16 février.

Ce ne sera pas encore pour aujourd'hui, l'histoire de ma terrible nuit.

Je suis trop ébranlé. J'ai eu des visites auxquelles je ne m'attendais

pas.

Ils sont venus tous ensemble. Tu ne devinerais pas qui. Je parie que tu

penses à la quêteuse? Celle-là, je l'ai attendue nuit et jour pendant

trois mois. Elle n'est jamais venue.

Le Dr Schontz, lui, s'est présenté deux fois, pendant que j'étais hors

d'état de le recevoir. Je lui ai écrit depuis, il ne m'a pas répondu. Je

sais qu'il est absent pour un grand voyage.

Non, ceux qui sont venus aujourd'hui, tous ensemble, c'est M. le

conseiller Ferrand, ma mère et mes deux soeurs.

Comment t'exprimer le sentiment que m'a fait éprouver la vue de M.

Ferrand? Quoique ma famille fût là, il était pour moi le personnage

principal.

Te voilà bien avancé dans ta lecture. Tu touches aux dernières pages de

mon dossier. As-tu jugé cet homme comme moi?

Je l'ai sincèrement aimé, et beaucoup estimé.

Tu as pu voir par les articles des journaux qu'il est soupçonné de

n'avoir pas été étranger à l'évasion de Jeanne.

Ces choses me touchent peu. La magistrature qui mérite souvent d'être

blâmée est constamment relevée et sauvée par la calomnie stupide.

Loin de poursuivre certaines feuilles, moi, je leur payerais une prime.

Elles rehaussent si bien ce qu'elles croient outrager!

Tu verras d'ailleurs demain ou après qu'il y a deux choses dans

l'évasion de Jeanne: un effort loyal et secourable d'abord, ensuite une

trahison.

À supposer que M. Ferrand, à son insu, comme cela arrive, ait contribué

à ouvrir une porte, à décrocher une serrure, il était du côté de Schontz

et de la quêteuse, c'est-à-dire du parti loyal et généreux.

Mais je suis bien sûr qu'il n'a rien fait, sinon regarder avec faveur

une jeune et jolie personne.

Comme beaucoup d'hommes graves, il a une façon dangereuse d'être galant.

Je te demandais comment tu le juges. Moi, je le juge ainsi, de ce seul

mot: il est austère et regarde les femmes.

Il n'y a plus de mousquetaires. Pour eux, ce n'était pas péché de boire,

de jouer, d'aimer. Leur vie était une chanson et un éclat de rire.

Mais les gens qui ne chantent pas, les gens graves, les magistrats,

surtout, ces demi-prêtres, j'ai peur d'eux quand ils ont un roman

d'amour.

M. le conseiller Ferrand a été l'esclave d'Olympe. Il l'est peut-être

encore: je jurerais sur mon propre honneur qu'il est resté honnête homme

dans le sens bourgeois du mot.

Quand je dis esclave, cela implique-t-il nécessairement amour? Il fut

fait grand bruit de la passion d'Olympe pour moi, et M. Ferrand ne parut

pas m'en vouloir à cause de cela.

Au contraire, il était partisan de mon mariage avec Olympe.

Tu comprends ces choses-là bien mieux que moi, qui te les explique.

Caprice inamovible, galanterie du XIXe siècle!

Nous ne sommes ni vertueux, ni poètes.

Aussi le _Journal officiel_ est presque toujours aussi coquin que le

journal insulteur. Il ment par l'admiration salariée comme l'autre ment

par l'outrage qui rapporte.

Ni ces excès d'honneur ni cette indignité ne sont mérités par nos pères

conscrits, qui sont parfois de très remarquables esprits, sans avoir

droit par leur caractère, à la moindre statue.

Revenons à la visite que j'ai reçue.

Il y avait de la tendresse vraie dans le baiser théâtral que ma pauvre

maman m'a donné en entrant. Mes soeurs étaient plutôt curieuses

qu'émues. Elles n'ont pu s'empêcher de me dire qu'elles avaient renoncé

au mariage à cause de moi.

Ma mère a mis ses deux mains sur mes épaules pour me regarder

longuement.

--Ton éducation a pourtant coûté les yeux de la tête! a-t-elle fait

entre haut et bas.

--Vas-tu revenir avec nous en Normandie, Lucien? m'a demandé Célestine.

Et Julie a ajouté:

--Tu pourrais trouver peut-être un emploi dans le commerce. M. Ferrand

m'a donné la main comme si nous nous étions quittés de la veille.

La conversation aurait langui sans ma mère qui m'a raconté les

événements d'Yvetot. Mlle Agathe a épousé M. Pivert, mon remplaçant.

Elle a eu deux cachemires, et le meuble de sa chambre à coucher est

lilas. Mlle Maria se marie la semaine prochaine avec un baigneur

d'Étretat, pas le duc. Il n'y a que la longue Sidonie qui reste pendue

au portemanteau.

--Et les deux pauvres minettes! a ajouté ma mère en étouffant un gros

soupir à l'adresse de Célestine et de Julie qui m'ont tendu la main

noblement.

Geoffroy, ce serait une amère tristesse pour moi si je me sentais cause

de leur condamnation au célibat. Mais il n'y avait aucun mariage sur le

tapis.

Je trouve un peu injuste la responsabilité dont on m'accable, et j'avoue

que je supporte impatiemment la clémence de mes deux chères soeurs. Au

moment où ma mère a fait mine de se lever, M. Ferrand l'a prévenue. Il

m'a pris par la main et m'a conduit dans une embrasure.

--Mon cher Thibaut, m'a-t-il dit, nous avons été confrères, et j'espère

que nous sommes toujours amis.

J'ai répondu:

--Du moins n'ai-je aucune haine contre vous, M. Ferrand, je l'affirme.

Il a retiré sa main en murmurant:

--C'est peu dire.

Nous nous regardions en face. Je ne t'ai pas encore assez répété,

Geoffroy, que je tiens M. Ferrand pour un homme d'honneur.

Cela implique-t-il qu'il soit un juge impeccable? Non. Il n'y a point de

juge comme cela.

Nos convictions ne descendent pas du ciel, elles naissent sur la terre.

Tout ce qu'on peut demander à un homme juge ou non, c'est d'agir selon

sa conviction.

Le dernier vivant · 第 260 / 341 题