CHAPITRE XII

«On la cherche partout. Ne pourriez-vous nous dire,

«Ami, par quel chemin on a pu la conduire?»

Le lendemain, peut-être pour sauver les apparences, on se mit de

nouveau à la recherche des ravisseurs de miss Isabelle, mais sans

plus de succès que la veille; et l'on reprit, sur le soir, le

chemin du château d'Ellieslaw.

--Il est bien singulier, dit Mareschal à Ratcliffe, que quatre

hommes à cheval, emmenant une femme, aient pu traverser le pays

sans laisser aucune trace de leur passage, sans que personne les

ait vus ni rencontrés. On croirait qu'ils ont voyagé par air, ou

sous quelque voûte souterraine.

--On arrive quelquefois à la connaissance de ce qui est, dit

M. Ratcliffe, en découvrant ce qui n'est pas. Nous avons battu la

campagne, parcouru toutes les routes, tous les sentiers qui

avoisinent le château. Il n'y a qu'un seul point que, nous n'ayons

pas visité, c'est un mauvais chemin à travers les marais, et qui

conduit à Westburnflat.

--Et pourquoi n'y pas aller?

--M. Vere répondrait mieux que moi à cette question, dit

sèchement M. Ratcliffe.

Mareschal se tournant aussitôt vers Ellieslaw:--Monsieur, lui

dit-il, on m'assure qu'il y a encore un passage que nous n'avons

pas examiné, celui qui conduit à Westburnflat.

--Oh! dit sir Frédéric en riant, je connais parfaitement le

propriétaire de la tour de Westburnflat. C'est un homme qui ne

fait pas une grande différence entre ce qui est à lui et ce qui

appartient à ses voisins; mais très fidèle à ses principes

d'ailleurs, il se garderait bien de toucher à rien de ce qui

appartient à Ellieslaw.

--D'ailleurs, dit Ellieslaw en souriant mystérieusement, il a eu

bien d'autre fil à retordre la nuit dernière. N'avez-vous pas

entendu dire qu'on a brûlé la ferme d'Hobby Elliot d'Heugh-Foot,

parce qu'il a refusé de livrer ses armes à quelques braves gens

qui veulent faire un mouvement en faveur du roi?

Toute la compagnie sourit en entendant parler d'un exploit qui

cadrait si bien avec ses vues.

--Je crois que nous aurions à nous reprocher une négligence

coupable, dit Mareschal, si nous ne faisions pas quelques

recherches de ce côté.

On ne pouvait faire aucune objection raisonnable à cette

proposition, et l'on marcha vers Westburnflat.

A peine avaient-ils pris cette direction, qu'ils aperçurent

quelques cavaliers qui s'avançaient vers eux.

--Voici Earncliff, dit Mareschal, je reconnais son beau cheval

bai, qui a une étoile sur le front.

--Ma fille est avec lui, s'écria Ellieslaw avec fureur.--Hé

bien! messieurs, mes soupçons étaient-ils justes! Messieurs, mes

amis, aidez-moi à l'arracher des mains de ce ravisseur.

Il tira son épée; sir Frédéric en fit autant, et quelques-uns de

leurs amis les imitèrent; mais le plus grand nombre hésitait.

--Un instant! s'écria Mareschal Wells en se jetant devant eux.

Vous voyez qu'ils avancent paisiblement, qu'ils ne cherchent pas à

nous éviter, attendons qu'ils nous donnent quelques détails sur

cette affaire mystérieuse. Si miss Vere a souffert la moindre

insulte, si Earnscliff l'a véritablement enlevée, croyez que je

serai le premier à la venger.

--Vos doutes me blessent, Mareschal, dit Ellieslaw, vous êtes le

dernier de qui j'aurais attendu un tel discours.

--Vous vous faites tort à vous-même par votre violence,

Ellieslaw, quoique la cause puisse vous rendre excusable.

A ces mots Mareschal s'avança à la tête de la troupe, et d'un son

de voix éclatant il s'écria:--Monsieur Earnscliff, on vous

accuse d'avoir enlevé la dame que vous accompagnez, et nous sommes

ici pour la venger et pour punir ceux qui ont osé l'injurier.

--Et qui le ferait plus volontiers que moi, monsieur Mareschal,

répondit Earnscliff avec hauteur; moi qui ai eu le bonheur de la

délivrer ce matin de la prison où on la retenait, et qui la

reconduisais en ce moment chez son père?

--La chose est-elle ainsi, miss Vere? dit Mareschal.

--Oui, vraiment, répondit aussitôt Isabelle; j'ai été enlevée par

des misérables dont je ne connais ni la personne ni les

intentions, et, j'ai été remise en liberté, grâce à l'intervention

de monsieur Earnscliff et de ces braves gens.

