(Écriture ordinaire de Lucien. Sans signature.) Dimanche.
J'ai eu ma crise. J'en laisse ici la marque.
Mes crises sont plus rares et moins fortes. Celle-ci n'a pas duré plus
d'une heure et ne m'a laissé qu'un peu de fatigue. J'ai bien dormi cette
nuit. Jeanne a été à la messe, ce matin. Pauvre chérie! c'est elle qui
dit cela. La soeur lui a prêté un paroissien et elles ont prié ensemble
dans la cellule. Cette soeur est une douce sainte. Je la vois souvent
triste. Quand elle sourit, elle est jeune et très belle.
Jeanne était toute gaie. Elle ne voulait pas causer de l'affaire. Nous
apercevions sur le mur qui fait face un rayon du beau soleil d'octobre.
Notre haie du Bois-Biot doit être riante, ce matin. On a sans doute
labouré les deux champs. Celui où passe le sentier qui descend à la
ferme a de grands pommiers qui doivent perdre leurs feuilles.
--Je parie, m'a dit Jeanne, que les enfants sont sous notre châtaignier
à abattre des châtaignes.
--Il faut travailler, Jeanne, ma petite Jeanne. Les jours passent, et
mon plaidoyer n'est pas achevé. Elle s'est assise auprès de moi. Elle a
mis sa blonde tête à sa place, sur mon coeur.
--Eh bien, travaillons, Lucien, mon mari. Elle sait que ce mot-là me
rend heureux.
--L'année dernière, reprit-elle, à cette époque-ci, il faisait froid.
Pauvre maman et moi nous nous levâmes de bon matin pour porter du
bouillon au vieux Jean Étienne qui avait gagné les fièvres à la battée.
Les prés étaient déjà tout blancs... mais travaille donc, Lucien,
puisque tu veux travailler!
--À quelle date furent volés tes ciseaux, Jeanne?
--Je ne m'en aperçus peut-être pas tout de suite. Je brodais si peu! Je
passais mes jours auprès du lit de pauvre maman; elle voulait toujours
mes mains dans les siennes. Il me semble bien que ce fut le jour où le
Dr Schontz t'écrivit de venir.
--L'avant veille de?...
--Oui. Oh! tu peux bien dire de la mort. Maman ne m'a pas quittée. Elle
vient toutes les nuits.... Ce jour-là, je voulus prendre mes ciseaux
pour arranger une de ses camisoles de malade. Je ne les trouvai plus.
--Qui vous servait alors?
--Une femme de ménage. Nous n'avions plus de domestique.
--Et tu rachetas d'autres ciseaux? quand?
--À l'instant même. J'envoyai la femme de ménage en lui disant d'en
prendre à bon marché. Maman était en train de me parler de toi. Cent
fois par jour, elle prenait la résolution de ne plus prononcer ton nom.
Et elle me défendait bien doucement de penser à toi. Mais ton nom
revenait toujours, toujours.
--Est-ce que tu emportas la boîte à ouvrage avec toi au couvent?
--Tu sais bien que non, puisque tu me la rendis à Yvetot.
--Ce ne fut pas moi. Jeanne.
--Qui donc aurait songé à me faire plaisir?
Elle a de ces mots là qui me navrent tout en faisant que son innocence
est pour moi plus claire que l'évidence. S'ils l'interrogeaient
au-dehors de leur parti pris... mais leur siège est fait. Je connais
cela.
Moi, je tâche de savoir, je fouille les détails, je fais la chasse aux
dates.
Certain que je suis de l'impossibilité du fait principal, je crois à
chaque instant qu'un fait accessoire va venir appuyer ma thèse, ou
plutôt lui fournir un point de départ tangible, qu'on puisse prendre en
main et présenter à la discussion.
Mon espoir est sans cesse trompé. Tout se groupe contre moi. Est-ce le
hasard? Est-ce la perfection même de ce travail diabolique que je
suppose accompli par un scélérat parvenu au _summum_ de la science
criminelle?
J'ai été chez Nadar. J'ai acquis la certitude que les épreuves
photographiques ont été livrées le jour même du crime. Il est donc
naturel que Fanchette les eût sur elle au restaurant.
Qu'espérais-je en prenant ce renseignement? En vérité, je ne saurais le
dire.
J'ai demandé au commis à qui il avait livré les épreuves. Il m'a
répondu: à la personne elle-même.
Dès que l'esprit trouve une voie par où s'échapper dans un champ
d'hypothèses nouvelles, un obstacle sort de terre: un rempart d'acier:
le témoignage de Jeanne elle-même.
Car il est certain qu'une idée s'obstine en moi, depuis qu'elle y est
née. Je cherche Fanchette.--Peut-être sont-elles deux....
Mais alors tous ces témoins qui ont reconnu la photographie! car tous
l'ont reconnue. Tous et moi-même!
Et Jeanne déclare qu'elle a posé!
Il y a pourtant une circonstance. Dans la lettre où Jeanne me racontait
sa sortie du couvent de la Sainte-Espérance, tu dois te souvenir de ce
détail: _on lui avait fait changer d'habits_....
Elle ne m'aide pas. Je ne peux pas dire qu'elle ne se doute de rien,
puisqu'elle sait tout. Elle sait absolument ce dont on l'accuse et ce
qui la menace. Mais elle ne tient état de rien. On dirait qu'elle fait
un mauvais rêve,--et qu'elle n'y croit pas. Tout doit disparaître au
réveil.
C'est avec une résignation fatiguée qu'elle répond à mes inutiles
interrogatoires. Dès qu'elle le peut, elle se réfugie dans les souvenirs
de sa mère et dans la mémoire de nos jeunes amours. Elle me l'a dit une
fois: «Qu'est-ce que cela fait puisque ce n'est pas moi?» C'est bien le
mot de l'enfant qui laisse à Dieu le soin de garder son sommeil.
Qu'est-ce que cela fait?
On pourrait amonceler bien plus de calomnies encore et serrer le réseau
des ruses savamment nouées, certes, l'oeil de Dieu passe au travers de
tout cela. Mais nous sommes devant des juges qui sont hommes.
Geoffroy, j'ai peur. La gaieté de Jeanne et son insouciance me font mal
horriblement. Tout éveillé, j'ai des rêves qui me la montrent condamnée.
Je repousse cependant l'idée d'une évasion. C'était aujourd'hui qu'on
m'avait donné rendez-vous à l'église Notre-Dame-des-Victoires. Je n'irai
pas.