[355] Je ne sais point qui avoit proposé à Mme de Pompadour et au duc
de Choiseul, le projet d’établir des états dans toutes les provinces;
mais je crois être sûr qu’ils avoient adopté cette idée. Des personnes
qui gouvernent sans règle, malheureusement ne veulent rien avec force;
ainsi les plats raisonnemens de Montmartel et les brusques saillies de
son frère du Verney, suffirent pour qu’on ne songeât plus à troubler le
despotisme de nos intendans.
[356] Ce que je dis dans le corps de mon ouvrage, que nous ne portons
en nous-mêmes aucun principe de révolution, est une vérité dont on ne
peut plus douter; depuis qu’on a vu avec quelle patience nous avons
souffert les rapines de l’abbé Terray et les tyrannies du chancelier
de Maupeou. Le ministère s’est conduit avec une effronterie, une
précipitation et une dureté capables de nous rendre quelque courage,
si nous en avions encore pu avoir. A quoi s’est réduit tout notre
ressentiment? à regretter le duc de Choiseul, à le regarder comme
un grand homme, et à espérer que la cabale qui l’a fait disgracier
ne pourra pas se soutenir. Que nous importe la chute de ces hommes
pervers? Nous sommes parvenus à ce point de misère et de délabrement
qu’on peut tout oser avec nous, et que les hommes qui viendront en
place nous feront toujours regretter leurs prédécesseurs. De jour en
jour les abus du gouvernement doivent se multiplier, la voie du mal
s’élargit; ainsi, quoique moins méchans peut-être que les ministres
qui règnent aujourd’hui, leurs successeurs commettront de plus grandes
méchancetés.
[357] Je ne puis m’empêcher de placer ici quelques réflexions que j’ai
faites en lisant les protestations des princes du sang, contre la ruine
de l’ancien parlement, et l’établissement du nouveau. Le public a fort
approuvé cette démarche, qu’il a regardée comme un acte héroïque;
mais le public n’a-t-il pas tort, si cette protestation n’est qu’une
mutinerie d’où il ne peut résulter aucun bien, et dont nos princes
finiront par se repentir?
Que désirent, que veulent les princes du sang? que l’ancien parlement
soit rétabli; mais je prends la liberté de leur représenter que
ce n’est pas la peine de demander une pareille faveur; puisqu’en
l’obtenant, ils se retrouveroient dans la même situation où ils étoient
il y a quatre mois; et que par conséquent ils seroient encore exposés
aux mêmes entreprises, aux mêmes violences, aux mêmes injustices de la
part d’un second Maupeou. Au lieu de demander une paix véritable et
solide, les princes du sang se contentent donc d’une trève passagère.
Je ne crois pas que ce soit là une conduite sage; et le public qui la
loue avec admiration, prouve qu’il incline à la timidité, et qu’il
n’est pas plus habile politique que les princes.
Le nouveau parlement qu’on vient de former, doit effrayer tous les
ordres de l’état. Fripons, fanatiques ou stupides; c’est un amas
d’hommes déshonorés qui se prêteront effrontément à toutes les
injustices du ministère. Leurs mœurs vont former notre nouvelle
jurisprudence; et leurs successeurs placés par les intrigues des
valets, des commis et des femmes galantes de Versailles, seront
prodigues de notre bien, et tiendront une épée suspendue sur les têtes
qu’on voudra abattre. Sans doute, il faut être indigné contre cet
instrument du despotisme, mais il faut l’être encore plus contre le
despotisme même: détruire l’un sans attaquer l’autre, c’est ne rien
faire; et le despotisme se reproduira sans cesse par de nouvelles
injustices et de nouvelles violences, tant qu’on ne le réprimera pas
lui-même. Je crains de n’avoir que trop raison, quand j’ai dit que tout
nous annonçoit un avenir malheureux, et que nous sommes incapables de
nous défendre contre le torrent qui nous entraîne.