--Mais par qui et pourquoi cet enlèvement a-t-il été fait?

s'écria Mareschal: ne connaissez-vous pas l'endroit où l'on vous a

conduite? Earnscliff, où avez-vous trouvé miss Vere?

Avant qu'on eût pu répondre à aucune de ces questions, Ellieslaw

survint, et rompit la conférence.

--Quand je connaîtrai parfaitement, dit-il, toute l'étendue de

mes obligations envers monsieur Earnscliff, il peut compter sur

une reconnaissance proportionnée. En attendant, je le remercie

d'avoir remis ma fille entre les mains de son protecteur naturel.

Et en même temps il saisit la bride du cheval d'Isabelle, fit une

légère inclination de tête à Earnscliff, et reprit avec sa fille

le chemin de son château. Il s'écarta du reste de la compagnie,

parut engagé dans une conversation très vive avec Isabelle; et ses

amis, voyant qu'il semblait désirer être seul avec elle, ne les

interrompirent pas jusqu'à leur arrivée.

A l'instant où les amis de M. Ellieslaw saluaient Earnscliff pour

se retirer, celui-ci, peu satisfait de la conduite du père

d'Isabelle, s'écria:--Messieurs, quoique ma conscience me rende

le témoignage que rien dans ma conduite ne peut donner lieu à un

tel soupçon, je m'aperçois que M. Ellieslaw paraît croire que j'ai

eu quelque part à l'enlèvement de sa fille; faites attention, je

vous prie, que je le nie formellement; et quoique je puisse

pardonner à l'égarement d'un père dans un pareil moment, si

quelqu'un de vous, ajouta-t-il en fixant les yeux sur sir Frédéric

Langley, pense que mon désaveu, l'assertion de miss Vere et le

témoignage de mes amis ne suffisent pas pour ma justification, je

serai heureux, très heureux de pouvoir me disculper par tous les

moyens qui conviennent à un homme qui tient à son honneur plus

qu'à sa vie.

--Et je lui servirai de second, s'écria Simon d'Hackburn: ainsi

qu'il s'en présente deux de vous, gentilshommes ou non, je m'en

moque.

--Quel est, dit sir Frédéric, ce manant qui prétend se mêler des

querelles de ses supérieurs?

--C'est un manant qui ne doit rien à personne, répliqua Simon, et

qui ne reconnaît pour supérieurs que son roi et le laird sur les

terres duquel il vit.

--Allons, messieurs, allons, dit Mareschal, point de querelles,

de grâce! Monsieur Earnscliff, nous n'avons pas la même façon de

penser sur tous les points; nous pouvons nous trouver opposés,

même ennemis: mais si la fortune le veut ainsi, je suis persuadé

que nous n'en conserverons pas moins les égards et l'estime que

nous nous devons mutuellement. Je suis convaincu que vous êtes

aussi innocent de l'enlèvement de ma cousine que je le suis

moi-même, et dès qu'Ellieslaw sera remis de l'agitation bien

naturelle que cet événement lui a occasionnée, il s'empressera de

reconnaître le service important que vous lui avez rendu.

--J'ai trouvé ma récompense dans le plaisir d'être utile à votre

cousine, dit Earnscliff; mais je vois que votre compagnie est déjà

dans l'allée du château d'Ellieslaw.--Saluant alors Mareschal

avec politesse, et ses compagnons d'un air d'indifférence, il prit

la route qui conduisait à Heugh-Foot, voulant se concerter avec

hobby sur les moyens à employer pour découvrir Grâce Armstrong, ne

sachant pas qu'elle lui eût déjà été rendue.

--C'est, sur mon âme, un brave et aimable jeune homme, dit

Mareschal à ses compagnons; j'étais presque de sa force à la balle

quand nous étions au collège, et nous aurons peut-être bientôt

l'occasion de nous mesurer à un jeu plus sérieux.

--Je crois, dit sir Frédéric, que nous avons eu grand tort de ne

pas le désarmer ainsi que ses compagnons. Vous verrez qu'il sera

un des chefs du parti Whig.

--Pouvez-vous parler ainsi, sir Frédéric? s'écria Mareschal;

croyez-vous qu'Ellieslaw pût consentir à ce qu'on fît un pareil

outrage, sur, ses terres, à un homme qui s'y présente pour lui

ramener sa fille? Et, quand il y consentirait, pensez-vous que

moi, que ces messieurs, nous voudrions nous déshonorer, en restant

spectateurs tranquilles d'une telle indignité? Non, non. La

vieille Écosse et la loyauté! voilà mon cri de ralliement. Quand

l'épée sera tirée, je sais comment il faut s'en servir; mais, tant

qu'elle reste dans le fourreau, nous devons nous conduire en

gentilshommes et en bons voisins.

Ils arrivèrent enfin au château. Ellieslaw y était depuis quelques

instants, et les attendait dans la cour.

--Comment se trouve miss Vere? s'écria vivement M. Mareschal;

vous a-t-elle donné des détails sur son enlèvement.

