CHAPITRE II.

[284] Ces sentimens commencèrent à paroître dans les états que Louis XI

tint à Tours en 1467. L’objet principal de ces états étoit de savoir

quel apanage on feroit à Charles, frère du roi, et sur-tout de ne lui

pas donner la Normandie. Voici de quelle façon s’expriment les gens

des trois états. «Quand lesdites offres seront faites à mondit sieur

Charles, où il ne s’en voudra contenter, mais voudroit attenter aucune

chose, dont guerre, question ou debast pust advenir au préjudice du roy

ou du royaume, ils sont tous déliberez et fermes de servir le roy en

cette querelle à l’encontre de mon dit sieur Charles, et de tous autres

qui en ce le voudroient porter et soutenir: et dès à present pour

lors, et dès lors pour maintenant les dits des trois estats, pour ce

qu’ils ne se peuvent pas si souvent rassembler, accordent, consentent

et promettent de ainsi le faire et de venir au mandement du roi, le

suivre, et le servir en tout ce qu’il voudra commander et ordonner sur

ce.»

«Outre plus ont conclu lesdits estats, et sont fermes et determinés,

que si mon dit sieur Charles, le duc de Bretagne ou autres faisoient

guerre au roy nostre souverain seigneur, ou qu’ils eussent traité ou

adhérence avec ses ennemis, ou ceux du royaume, ou leurs adhérens, que

le roy doit procéder contre ceux qui le feroient..... Et dès maintenant

pour lors, et dès lors pour maintenant, toutes les fois que lesdits

cas écheroient, iceuz estats ont accordé et consenti, accordent et

consentent que le roy sans attendre autre assemblée ne congrégation des

estats, pour ce que aisément ils ne se peuvent pas assembler, y puisse

procéder à faire tout ce que ordre de droit et de justice, et les

statuts et ordonnances du royaume le portent.» Régistre des états tenus

à Tours en 1467, par Jean-le-Prevost, greffier des états. Cette pièce

se trouve dans le _cérémonial français, par Mrs. Godefroy, tome 2, page

277_.

[285] Ce qui se passa aux états tenus à Tours en 1483, sous Charles

VIII, est une preuve que la nation étoit alors persuadée que

l’autorité des princes et des grands étoit une partie essentielle de

notre gouvernement et de notre droit public. Voyez la relation de

Jean-Masselin, official de l’archevêque de Rouen, et l’un des députés

de la province de Normandie; cette pièce se trouve dans le traité de la

majorité de nos rois, par Dupuy, p. 233.

La délibération passa en cette sorte: «Nous déclarames en premier lieu,

et fismes des protestations, qu’en l’élection de ce conseil (du roi)

nous ne prétendions en aucune manière préjudicier à l’autorité et aux

prérogatives des princes, et que nostre intention estoit que chacun

d’eulz conservast son rang, sa dignité et son pouvoir, puisque, par

leur bonté et bienveillance nous avons la liberté toute entière de

parler et de traiter des affaires. En second lieu, que nous ne donnions

nos suffrages que par forme d’avis et de conseil, et non pas comme une

décision fixe et arrestée.»

«L’évesque de Chaalons dit que les princes ne devoient pas juger,

que ce fût chose indécente et indigne de leur qualité, d’admettre

quelques-uns du corps des estats dans le conseil du roy; vu qu’entre

les députez, il y avoit des personnes de très-grand mérite et savoir,

capables de soutenir avec honneur cette dignité; et bien que le faste

et l’apparence extérieure leur manquast aussi bien que la grande

autorité, cet honneur pourtant ne leur pouvoit estre dénié, puisqu’il

étoit dû à leurs vertus et mérite.»

Les députés dont parle l’évêque de Châlons, ne conservèrent pas

long-temps leur intégrité. «Tous ceux qui sembloient avoir le plus

d’autorité, furent vivement tentez, et plusieurs furent facilement

corrompus, soit en deferant aux prières de leurs amis, ou en cedant au

credit et à l’autorité de ceux qui les prient, pour s’acquerir leur

faveur et bonnes graces. Mais ils furent principalement attirés par

les vaines promesses qu’on leur faisoit. Et certainement elles furent

vaines au regard de plusieurs, d’autant que le nombre fut petit de ceux

qui furent recompensés par dons de pensions ou offices, qui peut-être

se trouvèrent de moindre valeur qu’ils ne l’avoient espéré. Il y en eut

aussi plusieurs qui se laissèrent emporter par leur ambition aveugle

et par avarice, et dans les délibérations l’on ne voyoit aucune vérité

ni sincérité. Et la faute de ces personnes est d’autant plus grande et

considérable qu’ils estoient les plus relevez en dignité et autorité

entre les députez.»

«Il est certain que les longues et odieuses disputes touchant

l’établissement de ce conseil, étoient devenues très-ennuyeuses, et

que les suffrages de ceux qui favorisoient ce premier conseil, les

prières, les reprimandes et les menaces de plusieurs avoient rendu

presque immobiles les autres, qui disoient leur avis avec plus de

vérité et de franchise; et il en restoit très-peu qui portassent cette

affaire avec soin et affection; et s’étant entièrement relachez ils

l’abandonnèrent sans se plus soucier de l’issue qu’elle auroit.»

J’ai déjà parlé de ces états de 1483; mais j’ai cru qu’on ne seroit pas

fâché de trouver encore ici quelques autorités qui serviront de preuve

à ce que j’ai dit, et qui font connoître le génie et le caractère de

notre nation dans une circonstance très-critique. Si l’on voit d’un

côté un peuple las de sa liberté et prêt à se vendre, n’aperçoit-on

pas de l’autre combien l’autorité que les grands affectent est mal

affermie? Leurs divisions préparent leur chute et le triomphe de la

puissance royale.

