CHAPITRE IV.

_De l’autorité que les grands acquirent pendant le règne de

Charles VI.--Progrès de cette autorité sous Charles VII, Louis

XI et Charles VIII._

Tant que le gouvernement féodal avoit été en vigueur, et que le roi,

borné à recevoir l’hommage et les secours que lui devoient ses vassaux

immédiats, n’exerçoit aucune autorité dans leurs terres, l’honneur de

gouverner ses affaires fut peu brigué. Il fut le maître en temps de

minorité ou d’absence, de disposer à son gré de la régence du royaume,

qui n’étoit en effet que la régence[235] de ses domaines. Tantôt elle

est confiée à la mère du roi, à sa femme, ou à un prince de sa maison,

quelquefois elle passe dans les mains de Beaudoin, comte de Flandre, du

sire de Nesle, de Suger ou de Mathieu de Vendôme, abbé de Saint-Denis.

Le royaume faisoit peu d’attention à ces événemens, parce que la

régence ne procuroit qu’un avantage médiocre à ceux qui en étoient

chargés; mais à mesure que l’autorité royale s’agrandit, il devint plus

utile d’obtenir la confiance du roi et d’entrer dans l’administration

de ses affaires. Cependant l’ambition des grands dédaigna encore

d’aspirer à une place du conseil, soit parce qu’ils avoient eux-mêmes

de grandes terres à gouverner, soit parce qu’ils craignoient le crédit

des états, qui s’opposoient aux vexations des ministres; de-là, tous

ces hommes obscurs qui gouvernoient sous le roi Jean, et dont les états

de 1356 demandèrent la disgrace au Dauphin.

Les intérêts des grands changèrent après que Charles V, ayant

abaissé tout ce qui pouvoit lui résister, fut parvenu à gouverner

arbitrairement, et à se rendre en quelque sorte, le maître de la

fortune de ses sujets. Ses premiers officiers, qui avoient étendu leurs

prérogatives, à mesure que le roi avoit étendu les siennes, trouvèrent

un avantage immense, à se regarder comme les ministres de son autorité.

Les frères de Charles V jugèrent qu’il étoit plus avantageux pour eux

de manier la puissance royale, que de gouverner leurs terres dans

l’état d’humiliation où les fiefs étoient réduits; et il auroit été

de la dernière imprudence à ce prince de ne les pas placer à la tête

du gouvernement pendant la minorité de son fils. Les ducs d’Anjou, de

Bourgogne et de Berry n’auroient pas manqué de se soulever contre des

arrangemens contraires à leur avarice et à leur ambition.

On sait en effet quelle fut la fortune de ceux qui eurent part à

l’administration: le duc d’Anjou transporta des richesses immenses en

Italie. L’avare et prodigue duc de Berry fut un monarque absolu dans

son gouvernement de Languedoc, qu’il appauvrit sans pouvoir s’enrichir.

Le duc de Bourgogne avoit trouvé si doux d’administrer le royaume sous

le nom du roi, que se voyant réduit à se retirer dans ses états, il

s’y crut exilé. Tous les grands qui avoient participé à la fortune du

prince, s’étoient fait une habitude de tenir dans leurs mains quelque

branche de la souveraineté. Quand Charles VI les écarta de son conseil,

pour donner sa confiance à des hommes dont il seroit le maître, ils

songèrent moins à se venger, à soulever la nation, et à demander la

tenue des états, qu’à cabaler sourdement pour se saisir une seconde

fois d’un pouvoir qu’ils regardoient comme l’instrument de leur fortune.

La démence de Charles VI prévint les désordres que leur ambition

inquiète et lasse d’attendre, auroit vraisemblablement excités. Si ce

prince eût été en état de persévérer dans le dessein de gouverner par

lui-même, et par les conseils de quelques hommes peu importans, ne

paroît-il pas certain que pour se venger et prévenir leur avilissement,

les grands se seroient révoltés contre Charles, comme les barons

d’Angleterre s’étoient autrefois soulevés contre Jean-sans-Terre?