Quand le despotisme se forme et travaille à s’établir, il agit d’abord
avec beaucoup de circonspection; il emploie la ruse au lieu de la
force; il se déguise quelquefois sous le masque du bien public;
quelquefois il corrige des abus; il sème la corruption, la jalousie
et la division entre les différens ordres de citoyens; après les
avoir tous affoiblis, il les perd enfin tous les uns par les autres.
La première victime immolée, c’est le peuple ou la multitude; de
là, on passe à la bourgeoisie honorable; on en vient ensuite à la
petite noblesse. Après ces triomphes aisés, le gouvernement, fier
de ses succès, se lasse enfin de partager les profits du despotisme
avec les grands qui le flattent et qui l’ont aidé et soutenu dans
ses entreprises. Si les princes avoient fait attention que nous
sommes parvenus à cette dernière époque, je suis persuadé que leur
protestation auroit été fort différente de ce qu’elle est. Ils auroient
remarqué que plus ils sont élevés, plus ils devoient être suspects et
odieux au despotisme, qui se lasse enfin d’avoir des égards pour les
autres, et ne s’occupe que de soi. Plus ils ont raison de craindre,
plus ils doivent prendre de mesures pour leur sûreté et leur salut.
Si les princes du sang ne sentent pas que le ministère les néglige,
s’ils ne voient pas au milieu des injures et des tracasseries qu’on
leur fait, que c’est le tour des grands d’être accablés, il ne nous
reste aucune ressource; si les réflexions que je viens de faire sont
vraies; que les princes me permettent de leur demander, s’ils croient
leur fortune à l’abri de tout revers, quand ils auront culbuté le
chancelier et obtenu le rétablissement de l’ancien parlement. Notre
gouvernement, on ne peut trop le répéter, n’est propre qu’à produire
des Maupeou; il est si commode d’être despote, que quand un heureux
hasard élèveroit un honnête homme au ministère, il aimeroit mieux
obéir mollement à ses passions que de se donner la peine de conformer
sa conduite aux lois: il renaîtra sans cesse des Terray, des Maupeou,
des d’Aiguillon; et quelle plus foible barrière peut-on avoir contre de
tels ministres que des magistrats qui, n’étant rien dans leur origine,
ne se sont rendus considérables qu’en se regardant comme les simples
instrumens de l’autorité royale? Ils ont fait constamment tous leurs
efforts pour écraser tout ce qui étoit grand; et ils s’en vantent
encore tous les jours dans leurs remontrances. Après avoir abusé de la
protection du roi et de leur crédit, ils en sont venus au point de se
croire supérieurs à la nation qu’ils avoient accablée; et de penser
qu’en vertu de leur enregistrement, ils devoient partager la puissance
législative avec le roi. Par une suite de cette vanité ridicule, le
parlement a déplu au ministère, sans mériter l’estime de la nation;
tout prouve qu’il aime le despotisme, pourvu qu’il le partage; en un
mot, notre situation actuelle fait voir évidemment que ces magistrats
n’ont produit aucun bien et n’ont prévenu aucun mal.
Je suppose que la protestation des princes du sang soit propre à faire
rétablir l’ancien parlement, et je demande si cette compagnie sera plus
capable qu’autrefois de protéger à l’avenir la liberté de la nation?
En la rappelant à ses fonctions, lui rendroit-on son autorité et ses
prérogatives? Si elle se persuade qu’elle ne doit son rétablissement
qu’à elle-même, elle sera plus fière que jamais, et s’attachera plus
étroitement aux principes funestes que je lui reproche; elle croira
qu’elle ne peut être détruite, et ne sentant pas le besoin de ménager
la nation, elle fera sa cour à nos dépens. Si le parlement rétabli sent
l’impression de sa disgrace, et ne peut douter de sa foiblesse, ne
tâchera-t-il pas de ne point éprouver une seconde tempête? En faisant
sonner très-haut sa qualité de cour unique et essentielle des pairs,
cette cour sera-t-elle en état de défendre efficacement un prince ou un
pair que le ministre voudra faire périr ou tenir dans une prison? Nous
reverrons encore ce caractère mêlé d’orgueil, de vanité, d’ignorance et
de foiblesse qui a fait le malheur de la nation. En un mot, l’ancien
parlement rétabli n’auroit-il pas tous les vices que nous craignons
dans le nouveau, que nous importe que celui-ci enregistre après de
simples remontrances, tout ce qu’on lui envoie, ou que l’autre les
réitère, attende des lettres de jussion, et oblige quelquefois le roi à
tenir un lit de justice qui termine tout?
