_Réflexions sur le gouvernement qui résultoit de la puissance
que les grands et le parlement avoient acquise._
Il suffit d’avoir quelque idée de la manière étrange dont les grands
ont abusé de leur pouvoir dans tous les pays, pour juger des malheurs
que devoit produire en France leur association au gouvernement.
Par-tout ils ont brisé les foibles obstacles qui s’opposoient à leur
volonté; par-tout ils ont fait taire les lois, et cru qu’eux seuls
formoient la société. Il est vraisemblable que la troisième race de
nos rois auroit éprouvé les mêmes disgraces que les deux premières, si
les grands avoient été les seuls ministres et les seuls dépositaires
de l’autorité royale sous les successeurs de Charles VI; à force d’en
abuser, ils n’auroient bientôt pu en tirer aucun avantage. Las de
servir ou de gouverner un maître inutile, ils devoient alors songer à
se faire une puissance propre et personnelle, et on auroit vu renaître
le gouvernement féodal, dont le souvenir leur étoit toujours cher.
C’est l’autorité que le parlement avoit acquise qui détermina le cours
des événemens qu’on devoit craindre. En opposant ses modifications,
ses remontrances et le nom des lois aux injustices des grands, il les
empêcha de se livrer à leurs passions avec la même facilité qu’ils
l’auroient fait. Cette compagnie connut la nécessité d’avoir des lois,
puisqu’elle en étoit le gardien, et que ce n’étoit que par leur secours
qu’elle pouvoit se rendre puissante. Elle recueillit dans ces chartes
et ces ordonnances informes, qu’on avoit publiées jusques-là, tout ce
qu’elle crut qui lui seroit utile, et commença à donner du crédit à ces
articles épars qui formoient la législation la plus grossière et la
plus barbare.
C’est à cette époque que la puissance législative voulut en quelque
sorte réparer les torts de son oisiveté, et Charles VII ne fit que ce
qu’avoit fait autrefois Clovis: il ordonna d’écrire[278] les coutumes
de chaque province, et qu’après avoir été examinées et autorisées par
le conseil et le parlement, elles fussent observées comme autant de
lois. On se hâta de faire des règlemens et des ordonnances, mais sans
savoir l’objet qu’on devoit se proposer et la méthode qu’on devoit
suivre. La France avoit manqué de lois, elle en fut bientôt accablée;
mais ces lois, pour la plupart insuffisantes, obscures, et souvent
contraires les unes aux autres, étoient incapables de produire l’effet
que le citoyen en attendoit. Quel jurisconsulte, en étudiant notre
législation, peut se flatter de débrouiller ce chaos, monument de nos
besoins et de nos vices, de nos caprices et de notre ignorance?
Le parlement auroit été en état de diriger la puissance législative, de
lui demander les lois les plus salutaires, et de lui fournir les moyens
les plus efficaces pour les affermir, que ç’auroit été sans succès. Il
étoit facile aux grands, qui manioient l’autorité du roi, de lui rendre
suspect un corps qui pensoit qu’il étoit quelquefois de son devoir de
désobéir; et qui, en feignant de faire observer les lois, pouvoit ravir
au législateur le droit d’en faire. Sous prétexte de servir le prince,
les magistrats n’auroient pas souffert qu’on eût établi une règle qui
auroit été contraire à leurs intérêts particuliers. Avant que nos rois
eussent acquis le droit de lever arbitrairement des impôts, et quand
ils étoient obligés de traiter avec leurs sujets, pour en obtenir
des subsides, ils conservèrent précisément tous les vices de leur
administration, pour en faire une espèce de commerce. Ils vendoient
les lois, et la suppression de quelques abus, à condition qu’on leur
donneroit un subside; mais pour que la source des subsides ne tarît
pas, il falloit laisser subsister les abus et faire mépriser les lois
qui les proscrivoient. Quand nos rois n’eurent plus aucun motif pour
conserver cette malheureuse politique, qui a perpétué pendant si
long-temps nos désordres et nos malheurs, les grands crurent qu’il
étoit de leur intérêt de l’adopter, et sous les successeurs de Charles
VI, à qui on ne contestoit aucune prérogative, on vit encore les mêmes
abus, qui n’auroient dû subsister que dans le temps où la puissance
royale étoit anéantie. De ces abus, qui rendoient le crédit des grands
odieux et incertain, et de l’impuissance des lois, qui empêchoit les
magistrats d’agrandir leur autorité, il résulte des intérêts bizarres
et une conduite extraordinaire.