Peut-être auroient-ils substitué un gouvernement aristocratique à

la monarchie, ou fait revivre l’indépendance des coutumes féodales;

peut-être qu’éprouvant de trop grandes difficultés à s’emparer d’une

partie des prérogatives du roi, ils auroient senti, à l’exemple

des seigneurs Anglais, la nécessité de réveiller dans la nation

les sentimens de liberté que le règne de Charles V avoit presque

entièrement éteints; d’unir à leur cause tous les ordres du royaume,

en protégeant leurs intérêts; et de forcer Charles VI à donner une

ordonnance, qui, étant également avantageuse à tous les citoyens, leur

auroit enfin donné à tous le même esprit. Quoiqu’il en soit, la démence

de Charles, qui devoit naturellement affoiblir l’autorité royale, ne

servit au contraire qu’à l’affermir plus solidement.

Dès que les grands virent que la maladie du roi le rendoit incapable

de gouverner, ou plutôt de protéger ses ministres, ils se hâtèrent de

reparoître à la cour et de les chasser. Le duc de Bourgogne, le duc de

Berry, la reine, le duc d’Orléans, les grands officiers de la couronne,

en un mot, toutes les personnes puissantes par elles-mêmes ou par leurs

emplois, ne mirent aucun terme à leur ambition, ni à leurs espérances,

et tâchèrent de se rendre les arbitres du gouvernement. Toutes ces

cabales, occupées à se nuire les unes aux autres, et prêtes à sacrifier

l’état à leurs intérêts, n’agissoient en apparence qu’au nom et pour

l’avantage du roi; elles sembloient se réunir, et travailloient de

concert à étendre, multiplier, ou du moins conserver les prérogatives

de la couronne. Celle qui étoit parvenue à dominer, défendoit

l’autorité comme son propre bien; les autres, ne désespérant pas de

se revoir encore à la tête des affaires, se gardoient bien de vouloir

porter quelque atteinte à un pouvoir dont elles se flattoient d’abuser

à leur tour.

Il se forma ainsi un nouvel intérêt chez les grands, et leur puissance,

autrefois si redoutable à celle du roi, en devint l’appui. Si à la

faveur des troubles du conseil et de la démence du roi, la nation

avoit, par hasard, tenté de rétablir ses immunités, au lieu de

se livrer à l’esprit de parti et de faction; si elle avoit voulu

faire revivre ces chartes qui la rendoient l’arbitre des subsides

qu’elle accordoit; enfin, si elle avoit demandé la convocation des

états-généraux, les grands du royaume s’y seroient opposés. Ils

n’auroient pas souffert que l’autorité royale, dont ils s’étoient

faits les instrumens, ou plutôt les dépositaires, fût encore soumise à

l’examen et aux caprices des différens ordres de l’état.

Le caractère foible, facile et modéré de Charles VII, ne trompa point

les espérances que les grands s’étoient formées. Il avoit passé par

des épreuves trop terribles, pour n’être pas content de sa fortune,

en jouissant en paix de son royaume. Il auroit souffert patiemment

qu’on l’eût privé de quelqu’une de ses prérogatives; et trouvant, au

contraire, les grands plus jaloux que lui-même de son autorité, il leur

en abandonna l’exercice, et pour le récompenser de sa complaisance, ils

ne travaillèrent qu’à le rendre plus puissant.

