«Trois scélérats hier nous attaquèrent:
«J'eus beau prier, pleurer, ils m'enlevèrent;
«Et m'attachant sur un blanc palefroi.
«Il me fallut les suivre malgré moi.
«Mais qui sont-ils? Je ne puis vous le dire.»
Chrislabelle.
Il faut maintenant que notre histoire rétrograde un peu, afin de
pouvoir rendre compte des circonstances qui avaient placé miss
Isabelle Vere dans la situation fâcheuse dont elle fut délivrée si
inopinément par l'arrivée d'Earnscliff, d'Hobby et de leurs
compagnons, devant la tour de Westburnflat.
La veille de la nuit pendant laquelle la ferme d'Hobbv avait été
pillée et incendiée, le père d'Isabelle l'engagea dans la matinée
à venir faire une promenade dans les bois qui entouraient son
château d'Ellieslaw. «Entendre c'était obéir,» dans le sens le
plus rigoureux de cette formule du despotisme oriental; mais
Isabelle trembla en se rendant aux ordres de son père. Ils
sortirent suivis d'un seul domestique, que sa stupidité avait
peut-être fait choisir pour les accompagner. Ils côtoyèrent
d'abord un ruisseau, et gravirent diverses collines au bas
desquelles il serpentait. Le silence que gardait son père faisait
penser à miss Vere qu'il avait fait choix de cette promenade
écartée pour amener un sujet de conversation qu'elle craignait
par-dessus toutes choses, celui de son mariage avec sir Frédéric,
et qu'il réfléchissait aux moyens de l'y déterminer. Ses craintes
furent quelque temps sans se vérifier. Le peu de paroles que son
père lui adressait n'avaient de rapport qu'à la beauté du paysage
qu'ils avaient sous les yeux, et qui variait à chaque instant. Le
ton dont il faisait ces observations prouvait pourtant que, tandis
que sa bouche les prononçait, son esprit était occupé de
réflexions plus, importantes, et qui semblaient l'absorber.
Isabelle tâchait de lui répondre avec autant d'aisance et de gaîté
qu'il lui était possible d'en affecter au milieu des craintes dont
son imagination était assaillie.
Soutenant, non sans peine, une conversation interrompue à chaque
instant, et qui passait brusquement d'un sujet à un autre, ils
arrivèrent enfin au centre d'un petit bois composé de chênes, de
houx et de frênes, dont l'existence semblait compter plusieurs
siècles, et dont les cimes élevées, se joignant ensemble,
formaient un abri impénétrable aux rayons du soleil.
--C'est dans un lieu comme celui-ci, Isabelle, dit Ellieslaw, que
je voudrais consacrer un autel à l'amitié.
--A l'amitié, mon père! et pourquoi dans un endroit si sombre et
si retiré?
--Oh! il est aisé dé prouver que le local lui conviendrait
parfaitement, répondit son père en souriant amèrement. Vous qui
êtes une jeune fille savante, vous devez savoir que les Romains ne
se contentaient pas d'adorer leurs divinités sous un seul nom;
mais qu'ils leur élevaient autant de temples qu'ils leur
supposaient d'attributs différents. Hé bien! l'amitié à laquelle,
j'élèverais un temple en cet endroit ne serait pas l'amitié des
hommes; qui repousse la duplicité, l'artifice, toute espèce de
déguisement; ce serait l'amitié des femmes, qui ne consiste que
dans la secrète intelligence de deux amies; comme elles
s'appellent, pour s'aider mutuellement dans leurs petits complots,
dans leurs intrigues.
--Vous êtes bien sévère, mon père.
--Je ne suis que juste: je me borne à peindre la nature, et j'ai
l'avantage d'avoir sous les yeux d'excellents modèles en Lucy
Ilderton et vous.
--Si j'ai été assez malheureuse pour vous offenser, mon père,
vous ne devez pas en accuser ma cousine, car bien certainement
jamais elle ne fut ni ma conseillère ni ma confidente.
--En vérité? Et qui a donc pu vous inspirer, il y a deux jours,
la force et la hardiesse de parler à sir Frédéric avec un ton
d'aigreur qui l'a blessé, et qui ne m'a pas moins offensé?
--Si ce que je lui ai dit vous a déplu, mon père, j'en ai un
sincère regret; mais je ne puis me repentir d'avoir parlé à sir
Frédéric comme je l'ai fait. S'il oubliait que j'étais votre
fille, il devait au moins se souvenir que j'étais une femme.