Ces deux factions, qui se balançoient et se tenoient mutuellement en
échec, sentirent que pour se rendre plus puissantes, elles devoient se
couvrir du nom du roi, et ne se proposer que son avantage. Peut-être ne
se rendoient-elles point compte à elles-mêmes de l’ambition secrète qui
les faisoit agir; mais n’est-il pas évident que si l’une fût parvenue
à humilier l’autre, elle n’auroit pas tardé à montrer ses vrais
sentimens, et s’emparer de la puissance publique? On vit les grands
porter des lois au nom du roi, et les magistrats les rejeter ou les
modifier au nom du roi; c’étoit une espèce de combat entre la puissance
active des uns, et la puissance d’inertie ou de résistance des autres.
Les grands vouloient dominer la nation par le prince; et sans se
soucier de la nation, le parlement désiroit que le prince eût besoin de
lui. Si le roi étoit habile, et jaloux de commander par lui-même, il
lui étoit aisé de se servir de leur rivalité pour les contenir et les
forcer tous deux à obéir.
Tandis que les grands et le parlement se conduisoient par des vues
si capables de les perdre, et se flattoient en quelque sorte de
trouver toujours un prince qui leur abandonneroit son pouvoir, quel
moyen restoit-il à la nation pour recouvrer ses anciens priviléges,
et voir renaître des états-généraux, qui, en perfectionnant leur
police, pussent faire fleurir le royaume? C’étoit en vain qu’un grand
nombre de citoyens gémissoient sous une administration qui n’étoit
soumise à aucune règle. On avoit beau murmurer contre les impôts dont
l’état étoit accablé, et penser avec Comines que les impositions qui
n’avoient pas été consenties par les états-généraux, étoient autant
d’exactions injustes; comment les citoyens auroient-ils encore pu faire
entendre leurs plaintes, et contraindre le gouvernement à consulter
la nation? La noblesse, attachée aux grands qui gouvernoient et qui
favorisoient[279] ses injustices, craignoit presque autant qu’eux
ces grandes assemblées, qui, après lui avoir reproché sa tyrannie,
auroient vraisemblablement demandé qu’on la réprimât. Le parlement
qui se trouvoit à la tête du tiers-état, comme les grands à celle de
la noblesse, n’avoit pas oublié les affronts que lui avoient faits
autrefois les états-généraux; il empêchoit par ses remontrances que les
plaintes du peuple ne devinssent assez séditieuses pour intimider le
gouvernement, et il étoit ainsi le garant de la docilité de cet ordre.
Avec de pareils secours, il ne falloit pas beaucoup d’art pour faire
perdre à la nation le souvenir de ses priviléges, et l’accoutumer peu à
peu à souffrir sans se plaindre.
La France paroissoit destinée à obéir à un pouvoir arbitraire, et elle
y auroit été conduite sans éprouver d’agitation violente, si le prince
eût toujours eu une conduite assez adroite pour contenir les grands
par les magistrats, et les magistrats par les grands; mais à quelles
infortunes nos pères n’étoient-ils pas encore condamnés, s’il montoit
sur le trône des rois foibles, et qui, ne connoissant pas le danger qui
les menaçoit, abandonneroient le soin de leur autorité? Dès-lors toutes
les passions devoient acquérir un nouveau degré d’activité. Toutes
les arrières-vues des grands et du parlement devoient se montrer à
découvert, et produire des désordres d’autant plus grands, que chacune
de ces factions étant incapable de se conduire et d’être unie par un
intérêt général, devoit produire des cabales et des partis différens,
dont le choc pouvoit renverser les fondemens de l’état.
Si la France avoit continué sous les successeurs de Louis XI à ne
s’occuper, comme elle avoit fait depuis Hugues-Capet, que de ses
affaires domestiques, et que des événemens extraordinaires n’eussent
pas, pour ainsi dire, changé en un jour ses mœurs et son caractère,
peut-être que la nation seroit sortie de son assoupissement au bruit
qu’excitoient les querelles des grands. Mais un nouvel ordre de choses
alloit s’établir dans l’Europe. Les peuples, jusqu’alors séparés, et
qui n’avoient presque aucune communication entre eux, alloient unir,
partager, joindre et diviser leurs intérêts, plutôt pour se détruire
mutuellement, que pour travailler à leur conservation. De nouvelles
connoissances, avec de nouveaux arts, étoient prêts à s’établir chez
tous les peuples; et la religion, menacée par des ennemis puissans,
ne devoit plus paroître qu’armée des flambeaux et des poignards du
fanatisme. Il me reste à examiner quel fut le sort du prince, des
grands, du parlement et de la nation entière, pendant la révolution que
l’Europe souffrit.
_Fin du livre sixième._
OBSERVATIONS
SUR
L’HISTOIRE DE FRANCE.