Ils établirent une milice toujours subsistante, connue sous les noms de

gendarmerie et de francs archers; et une taille perpétuelle destinée

à son entretien et levée[236] par les ordres seuls du gouvernement,

sans qu’il fût besoin du concours, ni du consentement des états. Ces

deux nouveautés, avantageuses à la noblesse, en lui donnant toujours de

l’emploi, indifférentes au clergé, depuis qu’il avoit des assemblées

particulières qui traitoient avec le roi, et agréables même au peuple,

qui crut qu’on ne leveroit sur lui que des sommes médiocres, et qu’on

lui accorderoit une protection puissante, mirent entre les mains du

prince, deux choses, les finances et les troupes, dont une seule auroit

suffi pour prévenir toute résistance à ses volontés. C’est, si je puis

parler ainsi, à la faveur de ces deux autres, que l’autorité royale

ne craindra plus les tempêtes qu’elle avoit essuyées, ou du moins

devoit les conjurer, sans avoir besoin de beaucoup d’art. Les peuples

libres ont partagé la puissance entre différens magistrats, pour qu’ils

fussent forcés de se respecter réciproquement, et ne pussent opprimer

la nation: ce balancement d’intérêts se trouvoit actuellement en France

entre les différens ordres de l’état; et le prince sera toujours

soutenu des forces de l’un contre les plaintes de l’autre. On ne verra

plus, comme sous les règnes précédens, des combats entre la puissance

du roi et les immunités de la nation; s’il s’élève encore des troubles

domestiques, l’autorité royale sera respectée par ceux mêmes qui se

souleveront; on ne combattra pas pour lui prescrire des bornes, mais

pour décider à quelle cabale d’intrigans ambitieux l’exercice en sera

confié.

Dès que cette taille perpétuelle, dont Comines prévoyoit les suites

pernicieuses, eut été établie, le prince ne sentit plus la nécessité de

convoquer les états, parce qu’en augmentant les tailles, il pouvoit se

passer de tout autre subside; et qu’un premier abus servant toujours

de titre pour en établir un second, il seroit aisé de supposer de

nouveaux besoins, et d’établir de nouvelles impositions, sous prétexte

de servir de supplément à la taille et de soulager les campagnes.

Dès lors l’idée des anciens états devoit en quelque sorte se perdre;

car les hommes, naturellement timides, nonchalans et paresseux,

ont besoin, pour ne pas perdre la liberté qu’ils aiment, qu’on les

avertisse continuellement de son prix, et qu’on leur donne des moyens

faciles de la conserver. Les états n’étant plus regardés comme un

ressort ordinaire et nécessaire du gouvernement, il étoit impossible

qu’on en tirât quelque avantage. Si on convoquoit encore de ces

grandes assemblées, elles devoient ignorer elles-mêmes leur origine,

leur destination, leur objet, et ne pouvoient servir au progrès des

lumières; il étoit aisé de les rendre dociles, en choisissant pour leur

convocation, le temps et les lieux les plus favorables aux vues du

prince ou des ministres qui étoient les dépositaires de son pouvoir.

Les grands s’étoient déjà tellement accoutumés à gouverner sous le

nom du roi, qu’ils ne purent souffrir que Louis XI prétendît ne pas

leur abandonner l’exercice de son autorité. Ils se virent dépouiller

par une main qu’ils avoient rendue trop puissante; et à force d’avoir

accoutumé, par leurs exemples et leurs établissemens, la nation à

obéir, leur ambition n’en devoit attendre aucun secours. Cette disgrace

n’étoit que passagère; les rois tels que Louis XI sont rares, et il ne

falloit attendre qu’un règne foible, pour que les mécontens reprissent

sans efforts, le crédit qu’ils avoient perdu. Mais leur impatience

ne leur permit pas de prendre ce parti; ils se révoltèrent, et leur

révolte, connue sous le nom de la guerre du bien public, ne réveilla

dans la nation, aucun sentiment pour ses anciennes franchises. Ce que

l’émeute des Maillotins avoit fait au commencement du règne de Charles

VI, la révolte des plus grands seigneurs fut incapable de le produire

sous celui de Louis XI; preuve certaine des changemens qui étoient

arrivés dans les mœurs des Français, et qu’ils ne se défioient pas

moins de l’autorité des grands que de celle du prince.