--Réservez vos remarques pour une autre occasion, répliqua
froidement son père: je suis si las de ce sujet, que voici la
dernière fois que je vous en parlerai.
--Que de grâces j'ai à vous rendre, mon père! dit Isabelle en lui
prenant la main. Délivrez-moi de la persécution de cet homme, et
il n'est rien que vous ne puissiez m'ordonner.
--Vous êtes fort soumise quand cela vous convient, miss Vere, lui
dit son père en fronçant le sourcil et en retirant sa main; mais
je m'épargnerai à l'avenir la peine de vous donner des avis qui
vous déplaisent. Vous vous conduirez d'après vos propres idées.
Quatre brigands les attaquèrent en ce moment: Ellieslaw tira son
épée, et se défendit contre l'un d'eux. Un second se jeta sur le
domestique, qui était sans armes, et lui appuyant un sabre sur la
poitrine, le menaça de le tuer s'il faisait résistance. Les deux
autres s'emparèrent d'Isabelle, et l'entraînèrent dans le fond du
bois. Ils y avaient préparé trois chevaux sur l'un desquels ils la
placèrent, et ils la conduisirent ainsi à la tour de Westburnflat.
Elle fut confiée à la garde de la mère du bandit, qui l'enferma
dans une chambre au plus haut étage de ce donjon, sans vouloir lui
dire pourquoi on l'avait enlevée, ni pourquoi on la retenait
ainsi.
L'arrivée d'Earnscliff avec une troupe nombreuse devant sa porte
alarma le brigand. Comme il avait donné ordre de remettre Grâce en
liberté, et qu'il croyait qu'elle devait déjà être rendue à ses
parents, il ne crut pas qu'elle fût l'objet de cette visite
désagréable. Ayant reconnu Earnscliff, et instruit des sentiments
qu'il nourrissait pour Isabelle, il ne douta pas un instant qu'il
ne vînt pour la délivrer, et la crainte des suites que pourrait
avoir pour lui sa résistance lui fit prendre le parti de
capituler, comme nous l'avons déjà appris à nos lecteurs.
Lorsque le bruit des chevaux qui emmenaient Isabelle se fit
entendre, son père tomba subitement. Le bandit qui l'attaquait
prit aussitôt la fuite, et celui qui tenait le domestique en
respect en fit autant. Celui-ci courut au secours de son maître,
qu'il croyait tué ou mortellement blessé; mais, à son grand
étonnement, il ne lui trouva pas même une égratignure.--Je ne
suis pas blessé, Dixon, lui dit-il en se relevant; le pied m'a
malheureusement glissé en pressant ce scélérat avec trop d'ardeur.
L'enlèvement de sa fille lui causa un désespoir qui, suivant
l'expression de l'honnête Dixon, aurait attendri le coeur d'une
pierre. Il se mit à la poursuite des ravisseurs, parcourut tous
les détours du bois, et fit tant de recherches inutiles, qu'il se
passa un temps assez considérable avant qu'il vînt donner l'alarme
au château.
Sa conduite et ses discours annonçaient le désespoir et
l'égarement.--Ne me parlez pas, sir Frédéric, dit-il au baronnet
qui demandait des détails sur cet événement, vous n'êtes pas père,
vous ne pouvez sentir ce que j'éprouve. C'est ma fille, fille peu
soumise, à la vérité, mais enfin c'est ma fille, ma fille unique!
Où est miss Ilderton? Elle ne doit pas être étrangère à cette
aventure; c'est un de leurs complots. Dixon, appelle M. Ratcliffe,
qu'il vienne sans perdre une seule minute.
Ce M. Ratcliffe entrait à l'instant même dans l'appartement.
--Courez donc, Dixon, continua Ellieslaw; dites-lui que j'ai
besoin de le voir pour une affaire très urgente.--Ah! vous
voilà, mon cher monsieur, lui dit-il comme s'il l'apercevait à
l'instant; c'est de vous seul que j'attends de sages conseils dans
cette malheureuse circonstance.
--Qu'est-il donc arrivé, monsieur, qui puisse vous agiter ainsi?
dit M. Ratcliffe d'un air grave.