--Elle s'est retirée dans son appartement très fatiguée. Je ne

puis attendre d'elle beaucoup de lumière sur cette aventure, avant

que le repos ait rétabli le calme dans son esprit. Je ne vous en

suis pas moins obligé, mon cher Mareschal, ainsi qu'à Mes autres

amis, de l'intérêt que vous voulez bien y prendre. Mais, dans ce

moment, je dois oublier que je suis père, pour me souvenir que je

suis citoyen. Vous savez que c'est aujourd'hui que nous devons

prendre un parti décisif. Le temps s'écoule, nos amis arrivent;

j'attends, non seulement les principaux chefs, mais même ceux que

nous sommes obligés d'employer en sous-ordre. Nous n'avons plus

que quelques instants pour achever nos préparatifs. Voyez ces

lettres, Marchie (c'était l'abréviation familière du nom de

Mareschal, et par laquelle ses amis le désignaient). Dans le

Lothian, dans tout l'ouest, on n'attend que le signal. Les blés

sont mûrs, il ne s'agit plus que de réunir les moissonneurs.

--De tout mon coeur! dit Mareschal, mettons-nous vite à

l'ouvrage.

Sir Frédéric restait sérieux et déconcerté.

--Voulez-vous me suivre à l'écart un instant? dit Ellieslaw au

sombre baronnet. J'ai à vous apprendre une nouvelle qui vous fera

plaisir.

Il l'emmena dans son cabinet; chacun se dispersa, et Mareschal se

trouva seul avec Ratcliffe.

--Ainsi donc, lui dit celui-ci, les gens qui partagent vos

opinions politiques croient la chute du gouvernement si certaine,

qu'ils ne daignent plus couvrir leurs manoeuvres du voile du

mystère?

--Ma foi, monsieur ratcliffe, il se peut que les sentiments et

les actions de vos amis aient besoin de se couvrir d'un voile.

Quant à moi, j'aime que ma conduite soit au grand jour.

--Et se peut-il que vous qui, malgré votre caractère ardent et

irréfléchi (pardon, monsieur Mareschal, mais je suis un homme

franc), vous qui, malgré ces défauts naturels, possédez du bon

sens et de l'instruction, vous soyez assez insensé pour vous

engager dans une telle entreprise? Comment se trouve votre tête,

quand vous assistez à ces conférences dangereuses?

--Pas aussi assurée sur mes épaules que s'il s'agissait d'une

partie de chasse. Je n'ai pas tout-à-fait le sang-froid de mon

cousin Ellieslaw, qui parle d'une conspiration comme d'un bal, et

qui perd et retrouve une fille charmante avec plus d'indifférence

que moi si je perdais et retrouvais un chien de chasse. Je ne suis

pas assez aveugle, et je n'ai pas contre le gouvernement une haine

assez invétérée pour ne pas voir tout le danger de notre

entreprise.

--Pourquoi donc vouloir vous y exposer?

--Pourquoi? c'est que j'aime ce pauvre roi détrôné de tout mon

coeur, c'est que mon père a combattu à Killicankie (Sous le

vicomte de Dundee, en faveur des Stuarts); c'est que je meurs

d'envie de voir punir les coquins de courtisans qui ont vendu la

liberté de l'Écosse, dont la couronne a été si long-temps

indépendante.

--Et pour courir après de telles chimères, vous allez allumer une

guerre civile, et vous plonger vous-même dans de cruels embarras?

--Oh! je ne réfléchis pas trop sur tout cela; et, quoi qu'il

puisse arriver, mieux vaut aujourd'hui que demain, demain que dans

un mois.--Oh! je sais bien qu'il en faudra finir par là;--plus

tôt que plus tard! L'événement ne me trouvera jamais plus jeune,

comme disent nos Ecossais; et, quant à la potence, comme dit aussi

Falstaff, j'y figurerai tout aussi bien qu'un autre. Vous savez la

finale de la vieille ballade:

Notre homme s'en fut gaîment

Subir sa sentence,

Qu'on le vit danser, en chantant,

Sous la potence.

--J'en suis fâché pour vous, monsieur Mareschal, lui dit son

grave conseiller.

--Je vous en suis bien obligé, monsieur Ratcliffe; mais ne jugez

pas de l'entreprise par mes folies. Il y a des têtes plus sages

que la mienne qui s'en mêlent.

--Ces têtes-là peuvent fort bien n'être pas plus solides sur

leurs épaules, reprit M. Ratcliffe avec le ton d'un ami qui

conseille la prudence.

--Peut-être: mais vive la joie! et, de peur de me laisser aller à

la mélancolie avec vous, adieu jusqu'au dîner, monsieur Ratcliffe;

vous verrez que la peur ne m'ôte pas l'appétit.

Le nain noir · 第 15 / 24 题