Peu de rois ont été aussi jaloux que Louis XI de gouverner par

eux-mêmes; et aucun n’a été si propre à éviter le joug que les

grands vouloient lui imposer, et exercer en même temps un pouvoir

arbitraire sur le reste de ses sujets. Louis étoit né avec des passions

impérieuses; mais le souvenir des malheurs récens de sa maison, et,

ainsi que l’a remarqué Comines, les disgraces qu’il avoit éprouvées

dans sa jeunesse, lorsqu’il eut abandonné la cour de son père, pour

se retirer en Dauphiné, et ensuite chez le duc de Bourgogne, lui

apprirent à rompre son caractère. Il fut forcé de s’étudier à plaire

aux personnes dont il avoit besoin; il se façonna à l’art de cacher

quelques-uns de ses vices, et de montrer même quelquefois des vertus

qui lui étoient étrangères. Il apprit sur-tout à se défier de la

fortune et à espérer difficilement, science si utile aux rois, et qui

leur est presque toujours inconnue. De-là cette profonde dissimulation

qui se cachoit sous les dehors de la franchise, et les ressorts

multipliés de sa politique qui l’ont fait soupçonner d’une timidité,

qui n’étoit en effet qu’une prudence outrée et attentive à se servir à

la fois de tous les moyens plus ou moins propres à faire réussir ses

entreprises.

En gouvernant la nation de l’univers la plus inconsidérée et la plus

aisée à tromper, parce qu’elle est la moins attentive à consulter le

passé et la plus prompte à bien espérer de l’avenir, Louis employa la

politique la plus raffinée et la plus tortueuse. Négociant toujours

par goût, et ne recourant à la force que quand il désespéroit de

réussir par la ruse et la séduction, il répandoit de tous côtés les

bienfaits, les menaces, les promesses, les craintes, les soupçons et

les espérances. Tout étoit divisé autour de lui, et à la faveur de

cette division, il écarta les grands qui vouloient s’emparer de son

autorité, et cependant gouverna sans danger le peuple avec un sceptre

de fer. Les communautés qui n’avoient été imposées par son père[237]

qu’à quarante ou cinquante livres de taille, lui en payèrent mille.

Il se fit un droit du silence auquel ses sujets s’étoient condamnés

depuis l’expédition de Charles VI contre les Parisiens; et parce qu’ils

s’étoient accoutumés à une taille arbitraire, il les soumit à d’autres

impôts.

Louis abusoit ainsi contre le peuple, de la puissance sans borne

que les grands avoient donnée à son père et à son aïeul, et, pour

les humilier à leur tour, se servoit de la docilité à laquelle ils

avoient accoutumé le corps entier de la nation. Il ne craignit point

de convoquer deux fois[238] les états-généraux à Tours. J’ignore par

quels artifices il se rendit le maître des élections, ou corrompit

les députés des provinces; mais il étoit sûr que ces deux assemblées

obéiroient aveuglément à ses volontés. La première l’autorisa en effet,

à ne pas donner à son frère l’apanage dont il étoit convenu, par le

traité du bien public. Les trois ordres promirent de sacrifier leur

fortune et leur vie à la défense de Louis, s’il étoit obligé de prendre

les armes pour maintenir cette délibération; et le prince, menaçant

les grands des forces entières de l’état, viola ses engagemens, sans

qu’ils osassent s’en venger. Les seconds états ne montrèrent ni moins

de docilité ni moins de zèle que les premiers; et Louis en retira les

mêmes avantages. Ne diroit-on pas qu’une fatalité aveugle gouverne

les choses humaines? ou plutôt, quel peuple se croira à l’abri des

révolutions les plus subites et les plus extraordinaires, puisque ces

états si redoutés par Philippe-de-Valois, le roi Jean et Charles V son

fils, deviennent les instrumens du pouvoir arbitraire entre les mains

de Louis XI? Autrefois c’étoit le roi qui cherchoit à se débarrasser

de la contrainte où le tenoient les états, et aujourd’hui c’est la

nation elle-même qui est fatiguée de ses assemblées. Elle craint qu’on

ne la convoque trop souvent; elle a repris le génie de ses pères à qui

Charlemagne crut qu’il étoit nécessaire d’ordonner de se rendre avec

exactitude au champ de Mai. Sa liberté lui paroît à charge, et par la

voie de ses représentans, elle se confie à la prudence de Louis XI, et

l’autorise à prendre à son gré les mesures, et à ordonner toutes les

choses que le bon ordre et la sûreté publique exigeront.

Louis étoit parvenu à régner despotiquement; mais après avoir eu

les mêmes succès que Charles V, il eut enfin les mêmes inquiétudes.

