Mes yeux restèrent cloués au papier longtemps après que j'en eus achevé
la lecture.
Le fait révélé dans cette lettre, à savoir que Jeanne et Fanchette ne
faisaient qu'une, m'était venu à l'esprit bien des fois depuis la
veille.
Y croyais-je?
Tout ce que mon cerveau peut comporter d'attention se concentrait dans
l'examen de la lettre.
D'Albert, tout m'était familier: non seulement son écriture, mais son
style, ses plaisanteries courantes--sa façon de commencer la marge
étroite, pour la finir large, ce qui faisait surplomber ses pages comme
des maisons du XVe siècle,--tout, jusqu'à son papier....
C'était bien l'écriture d'Albert, je l'aurais affirmé sous serment.
C'était son style, c'étaient ses plaisanteries. C'était sa façon de
marginer, sa plume, son encre, son papier et sa ponctuation qui
différait bien un peu de celle de tout le monde.
La lettre était d'Albert.
Y croyais-je.
Je la rendis à Mme la marquise qui me dit:
--Vous vous étonnerez après cela de la part que je pris au mariage de
Lucien avec ma cousine Jeanne.
--En effet, murmurai-je, de deux choses l'une....
--Non, M. de Roeux, interrompit-elle. Il y a trois choses: Lucien
m'avait menacée.
Cela était vrai. La parole qu'il eût fallu dire ne me venait pas.
--Oh! fit-elle, Dieu n'a pas voulu me prendre!
--N'avez-vous point fait usage de ceci devant les tribunaux? demandai-je
un peu au hasard.
--Jamais.
--Et vis-à-vis de Lucien?
--Dieu m'en garde! ç'aurait été le tuer.
Cela était vrai encore.
Pendant que je songeais, elle déchira la lettre et en jeta les fragments
dans le foyer.
--Que faites-vous! m'écriai-je.
--Vous l'avez vue, cela me suffit. Je n'ai pas.... Je n'avais pas de
haine contre ma cousine Jeanne, et maintenant, cette lettre est inutile.
Le soupçon qui naissait en moi par rapport à l'authenticité de la lettre
m'empêcha de donner attention à ces paroles dont le sens devait m'être
bientôt expliqué.