CHAPITRE VI.

_Réflexions sur le gouvernement qui résultoit de la puissance

que les grands et le parlement avoient acquise._

Il suffit d’avoir quelque idée de la manière étrange dont les grands

ont abusé de leur pouvoir dans tous les pays, pour juger des malheurs

que devoit produire en France leur association au gouvernement.

Par-tout ils ont brisé les foibles obstacles qui s’opposoient à leur

volonté; par-tout ils ont fait taire les lois, et cru qu’eux seuls

formoient la société. Il est vraisemblable que la troisième race de

nos rois auroit éprouvé les mêmes disgraces que les deux premières, si

les grands avoient été les seuls ministres et les seuls dépositaires

de l’autorité royale sous les successeurs de Charles VI; à force d’en

abuser, ils n’auroient bientôt pu en tirer aucun avantage. Las de

servir ou de gouverner un maître inutile, ils devoient alors songer à

se faire une puissance propre et personnelle, et on auroit vu renaître

le gouvernement féodal, dont le souvenir leur étoit toujours cher.

C’est l’autorité que le parlement avoit acquise qui détermina le cours

des événemens qu’on devoit craindre. En opposant ses modifications,

ses remontrances et le nom des lois aux injustices des grands, il les

empêcha de se livrer à leurs passions avec la même facilité qu’ils

l’auroient fait. Cette compagnie connut la nécessité d’avoir des lois,

puisqu’elle en étoit le gardien, et que ce n’étoit que par leur secours

qu’elle pouvoit se rendre puissante. Elle recueillit dans ces chartes

et ces ordonnances informes, qu’on avoit publiées jusques-là, tout ce

qu’elle crut qui lui seroit utile, et commença à donner du crédit à ces

articles épars qui formoient la législation la plus grossière et la

plus barbare.

C’est à cette époque que la puissance législative voulut en quelque

sorte réparer les torts de son oisiveté, et Charles VII ne fit que ce

qu’avoit fait autrefois Clovis: il ordonna d’écrire[278] les coutumes

de chaque province, et qu’après avoir été examinées et autorisées par

le conseil et le parlement, elles fussent observées comme autant de

lois. On se hâta de faire des règlemens et des ordonnances, mais sans

savoir l’objet qu’on devoit se proposer et la méthode qu’on devoit

suivre. La France avoit manqué de lois, elle en fut bientôt accablée;

mais ces lois, pour la plupart insuffisantes, obscures, et souvent

contraires les unes aux autres, étoient incapables de produire l’effet

que le citoyen en attendoit. Quel jurisconsulte, en étudiant notre

législation, peut se flatter de débrouiller ce chaos, monument de nos

besoins et de nos vices, de nos caprices et de notre ignorance?

Le parlement auroit été en état de diriger la puissance législative, de

lui demander les lois les plus salutaires, et de lui fournir les moyens

les plus efficaces pour les affermir, que ç’auroit été sans succès. Il

étoit facile aux grands, qui manioient l’autorité du roi, de lui rendre

suspect un corps qui pensoit qu’il étoit quelquefois de son devoir de

désobéir; et qui, en feignant de faire observer les lois, pouvoit ravir

au législateur le droit d’en faire. Sous prétexte de servir le prince,

les magistrats n’auroient pas souffert qu’on eût établi une règle qui

auroit été contraire à leurs intérêts particuliers. Avant que nos rois

eussent acquis le droit de lever arbitrairement des impôts, et quand

ils étoient obligés de traiter avec leurs sujets, pour en obtenir

des subsides, ils conservèrent précisément tous les vices de leur

administration, pour en faire une espèce de commerce. Ils vendoient

les lois, et la suppression de quelques abus, à condition qu’on leur

donneroit un subside; mais pour que la source des subsides ne tarît

pas, il falloit laisser subsister les abus et faire mépriser les lois

qui les proscrivoient. Quand nos rois n’eurent plus aucun motif pour

conserver cette malheureuse politique, qui a perpétué pendant si

long-temps nos désordres et nos malheurs, les grands crurent qu’il

étoit de leur intérêt de l’adopter, et sous les successeurs de Charles

VI, à qui on ne contestoit aucune prérogative, on vit encore les mêmes

abus, qui n’auroient dû subsister que dans le temps où la puissance

royale étoit anéantie. De ces abus, qui rendoient le crédit des grands

odieux et incertain, et de l’impuissance des lois, qui empêchoit les

magistrats d’agrandir leur autorité, il résulte des intérêts bizarres

et une conduite extraordinaire.