Il avoit eu besoin d’une vigilance trop soutenue et d’un art trop

subtil, pour que la puissance dont il avoit joui, pût passer dans les

mains de son successeur, et devenir la forme naturelle et constante

de l’administration: nul gouvernement ne peut se soutenir avec des

ressorts si déliés, et qui demandent un Louis XI pour les manier. Il

sentit que les grands étoient plutôt étonnés que soumis, et qu’ils ne

consentiroient à avoir la docilité du peuple, que quand une longue

suite de révolutions auroit rapproché et en quelque sorte, confondu

tous les ordres de l’état. Il comprit qu’en rendant Charles VII

tout-puissant, les grands n’avoient en effet, songé qu’à leur propre

fortune; et que dès qu’ils désespéreroient de recouvrer et de conserver

le pouvoir qu’ils avoient acquis, ils troubleroient le royaume par

leurs révoltes, et tenteroient de lui rendre son ancien goût pour

l’indépendance. Ne pouvant gouverner au nom du roi, il leur importoit

en effet, d’être les premiers citoyens d’une nation libre.

Le prince ne prévit que des troubles qui entraîneroient

vraisemblablement la ruine entière de la prérogative royale, si son

fils, aussi suspect que lui aux seigneurs, adoptoit les principes de

sa politique ambitieuse, tentoit de les éloigner du maniement des

affaires, sans avoir l’adresse de les tromper et de les intimider

continuellement. Il lui conseilla de gouverner avec une extrême

retenue; et, par l’ordonnance qu’il fit quelques jours avant sa mort,

pour établir une forme dans l’administration, il régla que Charles VIII

ne feroit rien sans le conseil[239] et la participation des princes

de son sang et des grands officiers de la couronne. La puissance des

grands, jusqu’alors sans titres et formée au hasard comme tout le

reste, par le concours de quelques circonstances extraordinaires, fut

enfin établie sur la loi. Ce qui n’avoit été qu’une prétention, devint

un droit, et la monarchie absolue sous Louis XI, fut tempérée sous son

fils, par une espèce d’aristocratie, gouvernement bizarre, difficile

à définir, qui ne promettoit pas un sort plus heureux à la nation, et

qui, en effet, excita des troubles dans le commencement du règne de

Charles VIII.

Si on veut se faire une juste idée de la révolution que les faits

que je viens d’indiquer avoient faite dans l’esprit des Français, il

suffira de jeter les yeux sur les cahiers que les états, assemblés à

Tours en 1484, présentèrent à Charles VIII. On y voyoit la peinture la

plus touchante des malheurs du royaume. Le peuple, disent les trois

ordres, opprimé à la fois par les gens de guerre, qu’il paye cependant

pour en être protégé, et par les officiers chargés de percevoir les

revenus du roi, est chassé de ses maisons dévastées, et erre sans

subsistance dans les forêts. La plupart des laboureurs, à qui on a

saisi jusqu’à leurs chevaux, attèlent leurs femmes et leurs enfans à la

charrue; et n’osant même labourer que la nuit, dans la crainte d’être

arrêtés et jetés dans des cachots, se cachent pendant le jour, tandis

que d’autres, réduits au désespoir, fuient chez les étrangers, après

avoir égorgé leur famille qu’ils n’étoient plus en état de nourrir.