Mais quand on auroit lieu de présumer que les magistrats de l’ancien
parlement seroient désormais des héros, je dirois encore que la
protestation des princes du sang ne suffira point pour les faire
rétablir, et qu’ainsi cette démarche est fausse et inutile. Les princes
réclament le rétablissement de l’ordre ancien; mais quelles mesures
ont-ils prises pour donner de la force à leur protestation? Peuvent-ils
se passer des grâces de la cour? Non. Leurs finances sont-elles en bon
état? Non. Ont-ils cherché à se faire appuyer des gens de qualité et de
la noblesse? Non. Aussi, n’ont-ils vu qu’une douzaine de pairs qui se
soient unis à eux; et malgré les intrigues qu’on a faites pour porter
la noblesse à quelque action d’éclat, le duc d’Orléans n’a vu que seize
personnes, jeunes gens pour la plupart, qui lui aient écrit pour faire
cause commune avec les princes.
Tandis qu’on néglige les princes et les pairs protestans, parce qu’on
ne les craint pas; tandis qu’on ne daigne pas nouer une négociation
avec eux, le chancelier fait tous les jours un pas en avant. Je crains
qu’il ne réussisse, parce qu’il est audacieux; je crains qu’il ne
consomme son ouvrage, parce qu’il achète les coquins et intimide les
honnêtes gens. Si tout ne ploye pas sous sa main, on ne le devra ni
à la protestation des princes et de quelques pairs, ni aux libelles
des jansénistes, ni aux plaintes de la nation; mais aux intrigues de
quelques ministres jaloux du crédit du chancelier, et qui veulent
augmenter leur autorité. De quel secours nous seroit un parlement rendu
par de telles voies? Il ramperoit; et pourvu qu’on lui permît de se
venger de quelques-uns de ses ennemis, il nous donneroit l’exemple de
la servitude.
Une protestation qui n’a valu aux princes du sang qu’une sorte d’exil
et de disgrace, n’est pas un acte bien propre à suspendre les progrès
du chancelier. On approuve cette protestation, mais cette approbation
n’est aux yeux des gens éclairés, qu’une preuve de l’ignorance du
public. On a espéré que la démarche des princes produira quelque
bien; mais depuis qu’on voit qu’elle n’est bonne qu’à les éloigner
de la cour, on songe moins à les louer, on s’éloigne d’eux, et ils
commencent à perdre une partie de leur considération, parce qu’ils
ont perdu leur crédit. Après avoir fait une protestation inutile,
les princes ont fait une seconde faute et plus considérable que la
première, en n’osant pas l’avouer, quand les parlemens de province
leur ont demandé ce qu’ils devoient croire de l’écrit répandu dans
le public sous le titre de protestation des princes. De là est né un
découragement général dans le royaume; de là la crainte pusillanime qui
a consterné et engourdi tous les magistrats de la province. On a cru
que tout fléchissoit sous la main du chancelier, et les parlemens ont
souffert leur ruine avec la plus honteuse résignation.