[286] «Je ne veux pas oublier à vous dire une chose que faisoit le roy

vostre grand père, qu’il luy conservoit toutes provinces à sa dévotion,

c’estoit qu’il avoit le nom de tous ceux qui estoient de maison dans

les provinces, et autres qui avoient autorité parmi la noblesse et du

clergé, des villes et du peuple, et pour les contenter, et qu’ils

tinssent la main à ce que tout fût à sa dévotion, et pour estre averti

de tout ce qui se remuoit dedans lesdites provinces, soit en général,

ou en particulier, parmy les maisons privées, ou villes, ou parmi le

clergé, il mettoit peine d’en contenter parmy toutes les princes, une

douzaine, ou plus, ou moins, de ceux qui ont plus de moyen dans le

pays, ainsi que j’ai dit cy-dessus: aux uns il donnoit des compagnies

de gens d’armes, aux autres quand il vacquoit quelque benefice dans

le même pays, il leur en donnoit, comme aussi des capitaineries des

places de la province, et des offices de judicature, selon et à chacun

sa qualité; car il en vouloit de chaque sorte, qui luy fussent obligez,

pour sçavoir comme toutes choses y passoient: cela les contenoit de

telle façon, qu’il ne s’y remuoit rien, fust au clergé ou au reste de

la province, tant de la noblesse que des villes et du peuple, qu’il ne

le sceut: et en étant adverti, il y remedioit, selon que son service

le portoit, et de si bonne heure qu’il empeschoit qu’il n’avoit jamais

rien contre son autorité ny obéissance qu’on lui devoit porter, et

pense que c’est le remède dont pourrez user, pour vous faire aisement

et promptement bien obeir, et oster et rompre toutes autres lignes,

accointances et menées, et remettre toutes choses sous vostre autorité

et puissance seule. J’ai oublié un autre point qui est bien nécessaire

qui mettiez peine; et cela se fera aisement, si le trouvez bon; c’est

qu’en toutes les principales villes de vostre royaume, vous y gagniez

trois ou quatre des principaux bourgeois et qui ont le plus de pouvoir

en la ville, et autant de principaux marchands qui ayent bon credit

parmi leurs concitoyens, et que sous main, sans que le reste s’en

apperçoive, ni puisse dire que vous rompiez leurs priviléges, les

favorisant tellement par bienfaits ou autres moyens, que les ayez si

bien gagnez, qu’il ne se face ni die rien au corps de ville ny par

les maisons particulières, que n’en soyez adverty; et que quand ils

viendront à faire leurs élections pour leurs magistrats particuliers,

selon leurs privileges, que ceux-cy par leurs amis et pratiques,

facent toujours faire ceux qui seront à vous du tout, qui sera cause

que jamais ville n’aura autre volonté, et n’aurez point de peine à

vous y faire obéir.» Extrait de l’état intitulé: _avis donnez par

Catherine de Medicis à Charles IX pour la police de sa cour, et pour

le gouvernement de son état_. Cette pièce se trouve dans les _mémoires

de Condé, édit. in-4º. de 1743, T. 4, p. 657_.

[287] Telle fut l’assemblée que François I tint au parlement le 16

décembre 1527, et que quelques écrivains ont appelée improprement un

lit de justice, puisqu’elle ne fut soumise à aucune des formes en

usage dans le parlement. Si jamais il fut besoin de convoquer les

états-généraux, ce fut dans cette occasion, où François I vouloit

consulter sur la validité de l’article du traité de Madrid, par lequel

il s’étoit engagé d’abandonner à l’empereur Charles-Quint le duché de

Bourgogne et quelques autres seigneuries.

Outre les seigneurs et les grands officiers qui accompagnent le roi en

pareilles occasions, on appela trois cardinaux, vingt archevêques ou

évêques; les premiers présidens des parlemens de Toulouse, de Rouen et

de Dijon, un président du parlement de Grenoble, le second président du

parlement de Rouen, et le quatrième président ou parlement de Bordeaux,

le prévost des marchands et les quatre échevins de Paris; trois

conseillers du parlement de Toulouse, deux conseillers du parlement de

Bordeaux, un du parlement de Rouen, un du parlement de Dijon, deux du

parlement de Grenoble, deux du parlement d’Aix.

Après que le roi eut exposé l’affaire sur laquelle on devoit délibérer,

le cardinal de Bourbon prit la parole et parla au nom du clergé. Le duc

de Vendôme parla ensuite au nom des princes et de toute la noblesse du

royaume. Jean de Selve, premier président du parlement de Paris, parla

au nom de toute la magistrature et de la ville de Paris.

«Sur ce a, le dit Selve, premier président, demandé au dit seigneur

roi, si son plaisir estoit que les cardinaux, archevêques et evesques,

et autres gens d’église, les princes, nobles, ceux de la justice et

de la ville advisassent ensemble ou separément, le suppliant d’en

ordonner: à quoy le dit seigneur a fait réponse que les gens d’église

s’assembleront à part, les princes et nobles à part, et ceux de la

ville à part, et qu’ils en viennent faire réponse chacun à part.»

Quatre jours après, le 20 décembre, le roi se rendit une seconde fois

au parlement pour entendre les avis des quatre corps. Le cardinal

de Bourbon parla le premier au nom de l’église de France; le duc

de Vendôme prit ensuite la parole pour les princes, seigneurs et

gentilshommes. Le premier président de Selve harangua au nom de toute

la magistrature, et enfin le prévôt des marchands parla pour la ville

de Paris.

Il seroit inutile de m’étendre plus au long sur ces assemblées

de notables qui ne produisirent jamais aucun bon effet, et qui

s’assemblèrent tantôt au parlement, tantôt dans le palais du roi.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 3 (of 15) · 第 29 / 49 题