Le commerce étoit presqu’entièrement anéanti, et par l’abandon des

campagnes et par les charges accablantes auxquelles on l’avoit

assujéti. Qu’importoit à la noblesse et au clergé de posséder toutes

les terres, si le travail des laboureurs ne les fécondoit pas, ou que

faute de consommation, les denrées superflues à leurs maîtres périssent

entre leurs mains? La noblesse du second ordre étoit privée des

distinctions que sa vanité lui rend les plus précieuses. Elle regardoit

le commerce comme indigne d’elle[240], la voie de la finance pour

faire fortune, lui étoit fermée; et privée des emplois par un prince

soupçonneux, qui n’aimoit à donner sa confiance qu’à des étrangers,

elle étoit réduite à demander qu’on la préférât à des inconnus, pour

les gouvernemens des places, pour les emplois militaires, et le service

domestique auprès de la personne du prince. Les tribunaux étoient

privés de leurs fonctions. Le cours ordinaire de la justice étoit

interrompu par des ordres particuliers. Aux formes nécessaires pour

protéger les innocens et guider les magistrats dans la recherche de

la vérité, on substituoit, sous prétexte de prévenir le mal, ou de

punir plus sûrement les coupables, une procédure arbitraire, aussi

favorable aux entreprises du gouvernement, que contraire à la sûreté

des citoyens. Louis XI, au milieu de ces juges iniques, dont il

dictoit à sa fantaisie les jugemens, me paroît semblable à ce vieux

de la Montagne, ce roi des assassins, qui, sans sortir de sa cour,

effrayoit tous les princes du monde. On ne voyoit de tous côtés que des

confiscations de biens et des banissemens ordonnés et exécutés par de

simples lettres du prince.

Je ne puis m’empêcher de copier ici un morceau de Comines, relatif à

ces états. «En ce royaume, dit-il, tant foible et tant oppressé en

mainte sorte, après la mort de notre roi (Louis XI) y eut-il division

du peuple contre celui qui règne? Les princes et les sujets se

mirent-ils en armes contre leur jeune roi? Et en voulurent-ils faire

un autre? Lui voulurent-ils ôter son autorité? Et le voulurent-ils

brider qu’il ne pust user d’office et d’autorité de roi? Certes

non... Toutes fois ils firent l’opposite de tout ce que je demande:

car tous vindrent devers lui et lui firent serment et hommage: et

firent les princes et seigneurs leur foi, humblement les genoux en

terre en baillant par requeste ce qu’ils demandoient; et dressèrent

conseil où ils se firent compagnons de douze qui y furent nommés: et

dès-lors le roi commandoit qui n’avoit que treize ans, à la relation

de ce dit conseil. En ladite assemblée des états dessus dits, furent

faites aucunes requestes et remontrances en la présence du roi et de

son conseil, remettant toujours tout au bon plaisir du roi et de son

dit conseil: lui octroyèrent ce qu’on leur vouloit demander, et qu’on

leur montra par écrit estre nécessaire pour le fait du roi, sans rien

dire à l’encontre: et étoit la somme demandée de deux millions cinq

cent mille francs, qui estoit assez au cœur, sont et plus trop que peu,

sans autres affaires; et supplièrent lesdits qu’au bout de deux ans

ils fussent rassemblés; et que si le roi n’avoit pas assez d’argent,

qu’ils lui en bailleroient à son plaisir: et que s’il avoit guerres,

ou quelqu’un qui le vousist offenser, ils y mettroient leurs personnes

et leurs biens, sans rien lui refuser[241] de ce qui lui seroit besoin.»

Sans doute que des états qui, en faisant les plaintes que j’ai

rapportées, accordent sans murmurer tout ce qu’on leur demande, et

ne songent plus même comme autrefois à opposer des loix à des abus,

avoient perdu sans retour toute idée de leurs priviléges et de leur

constitution. Je le dirai en passant, si les princes s’applaudissent,

quand ils ont jeté leur nation dans un pareil engourdissement, ils

entendent bien mal leurs intérêts; et bientôt eux-mêmes, engourdis sur

le trône, ils seront accablés du poids de l’autorité dont ils abusent.

Les rois n’exigent-ils qu’un attachement stupide? Malheur à ceux dont

les sujets ne savent ni se plaindre ni murmurer contre les abus, ni

prévoir l’avenir, ni proposer des remèdes aux maux présens! C’est le

signe le plus certain qu’ils ne sont plus citoyens, et que les malheurs

du prince et de la patrie leur sont indifférens. Que les rois ouvrent

alors les yeux, qu’ils tremblent en voyant que leur fortune est prête

à s’écrouler, puisqu’ils ne sont plus qu’à la tête d’une nation en

décadence! Qu’ils raniment, s’il se peut, un peuple expirant, s’ils ne

veulent pas voir les vices les plus bas se multiplier et s’accroître

avec une extrême célérité! Qu’on suive le fil de notre histoire, en

examinant les ressorts qui ont été l’ame de tous nos mouvemens, et on

trouvera dans les règnes dont je parle, les principes des malheurs qui

ont failli à priver la maison de Hugues-Capet de son héritage, sous les

successeurs de Henri II.

