
croire si scélérat. Vous croyez me rendre heureuse en me donnant à
lui, et tout ce que vous venez de me dire n'est qu'une ruse pour
obtenir mon consentement.
--Quoi! dit Ellieslaw d'un ton où l'autorité blessée semblait le
disputer à la tendresse d'un père, ma fille me soupçonne
d'inventer une fable pour influencer ses sentiments!... Mais je
dois encore supporter cette nouvelle épreuve. Je veux bien même
descendre jusqu'à me justifier... Vous connaissez l'honneur
inflexible de notre cousin Mareschal; faites attention à ce que je
vais lui écrire, et vous jugerez par sa réponse si les périls qui
nous menacent sont moins grands que je ne vous les ai représentés,
et si j'ai à me reprocher d'avoir rien négligé pour les détourner.
Il s'assit, écrivit quelques lignes à la hâte, et remit son billet
à Isabelle, qui lut ce qui suit: