(Écrit par Lucien.)
Chaque fois que j'interroge Jeanne, je perds un espoir. Ne l'ayant
jamais vue qu'au Bois-Biot, pour moi, elle et sa mère étaient des
habitantes de la campagne d'Yvetot.--ce qui rendait matériellement
impossibles les relations suivies entre elle et Rochecotte.
Cela n'influait en rien sur ma conviction qui existe indépendamment de
tout, mais cela me fournissait des armes.
De loin, je voyais une foule d'obstacles matériels entre elle et le
crime.
De près, je ne vous plus rien. Elle n'est plus gardée que par ma foi
profonde.
En réalité, c'étaient deux pauvres créatures errantes. Elles venaient
d'arriver au Bois-Biot quand je les y rencontrai. Elles étaient là pour
le procès que je leur fis perdre. Elles vivaient d'ordinaire à Paris où
la misère se cache aisément.
Elles travaillaient de leurs mains.
Elles vivaient dans la position exacte où M. Cressonneau aîné doit voir
celle dont le pauvre Albert disait: «On n'épouse pas Fanchette!»
Restait la lettre de ce même Albert, celle où il m'affirmait ne pas
connaître sa cousine Jeanne Péry.
Mais cette lettre laissait voir des répugnances qui avaient pu porter
Jeanne à prendre un masque--pour s'approcher de lui.
Aux yeux de Cressonneau, cette lettre devait précisément expliquer
pourquoi la maîtresse de Rochecotte ne s'appelait pas Jeanne, mais bien
Fanchette!
On en trouverait des traces, d'ailleurs, de cette Fanchette, à moins que
la terre ne se fût ouverte pour l'engloutir!
Jeanne dit: «Il faut bien qu'il y ait contre moi des apparences, mon
pauvre Lucien chéri, sans cela, ils ne m'auraient pas mise en prison.»
Et elle prend mes deux mains qu'elle appuie sur son coeur en appelant
mon regard sur ses yeux, qui laissent voir le fond de son âme.
Pendant que nous restons ainsi, les heures s'écoulent.
Je me vois au banc de la défense. Le jury me regarde et m'écoute.
L'auditoire attend.
Dirai-je à tous ceux-là: elle est innocente précisément parce qu'elle
vous paraît coupable? Il n'y a ici que mes yeux pour ne point porter le
bandeau qui aveugle tous vos regards? Vous subissez l'influence d'un
mauvais génie....
C'est l'exacte vérité, Geoffroy, mais on ne plaide pas ces mystiques
visées. Je passe déjà pour avoir le cerveau frappé. On me taxerait
d'incurable folie.
Et le ministère public viendrait, les mains pleines de preuves
mathématiques. Il jouerait avec les dates qui sont pour lui: il
s'appuierait sur un ensemble concordant de témoignages....
L'entends-tu? moi, il me semble que j'y suis, et que tout mon sang est
parti de mes veines!
Voilà ce qu'il dira:
--Messieurs les jurés, malheureusement, ma tâche est trop facile.
Laissant de côté les antécédents de l'accusée et ceux de sa famille, qui
militeraient contre elle, j'arrive tout de suite aux faits de la cause.
(Ici, le récit du crime.) Depuis que j'ai l'honneur de porter la robe,
il ne m'était pas encore arrivé de rencontrer une cause où l'ensemble
des circonstances produisit une somme d'évidences, équivalente au
flagrant délit.
Voici une jeune fille qui est la cousine et l'héritière d'un jeune
homme, au point de vue d'une immense succession à échoir. Cette jeune
fille se rapproche du jeune homme sous un faux nom; sous un faux nom,
elle devient sa maîtresse.--et le jeune homme est assassiné.
Le jeune homme était de ceux qu'on aime, noble, brillant et beau. La
jeune fille eût consenti à partager: elle se fût contentée du mariage.
Mais le jeune homme avait conservé assez de sens moral pour ne pas
choisir sa femme là où il avait pris sa maîtresse. Il était sur le point
d'épouser une jeune personne pure par elle-même et par sa famille, «On
n'épouse pas Fanchette!» disait-il souvent au rapport des témoins.
Fanchette est jalouse, elle parle de vengeance.--et le jeune homme est
assassiné.
Comment est-il assassiné? Fanchette avait perdu sa mère. Une main
secourable la place dans une maison pieuse. Va-t-elle dire à
l'accusation: «À l'heure du crime je pleurais au pied des autels»?...
Non, il y avait sept jours qu'elle s'était évadée du couvent de la
Sainte-Espérance quand le jeune homme a été assassiné.
Elle est faible, le jeune homme était fort. On a trouvé sous la table de
l'orgie un flacon de substance narcotique, destiné à égaliser les
forces.
Et comme Fanchette était troublée, en sortant le flacon de sa poche,
elle a laissé tomber deux objets:
Un paquet de cartes photographiées représentant Mlle Jeanne Péry.
Un mouchoir taché de rouge aux initiales de Mlle Jeanne Péry.
Est-ce tout? Non. Et déjà, cependant, ne peut-on pas dire que le
flagrant délit existe?
Mais il y a autre chose; je n'ai pas parlé de l'arme qui a servi pour
commettre le crime.
Fanchette est de famille noble. Ses ancêtres avaient émigré en
Angleterre à l'époque de notre glorieuse révolution. De l'émigration,
son aïeule avait rapporté une boîte à ouvrage ou nécessaire, de
fabrication anglaise et remarquable en ceci que toutes les pièces en
étaient burinées au même signe. Ai-je dit Fanchette? C'est Mlle
Jeanne Péry qu'il fallait dire.
Fanchette, en effet, et voilà l'étonnant, a accompli son oeuvre
effroyable, un meurtre ayant nécessité plus de vingt blessures, avec les
ciseaux de Mlle Jeanne Péry comme elle lui avait déjà emprunté son
mouchoir et ses photographies!
Et quand la justice, égarée par ce nom de Fanchette, est arrivée enfin
chez Mlle Jeanne Péry, qui venait, par un déplorable hasard, de
changer son nom contre un autre jusqu'alors universellement estimé, la
justice a trouvé chez elle Mlle Jeanne Péry, la propriétaire du
mouchoir de Fanchette, l'original du portrait de Fanchette et la boîte à
ouvrage de fabrique anglaise où manquaient les ciseaux, arme révoltante,
qui a servi au meurtre accompli par Fanchette!