Ces deux factions, qui se balançoient et se tenoient mutuellement en

échec, sentirent que pour se rendre plus puissantes, elles devoient se

couvrir du nom du roi, et ne se proposer que son avantage. Peut-être ne

se rendoient-elles point compte à elles-mêmes de l’ambition secrète qui

les faisoit agir; mais n’est-il pas évident que si l’une fût parvenue

à humilier l’autre, elle n’auroit pas tardé à montrer ses vrais

sentimens, et s’emparer de la puissance publique? On vit les grands

porter des lois au nom du roi, et les magistrats les rejeter ou les

modifier au nom du roi; c’étoit une espèce de combat entre la puissance

active des uns, et la puissance d’inertie ou de résistance des autres.

Les grands vouloient dominer la nation par le prince; et sans se

soucier de la nation, le parlement désiroit que le prince eût besoin de

lui. Si le roi étoit habile, et jaloux de commander par lui-même, il

lui étoit aisé de se servir de leur rivalité pour les contenir et les

forcer tous deux à obéir.

Tandis que les grands et le parlement se conduisoient par des vues

si capables de les perdre, et se flattoient en quelque sorte de

trouver toujours un prince qui leur abandonneroit son pouvoir, quel

moyen restoit-il à la nation pour recouvrer ses anciens priviléges,

et voir renaître des états-généraux, qui, en perfectionnant leur

police, pussent faire fleurir le royaume? C’étoit en vain qu’un grand

nombre de citoyens gémissoient sous une administration qui n’étoit

soumise à aucune règle. On avoit beau murmurer contre les impôts dont

l’état étoit accablé, et penser avec Comines que les impositions qui

n’avoient pas été consenties par les états-généraux, étoient autant

d’exactions injustes; comment les citoyens auroient-ils encore pu faire

entendre leurs plaintes, et contraindre le gouvernement à consulter

la nation? La noblesse, attachée aux grands qui gouvernoient et qui

favorisoient[279] ses injustices, craignoit presque autant qu’eux

ces grandes assemblées, qui, après lui avoir reproché sa tyrannie,

auroient vraisemblablement demandé qu’on la réprimât. Le parlement

qui se trouvoit à la tête du tiers-état, comme les grands à celle de

la noblesse, n’avoit pas oublié les affronts que lui avoient faits

autrefois les états-généraux; il empêchoit par ses remontrances que les

plaintes du peuple ne devinssent assez séditieuses pour intimider le

gouvernement, et il étoit ainsi le garant de la docilité de cet ordre.

Avec de pareils secours, il ne falloit pas beaucoup d’art pour faire

perdre à la nation le souvenir de ses priviléges, et l’accoutumer peu à

peu à souffrir sans se plaindre.

La France paroissoit destinée à obéir à un pouvoir arbitraire, et elle

y auroit été conduite sans éprouver d’agitation violente, si le prince

eût toujours eu une conduite assez adroite pour contenir les grands

par les magistrats, et les magistrats par les grands; mais à quelles

infortunes nos pères n’étoient-ils pas encore condamnés, s’il montoit

sur le trône des rois foibles, et qui, ne connoissant pas le danger qui

les menaçoit, abandonneroient le soin de leur autorité? Dès-lors toutes

les passions devoient acquérir un nouveau degré d’activité. Toutes

les arrières-vues des grands et du parlement devoient se montrer à

découvert, et produire des désordres d’autant plus grands, que chacune

de ces factions étant incapable de se conduire et d’être unie par un

intérêt général, devoit produire des cabales et des partis différens,

dont le choc pouvoit renverser les fondemens de l’état.

Si la France avoit continué sous les successeurs de Louis XI à ne

s’occuper, comme elle avoit fait depuis Hugues-Capet, que de ses

affaires domestiques, et que des événemens extraordinaires n’eussent

pas, pour ainsi dire, changé en un jour ses mœurs et son caractère,

peut-être que la nation seroit sortie de son assoupissement au bruit

qu’excitoient les querelles des grands. Mais un nouvel ordre de choses

alloit s’établir dans l’Europe. Les peuples, jusqu’alors séparés, et

qui n’avoient presque aucune communication entre eux, alloient unir,

partager, joindre et diviser leurs intérêts, plutôt pour se détruire

mutuellement, que pour travailler à leur conservation. De nouvelles

connoissances, avec de nouveaux arts, étoient prêts à s’établir chez

tous les peuples; et la religion, menacée par des ennemis puissans,

ne devoit plus paroître qu’armée des flambeaux et des poignards du

fanatisme. Il me reste à examiner quel fut le sort du prince, des

grands, du parlement et de la nation entière, pendant la révolution que

l’Europe souffrit.

_Fin du livre sixième._

OBSERVATIONS

SUR

L’HISTOIRE DE FRANCE.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 3 (of 15) · 第 9 / 49 题