Au lieu de prendre un poste avantageux dans cette affaire, on peut
dire que les princes, faute de lumières et de courage, se trouvent
dans le défilé le plus dangereux. Ils ne veulent pas reconnoître le
nouveau parlement, mais on leur suscitera des procès devant ce nouveau
parlement, et ils seront forcés de se voir condamner par défaut ou de
renoncer à leur protestation. Ils se brouillent avec le gouvernement,
et le laissent en état d’expolier leurs domaines et de menacer leur
fortune. Tandis qu’on peut faire aux grands une guerre offensive avec
beaucoup de chaleur et de vivacité, il me semble que se réduire à une
pure défensive, c’est vouloir être vaincu. Espérer qu’on sera grand
dans une nation esclave, me paroît la plus grande des folies. Pour
conserver leur grandeur, les princes et les pairs devoient recourir
à un autre moyen que celui qu’ils ont employé. Au lieu de demander
le rétablissement de l’ancien parlement, il falloit demander la
convocation des états-généraux.
Par cette demande, on auroit fait une diversion funeste aux entreprises
du chancelier; et la cour, qui agit avec un despotisme intolérable,
se seroit trouvée à son tour sur la défensive. Il falloit dans une
requête raisonnée prouver la nécessité de convoquer les états-généraux,
et compter les avantages qu’on s’en devoit promettre. Si les princes
avoient pris ce parti, il est certain qu’ils auroient été secondés par
le vœu et le cri de la nation. Le nombre de leurs adhérens se seroit
considérablement multiplié. Les parlemens des provinces, qui n’ont osé
prononcer qu’en tremblant le mot d’états-généraux, auroient montré du
courage. _Si leges non valerent, judicia non essent, si respublica vi
consensuque audacium, oppressa teneretur, præsidio et copiis defendi
vitam et libertatem necesse esset: hoc sentire prudentiæ est; facere,
fortitudinis, sentire et facere, perfectæ cumulatæque virtutis._
(_Ciceronis Or. pro P. Sextio. §. 86._) Mais en demandant l’assemblée
de la nation, il auroit fallu prendre des mesures pour empêcher qu’elle
n’eût présenté qu’un spectacle inutile et ridicule. Il auroit fallu
répandre dans le public des écrits propres à l’éclairer; il auroit
fallu échauffer les esprits pour nous retirer de notre engourdissement,
et nous donner du courage. Les princes pouvoient guérir la nation, mais
toute leur conduite a fait voir qu’ils sont pour le moins aussi malades
que nous.
[358] Quelle remarque ne pourrois-je pas faire ici sur la dernière
catastrophe du parlement? Mais je suis las de m’occuper d’une nation
qui est perdue sans ressource, et qui, par son inconsidération et sa
légéreté, mérite que nos ministres soient détestables.
Je dirai seulement que les parlemens n’ont eu pour partisans que les
Jansénistes et les amis nombreux du duc de Choiseul, qui vouloient
se venger en suscitant des difficultés au chancelier. On a dit à MM.
du parlement de Paris qu’ils étoient perdus, s’ils ne demandoient
pas les états-généraux; les uns ont répondu que cette démarche étoit
trop dangereuse; les autres ont dit: que serions-nous, s’il y avoit
des états-généraux? Depuis le ministère de Laverdy, la corruption du
parlement étoit publique. Pour les parlemens de province, la plupart
s’étoient rendus odieux par leurs injustices et leur vanité. On a
détruit les parlemens, non pas parce qu’ils gênoient le pouvoir
arbitraire, mais parce qu’ils avoient offensé le duc d’Aiguillon et
le chancelier. C’est la vengeance de ces deux hommes qui a fait la
révolution.
Il est temps de finir ces humiliantes réflexions. Je proteste, en
terminant cet ouvrage, que je n’ai voulu nuire à personne, ni à
aucun ordre de l’état. J’ai été obligé de dire des choses dures;
mais la vérité me les a arrachées. Je suis historien, je suis
Français; et quelle n’auroit pas été ma satisfaction, si au lieu d’un
Philippe-le-Bel, d’un Charles V, d’un Louis XI, j’avois pu peindre des
Charlemagne? Le bonheur de mes compatriotes est l’objet que je me suis
proposé; mais ce bonheur n’existera jamais, si nous ne nous corrigeons
pas de nos erreurs et de nos vices.