«On la cherche partout. Ne pourriez-vous nous dire,
«Ami, par quel chemin on a pu la conduire?»
Le lendemain, peut-être pour sauver les apparences, on se mit de
nouveau à la recherche des ravisseurs de miss Isabelle, mais sans
plus de succès que la veille; et l'on reprit, sur le soir, le
chemin du château d'Ellieslaw.
--Il est bien singulier, dit Mareschal à Ratcliffe, que quatre
hommes à cheval, emmenant une femme, aient pu traverser le pays
sans laisser aucune trace de leur passage, sans que personne les
ait vus ni rencontrés. On croirait qu'ils ont voyagé par air, ou
sous quelque voûte souterraine.
--On arrive quelquefois à la connaissance de ce qui est, dit
M. Ratcliffe, en découvrant ce qui n'est pas. Nous avons battu la
campagne, parcouru toutes les routes, tous les sentiers qui
avoisinent le château. Il n'y a qu'un seul point que, nous n'ayons
pas visité, c'est un mauvais chemin à travers les marais, et qui
conduit à Westburnflat.
--Et pourquoi n'y pas aller?
--M. Vere répondrait mieux que moi à cette question, dit
sèchement M. Ratcliffe.
Mareschal se tournant aussitôt vers Ellieslaw:--Monsieur, lui
dit-il, on m'assure qu'il y a encore un passage que nous n'avons
pas examiné, celui qui conduit à Westburnflat.
--Oh! dit sir Frédéric en riant, je connais parfaitement le
propriétaire de la tour de Westburnflat. C'est un homme qui ne
fait pas une grande différence entre ce qui est à lui et ce qui
appartient à ses voisins; mais très fidèle à ses principes
d'ailleurs, il se garderait bien de toucher à rien de ce qui
appartient à Ellieslaw.
--D'ailleurs, dit Ellieslaw en souriant mystérieusement, il a eu
bien d'autre fil à retordre la nuit dernière. N'avez-vous pas
entendu dire qu'on a brûlé la ferme d'Hobby Elliot d'Heugh-Foot,
parce qu'il a refusé de livrer ses armes à quelques braves gens
qui veulent faire un mouvement en faveur du roi?
Toute la compagnie sourit en entendant parler d'un exploit qui
cadrait si bien avec ses vues.
--Je crois que nous aurions à nous reprocher une négligence
coupable, dit Mareschal, si nous ne faisions pas quelques
recherches de ce côté.
On ne pouvait faire aucune objection raisonnable à cette
proposition, et l'on marcha vers Westburnflat.
A peine avaient-ils pris cette direction, qu'ils aperçurent
quelques cavaliers qui s'avançaient vers eux.
--Voici Earncliff, dit Mareschal, je reconnais son beau cheval
bai, qui a une étoile sur le front.
--Ma fille est avec lui, s'écria Ellieslaw avec fureur.--Hé
bien! messieurs, mes soupçons étaient-ils justes! Messieurs, mes
amis, aidez-moi à l'arracher des mains de ce ravisseur.
Il tira son épée; sir Frédéric en fit autant, et quelques-uns de
leurs amis les imitèrent; mais le plus grand nombre hésitait.
--Un instant! s'écria Mareschal Wells en se jetant devant eux.
Vous voyez qu'ils avancent paisiblement, qu'ils ne cherchent pas à
nous éviter, attendons qu'ils nous donnent quelques détails sur
cette affaire mystérieuse. Si miss Vere a souffert la moindre
insulte, si Earnscliff l'a véritablement enlevée, croyez que je
serai le premier à la venger.
--Vos doutes me blessent, Mareschal, dit Ellieslaw, vous êtes le
dernier de qui j'aurais attendu un tel discours.
--Vous vous faites tort à vous-même par votre violence,
Ellieslaw, quoique la cause puisse vous rendre excusable.
A ces mots Mareschal s'avança à la tête de la troupe, et d'un son
de voix éclatant il s'écria:--Monsieur Earnscliff, on vous
accuse d'avoir enlevé la dame que vous accompagnez, et nous sommes
ici pour la venger et pour punir ceux qui ont osé l'injurier.
--Et qui le ferait plus volontiers que moi, monsieur Mareschal,
répondit Earnscliff avec hauteur; moi qui ai eu le bonheur de la
délivrer ce matin de la prison où on la retenait, et qui la
reconduisais en ce moment chez son père?
--La chose est-elle ainsi, miss Vere? dit Mareschal.
--Oui, vraiment, répondit aussitôt Isabelle; j'ai été enlevée par
des misérables dont je ne connais ni la personne ni les
intentions, et, j'ai été remise en liberté, grâce à l'intervention
de monsieur Earnscliff et de ces braves gens.
