M. Ferrand a repris:

--Je ne croyais pas qu'ayant été magistrat et me connaissant, vous

pussiez garder contre moi de la rancune ou de la défiance. J'ai accompli

un devoir.

--C'est ainsi que je l'entends, ai-je répondu. Seulement il doit m'être

permis de déplorer que vous vous soyez trompé en accomplissant votre

devoir.

Il a gardé un instant le silence.

J'entendais ma mère et mes soeurs qui discutaient tout bas, mais avec

énergie, la question de savoir si on irait au sermon ou à la

Porte-Saint-Martin.

Le père Lavigne prêchait, mais on jouait les _Mousquetaires_.

--Mon cher Thibaut, poursuivit M. Ferrand, il est superflu de vous dire

que j'ai écouté ma conscience. Voici maintenant pourquoi j'ai voulu vous

entretenir en particulier. J'ai le désir, le grand désir d'être ramené à

un autre sentiment. La condamnation n'est pas définitive. Il se peut

que, volontairement ou par suite des circonstances, l'accusée Jeanne

Péry revienne devant nous. Savez-vous quelque chose de particulier qui

puisse m'éclairer?

--Oui, répartis-je sans hésiter, je sais beaucoup de choses.

--Voulez-vous me les dire?

Nous nous touchions. Le grand jour nous enveloppait. Mes yeux étaient

dans les siens.

J'aurais surpris dans son regard la plus fugitive des pensées.

Je n'y vis rien, sinon ce qui était exprimé par ces paroles: le loyal

désir de savoir.

Et aussi, peut-être, car ses paroles impliquaient également cela: la

certitude qu'il n'avait plus rien à apprendre.

--M. Ferrand, répliquai-je, je prends votre démarche comme elle doit

être prise, en bonne part. Mais je refuse de vous dire ce que je sais

jusqu'au moment où je jugerai utile ou nécessaire de rompre le silence.

Vous avez raison, je puis vous l'affirmer: l'affaire n'est pas finie. Si

Dieu me laisse l'existence et la faculté de penser, je m'engage à

consacrer ce qui me reste de vie à la manifestation de la vérité.

Je devinai une question sur ses lèvres. Il ne la proféra pas.

--Au revoir donc, mon cher Thibaut, me dit-il en me tendant de nouveau

sa main que je pris, je ne regrette pas ma démarche qui aurait pu être

mieux accueillie. Quand vous jugerez à propos de venir à moi,

souvenez-vous que ma porte--et ma main--vous seront ouvertes à toute

heure.

Je remerciai et nous rejoignîmes ces dames.

Le sermon avait eu tort. On s'était décidé pour la Porte-Saint-Martin.

Mère m'embrassa de bon coeur et sans même m'appeler _imbécile_. Mes deux

soeurs me concédèrent l'accolade chrétienne que le martyr doit à son

bourreau.

Et je restai seul, brisé comme si je m'éveillais d'un cauchemar.

Le dernier vivant · 第 261 / 341 题