Tandis qu'Ellieslaw lui conte, avec détail et avec le ton et les
gestes d'un homme désespéré, la rencontre qu'il venait de faire,
nous allons faire connaître à nos lecteurs les relations qui
existaient entre ces deux personnages.
Dès sa première jeunesse, M. Vere d'Ellicslaw avait mené une vie
très dissipée. Une ambition démesurée et qui s'inquiétait peu des
moyens à employer pour parvenir à son but avait marqué le milieu
de sa carrière. Quoique d'un caractère naturellement avare et
sordide, aucune dépense ne lui coûtait quand il s'agissait de
satisfaire ses passions. Ses affaires se trouvaient déjà fort
embarrassées, quand il fit un voyage en Angleterre. Il s'y maria,
et le bruit se répandit que son épouse lui avait apporté une
fortune considérable. Il passa plusieurs années dans ce pays, et,
quand il revint en Écosse, il était veuf et accompagné de sa
fille, alors âgée de dix ans. Depuis ce moment il s'était livré à
des dépenses plus excessives que jamais, et l'on supposait
généralement qu'il devait avoir contracté des dettes
considérables.
Il n'y avait que quelques mois que M. Ratcliffe était venu résider
au château d'Ellieslaw, du consentement tacite du maître du logis,
mais évidemment à son grand déplaisir. Dès le moment de son
arrivée, il exerça sur lui et sur la conduite de ses affaires une
influence incompréhensible, mais indubitable. C'était un homme âgé
d'environ soixante ans, d'un caractère grave, sérieux et réservé.
Tous ceux à qui il avait occasion de parler d'affaires rendaient
justice à l'étendue de ses connaissances. En toute autre occasion
il parlait peu; mais quand il le faisait, il montrait un esprit
actif et cultivé.
Avant de fixer sa résidence au château, il y avait fait des
visites assez fréquentes. Ellieslaw, qui recevait toujours avec
hauteur et dédain ceux qu'il regardait comme ses inférieurs, lui
témoignait toujours les plus grands égards, et même de la
déférence. Cependant son arrivée lui semblait toujours à charge,
et il paraissait respirer plus librement après son départ. Il fut
donc impossible Je ne pas remarquer le mécontentement avec lequel
il le vit se fixer chez lui, et il montrait autant de contrainte
en sa présence que de confiance en ses lumières. Ses affaires les
plus importantes étaient réglées par M. Ratcliffe. Ellieslaw ne
ressemblait pourtant pas à ces hommes riches, qui, trop indolents
pour s'occuper de leurs affaires, se déchargent volontiers de ce
soin sur un autre; mais on voyait en beaucoup d'occasions qu'il
renonçait à son opinion pour adopter celle de M. Ratcliffe, que
celui-ci exprimait toujours franchement et sans réserve.
Rien ne mortifiait plus M. Ellieslaw que de voir que des étrangers
s'apercevaient de l'espèce d'empire que cet homme exerçait sur
lui. Lorsque sir Frédéric ou quelque autre de ses amis lui en
faisait l'observation, tantôt il leur répondait avec un ton de
hauteur et d'indignation, tantôt il s'efforçait de tourner la
chose en plaisanterie.--Ce Ratcliffe sait combien il m'est
nécessaire, disait-il: sans lui, il me serait impossible de gérer
mes affaires d'Angleterre; mais, au fond, c'est l'homme le plus
instruit et le plus honnête qu'on puisse trouver.
Tel était le personnage à qui il racontait en ce moment les
détails de l'enlèvement de miss Vere, et qui l'écoutait d'un air
de surprise et d'incrédulité.
--Maintenant, mes amis, dit M. Ellieslaw, comme pour conclure, à
sir Frédéric et aux autres personnes qui étaient présentes, donnez
vos avis au plus malheureux des pères: que dois-je faire? quel
parti prendre?
--Monter à cheval, prendre les armes, et poursuivre les
ravisseurs jusqu'au fond des enfers, s'écria sir Frédéric. Partons
sans perdre un instant.
--N'existe-t-il, dit froidement Ratcliffe, personne que vous
puissiez soupçonner de ce crime inconcevable? Nous ne sommes plus
dans le siècle où l'on enlevait les dames uniquement pour leur
beauté.