--Mais par qui et pourquoi cet enlèvement a-t-il été fait?
s'écria Mareschal: ne connaissez-vous pas l'endroit où l'on vous a
conduite? Earnscliff, où avez-vous trouvé miss Vere?
Avant qu'on eût pu répondre à aucune de ces questions, Ellieslaw
survint, et rompit la conférence.
--Quand je connaîtrai parfaitement, dit-il, toute l'étendue de
mes obligations envers monsieur Earnscliff, il peut compter sur
une reconnaissance proportionnée. En attendant, je le remercie
d'avoir remis ma fille entre les mains de son protecteur naturel.
Et en même temps il saisit la bride du cheval d'Isabelle, fit une
légère inclination de tête à Earnscliff, et reprit avec sa fille
le chemin de son château. Il s'écarta du reste de la compagnie,
parut engagé dans une conversation très vive avec Isabelle; et ses
amis, voyant qu'il semblait désirer être seul avec elle, ne les
interrompirent pas jusqu'à leur arrivée.
A l'instant où les amis de M. Ellieslaw saluaient Earnscliff pour
se retirer, celui-ci, peu satisfait de la conduite du père
d'Isabelle, s'écria:--Messieurs, quoique ma conscience me rende
le témoignage que rien dans ma conduite ne peut donner lieu à un
tel soupçon, je m'aperçois que M. Ellieslaw paraît croire que j'ai
eu quelque part à l'enlèvement de sa fille; faites attention, je
vous prie, que je le nie formellement; et quoique je puisse
pardonner à l'égarement d'un père dans un pareil moment, si
quelqu'un de vous, ajouta-t-il en fixant les yeux sur sir Frédéric
Langley, pense que mon désaveu, l'assertion de miss Vere et le
témoignage de mes amis ne suffisent pas pour ma justification, je
serai heureux, très heureux de pouvoir me disculper par tous les
moyens qui conviennent à un homme qui tient à son honneur plus
qu'à sa vie.
--Et je lui servirai de second, s'écria Simon d'Hackburn: ainsi
qu'il s'en présente deux de vous, gentilshommes ou non, je m'en
moque.
--Quel est, dit sir Frédéric, ce manant qui prétend se mêler des
querelles de ses supérieurs?
--C'est un manant qui ne doit rien à personne, répliqua Simon, et
qui ne reconnaît pour supérieurs que son roi et le laird sur les
terres duquel il vit.
--Allons, messieurs, allons, dit Mareschal, point de querelles,
de grâce! Monsieur Earnscliff, nous n'avons pas la même façon de
penser sur tous les points; nous pouvons nous trouver opposés,
même ennemis: mais si la fortune le veut ainsi, je suis persuadé
que nous n'en conserverons pas moins les égards et l'estime que
nous nous devons mutuellement. Je suis convaincu que vous êtes
aussi innocent de l'enlèvement de ma cousine que je le suis
moi-même, et dès qu'Ellieslaw sera remis de l'agitation bien
naturelle que cet événement lui a occasionnée, il s'empressera de
reconnaître le service important que vous lui avez rendu.
--J'ai trouvé ma récompense dans le plaisir d'être utile à votre
cousine, dit Earnscliff; mais je vois que votre compagnie est déjà
dans l'allée du château d'Ellieslaw.--Saluant alors Mareschal
avec politesse, et ses compagnons d'un air d'indifférence, il prit
la route qui conduisait à Heugh-Foot, voulant se concerter avec
hobby sur les moyens à employer pour découvrir Grâce Armstrong, ne
sachant pas qu'elle lui eût déjà été rendue.
--C'est, sur mon âme, un brave et aimable jeune homme, dit
Mareschal à ses compagnons; j'étais presque de sa force à la balle
quand nous étions au collège, et nous aurons peut-être bientôt
l'occasion de nous mesurer à un jeu plus sérieux.
--Je crois, dit sir Frédéric, que nous avons eu grand tort de ne
pas le désarmer ainsi que ses compagnons. Vous verrez qu'il sera
un des chefs du parti Whig.
--Pouvez-vous parler ainsi, sir Frédéric? s'écria Mareschal;
croyez-vous qu'Ellieslaw pût consentir à ce qu'on fît un pareil
outrage, sur, ses terres, à un homme qui s'y présente pour lui
ramener sa fille? Et, quand il y consentirait, pensez-vous que
moi, que ces messieurs, nous voudrions nous déshonorer, en restant
spectateurs tranquilles d'une telle indignité? Non, non. La
vieille Écosse et la loyauté! voilà mon cri de ralliement. Quand
l'épée sera tirée, je sais comment il faut s'en servir; mais, tant
qu'elle reste dans le fourreau, nous devons nous conduire en
gentilshommes et en bons voisins.
Ils arrivèrent enfin au château. Ellieslaw y était depuis quelques
instants, et les attendait dans la cour.