Il étoit impossible que les états de 1484 montrassent de la prudence

et de la fermeté dans leur conduite; et c’est moins aux progrès que

l’autorité royale avoit faits qu’on doit s’en prendre, qu’au crédit que

les grands avoient acquis sous les règnes de Charles VI et de son fils,

en prenant part à l’administration de l’état. Le roi devoit trouver

son intérêt particulier à faire le bien public; et sans s’épuiser, le

royaume pouvoit suffire à ses besoins et à ceux de quelques ministres

obscurs; mais quand il fallut satisfaire l’avidité des grands, la

nation n’eut pas assez de richesses, et elle fut plus malheureuse

lorsqu’ils l’opprimèrent sous le nom du roi, que quand elle avoit été

soumise à la tyrannie féodale: ils se révoltèrent contre Louis XI, et

ils favorisèrent Charles VIII, parce qu’ils espéroient d’être encore

les dépositaires de son autorité; après avoir excité dans la guerre

du bien public la nation à se soulever, ils donnèrent l’exemple de la

soumission, et voulurent que rien ne pût s’opposer aux volontés du

gouvernement. On voit dans Comines combien les personnes puissantes

craignoient l’assemblée des états[242], et que leurs partisans

publioient que c’est un crime de lèze-majesté d’oser en demander la

convocation, ou dire que le roi n’est pas le maître d’établir et de

lever à son gré des impôts.

En effet, les princes et les plus grands seigneurs s’étoient autrefois

honorés d’entrer dans la chambre de la noblesse, et le roi ne se

rendoit à l’assemblée des états qu’accompagné des ministres qui

composoient son conseil et de quelques officiers de sa maison. Charles

VIII, au contraire, y traîna à sa suite les princes, les grands

officiers de la couronne et une foule de courtisans, qui vouloient tous

avoir un maître riche et puissant pour s’enrichir de ses dépouilles et

abuser de son autorité. La noblesse, abandonnée de ceux qui auroient

dû être à sa tête, et obscurcie par le cortège pompeux qui entouroit

le prince, ne parut plus à ses propres yeux la portion la plus

importante et la plus éminente du royaume; elle perdit de sa dignité,

et les esprits commencèrent à faire une sorte de distinction entre les

familles attachées à la cour et celles qui n’en approchoient pas.

Jamais l’exemple des grands n’a été aussi contagieux ailleurs qu’en

France; on diroit qu’ils ont le malheureux privilége de tout justifier;

et nos pères ont depuis long-temps les défauts et les ridicules qu’on

nous reproche aujourd’hui. Comines en est un sûr garant, et il se

plaignoit[243] déjà que le plus petit gentilhomme eût la manie de

copier les manières et les discours des plus grands seigneurs. Les

principaux députés de la noblesse, voyant l’esprit qui animoit les

personnes dont ils envioient la fortune, crurent sans doute qu’il

étoit de leur dignité de penser comme eux; qu’on me permette cette

expression; pour prendre le bon air, ils trahirent le roi à qui ils

devoient la vérité, et sacrifièrent à l’avarice des grands, leurs

provinces dont ils devoient défendre les intérêts. J’aurois quelque

honte de faire une pareille remarque, mais je n’examine pas l’histoire

d’un peuple qui ait eu des mœurs et des principes, et qui fut attaché

à des lois certaines. Dans un état qui se conduit au hasard en

obéissant aux événemens, les plus petites causes doivent produire les

plus grands effets.

Les députés de la noblesse les moins considérables imitèrent leurs

chefs pour ne se point dégrader et se flattèrent que leur complaisance

seroit récompensée. Tandis que le clergé ne songeoit qu’à faire sa

cour de la manière la plus basse, quel bien pouvoit-on attendre du

tiers-état? Quand les grands d’une nation aspirent à établir le pouvoir

arbitraire, il est impossible que les ordres inférieurs ne contractent

pas enfin malgré eux l’esprit de servitude.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 3 (of 15) · 第 7 / 49 题