--Je crains, répondit Ellieslaw, de ne savoir que trop qui je
dois accuser de cet attentat. Lisez cette lettre, que miss
Ilderton avait jugé convenable d'écrire chez moi à un jeune homme
des environs nommé Earnscliff, celui de tous les hommes que j'ai
le plus de droit d'appeler mon ennemi héréditaire; le hasard l'a
fait tomber entre mes mains. Vous voyez qu'elle lui écrit comme
confidente de la passion qu'il a osé concevoir pour ma fille, et
qu'elle lui dit qu'elle plaide sa cause avec chaleur auprès de son
amie. Faites attention aux passages soulignés, monsieur Ratcliffe,
vous verrez que cette fille intrigante l'engage à recourir à des
mesures hardies, et l'assure que ses sentiments seraient payés de
retour partout ailleurs que dans les limites de la baronnie
d'Ellieslaw.
--Et c'est, dit Ratcliffe, d'après une lettre écrite par une
jeune fille romanesque, et qui n'a pas même été remise à sa
destination, que vous concluez que M. Earnscliff a enlevé votre
fille, et s'est porté à un acte de violence si inconsidéré, si
criminel?
--Qui voulez-vous que j'en accuse? dit Ellieslaw.
--Qui pouvez-vous en soupçonner? s'écria sir Frédéric. Qui peut
avoir eu un motif pour commettre un tel crime, si ce n'est lui?
--Si c'était là le meilleur moyen de trouver le coupable, dit
M. Ratcliffe avec sang-froid, on pourrait indiquer des personnes à
qui leur caractère permettrait plus facilement d'imputer une
pareille action, et qui ont aussi des motifs suffisants pour
l'avoir commise.--Ne pourrait-on pas, par exemple, supposer que
quelqu'un ait jugé convenable de placer miss Vere dans un endroit
où l'on puisse exercer sur ses inclinations un degré de contrainte
auquel on n'oserait avoir recours dans le château de son père?--
Que dit sir Frédéric Langley de cette supposition?
--Je dis, répliqua sir Frédéric furieux, que, s'il plaît à
M. Ellieslaw de permettre à M. Ratcliffe des libertés qui ne
conviennent pas au rang qu'il occupe dans la société, je ne
souffrirai pas impunément qu'une telle licence s'étende jusqu'à
moi.
--Et moi, s'écria le jeune Mareschal de Mareschal Wells, qui
était aussi un des hôtes du château, je dis que vous êtes tous des
fous et des enragés, de rester ici à vous disputer, tandis que
nous devrions déjà être à la poursuite de ces scélérats.
--J'ai donné ordre de préparer des chevaux et des armes, dit
Ellieslaw, et si vous le voulez nous allons partir.
On se mit en marche; mais toutes les recherches furent inutiles,
probablement parce qu'Ellieslaw dirigea la poursuite du côté de la
tour d'Earnscliff, dans la supposition qu'il était l'auteur de
l'enlèvement, de manière qu'il se trouvait dans une direction
diamétralement opposée à celle que les brigands avaient suivie. On
rentra au château vers le soir après s'être inutilement fatigué.
De nouveaux hôtes y étaient survenus, et, après avoir parlé de
l'événement arrivé dans la matinée, on l'oublia pour se livrer à
la discussion des affaires politiques qui étaient sur le point
d'amener un moment de crise et d'explosion.
Plusieurs de ceux qui composaient ce divan étaient catholiques et
tous des jacobites déclarés. Leurs espérances étaient en ce moment
plus vives que jamais. On s'attendait tous les jours à une
descente que la France devait faire en faveur du prétendant, et un
grand nombre d'Écossais étaient disposés à accueillir les Français
plutôt qu'à leur résister. Ratcliffe, qui ne se souciait guère de
prendre part à ce genre de discussion, et qui n'y était jamais
invité, s'était retiré dans son appartement, et miss Ilderton
avait été confinée dans le sien par ordre de M. Ellieslaw, jusqu'à
ce qu'il pût la faire reconduire chez son père, qui arriva le
lendemain matin.
Les domestiques ne pouvaient s'empêcher d'être surpris de voir
qu'on oubliât si facilement le malheur de leur jeune maîtresse.
Ils ignoraient que ceux qui étaient le plus intéressés à sa
destinée connaissaient fort bien et la cause de son enlèvement et
le lieu de sa retraite; et que les autres, au moment où une
conspiration était sur le point d'éclater, n'avaient l'imagination
occupée que des moyens de la faire réussir.