--Comment se trouve miss Vere? s'écria vivement M. Mareschal;
vous a-t-elle donné des détails sur son enlèvement.
--Elle s'est retirée dans son appartement très fatiguée. Je ne
puis attendre d'elle beaucoup de lumière sur cette aventure, avant
que le repos ait rétabli le calme dans son esprit. Je ne vous en
suis pas moins obligé, mon cher Mareschal, ainsi qu'à Mes autres
amis, de l'intérêt que vous voulez bien y prendre. Mais, dans ce
moment, je dois oublier que je suis père, pour me souvenir que je
suis citoyen. Vous savez que c'est aujourd'hui que nous devons
prendre un parti décisif. Le temps s'écoule, nos amis arrivent;
j'attends, non seulement les principaux chefs, mais même ceux que
nous sommes obligés d'employer en sous-ordre. Nous n'avons plus
que quelques instants pour achever nos préparatifs. Voyez ces
lettres, Marchie (c'était l'abréviation familière du nom de
Mareschal, et par laquelle ses amis le désignaient). Dans le
Lothian, dans tout l'ouest, on n'attend que le signal. Les blés
sont mûrs, il ne s'agit plus que de réunir les moissonneurs.
--De tout mon coeur! dit Mareschal, mettons-nous vite à
l'ouvrage.
Sir Frédéric restait sérieux et déconcerté.
--Voulez-vous me suivre à l'écart un instant? dit Ellieslaw au
sombre baronnet. J'ai à vous apprendre une nouvelle qui vous fera
plaisir.
Il l'emmena dans son cabinet; chacun se dispersa, et Mareschal se
trouva seul avec Ratcliffe.
--Ainsi donc, lui dit celui-ci, les gens qui partagent vos
opinions politiques croient la chute du gouvernement si certaine,
qu'ils ne daignent plus couvrir leurs manoeuvres du voile du
mystère?
--Ma foi, monsieur ratcliffe, il se peut que les sentiments et
les actions de vos amis aient besoin de se couvrir d'un voile.
Quant à moi, j'aime que ma conduite soit au grand jour.
--Et se peut-il que vous qui, malgré votre caractère ardent et
irréfléchi (pardon, monsieur Mareschal, mais je suis un homme
franc), vous qui, malgré ces défauts naturels, possédez du bon
sens et de l'instruction, vous soyez assez insensé pour vous
engager dans une telle entreprise? Comment se trouve votre tête,
quand vous assistez à ces conférences dangereuses?
--Pas aussi assurée sur mes épaules que s'il s'agissait d'une
partie de chasse. Je n'ai pas tout-à-fait le sang-froid de mon
cousin Ellieslaw, qui parle d'une conspiration comme d'un bal, et
qui perd et retrouve une fille charmante avec plus d'indifférence
que moi si je perdais et retrouvais un chien de chasse. Je ne suis
pas assez aveugle, et je n'ai pas contre le gouvernement une haine
assez invétérée pour ne pas voir tout le danger de notre
entreprise.
--Pourquoi donc vouloir vous y exposer?
--Pourquoi? c'est que j'aime ce pauvre roi détrôné de tout mon
coeur, c'est que mon père a combattu à Killicankie (Sous le
vicomte de Dundee, en faveur des Stuarts); c'est que je meurs
d'envie de voir punir les coquins de courtisans qui ont vendu la
liberté de l'Écosse, dont la couronne a été si long-temps
indépendante.
--Et pour courir après de telles chimères, vous allez allumer une
guerre civile, et vous plonger vous-même dans de cruels embarras?
--Oh! je ne réfléchis pas trop sur tout cela; et, quoi qu'il
puisse arriver, mieux vaut aujourd'hui que demain, demain que dans
un mois.--Oh! je sais bien qu'il en faudra finir par là;--plus
tôt que plus tard! L'événement ne me trouvera jamais plus jeune,
comme disent nos Ecossais; et, quant à la potence, comme dit aussi
Falstaff, j'y figurerai tout aussi bien qu'un autre. Vous savez la
finale de la vieille ballade:
Notre homme s'en fut gaîment
Subir sa sentence,
Qu'on le vit danser, en chantant,
Sous la potence.
--J'en suis fâché pour vous, monsieur Mareschal, lui dit son
grave conseiller.
--Je vous en suis bien obligé, monsieur Ratcliffe; mais ne jugez
pas de l'entreprise par mes folies. Il y a des têtes plus sages
que la mienne qui s'en mêlent.
--Ces têtes-là peuvent fort bien n'être pas plus solides sur
leurs épaules, reprit M. Ratcliffe avec le ton d'un ami qui
conseille la prudence.
--Peut-être: mais vive la joie! et, de peur de me laisser aller à
la mélancolie avec vous, adieu jusqu'au dîner, monsieur Ratcliffe;
vous verrez que la peur ne m'ôte pas l'appétit.