Une lettre du comte Albert

L'hôtel des Missions étrangères est un logis de prêtres et de grandes

dames départementales. On y voit des évêques et des duchesses. Les curés

et les châtelaines de seconde qualité vont rue de Grenelle, à l'hôtel du

Bon-Lafontaine, qui est également bien célèbre.

Mais que Dieu me garde de dire ou de penser que dans l'une ou dans

l'autre de ces deux pieuses hôtelleries il y ait beaucoup de clientes

comme Mme la marquise de Chambray!

Je la trouvai dans une grande chambre assez belle, mais singulièrement

triste, et qui me rappela, par le contraste, les enchantements du petit

salon Louis XV, où ce vieillard amoureux, M. le marquis de Chambray,

avait entassé tant de merveilles artistiques.

Il faisait froid là-dedans, malgré le plein Paris et la saison, comme

dans un vieux château du fond de la Bretagne.

Du reste, il y avait du feu dans la cheminée.

Mme la marquise était assise auprès de sa table, un peu en avant, de

manière, à ce que la lueur du flambeau à deux branches qui brûlait à

côté d'elle glissât de biais sur ses traits. Pour les mettre tout à

fait dans l'ombre, elle n'avait à faire qu'un tout petit mouvement en

avant.

Sur la cheminée, il y avait deux autres bougies. En tout quatre. Dans

cette pièce morne et sombre, cela donnait un crépuscule. Les ténèbres

étaient visibles.

Mme la marquise portait le deuil, un deuil très sévère et très

élégant. Je la trouvai moins belle qu'au sortir de l'Opéra, mais plus

jeune.

Ce fut ce qui me frappa en ce moment: son extraordinaire jeunesse.

Elle se leva pour me recevoir et je pus admirer la gracieuse noblesse de

sa taille.

J'ai toujours pensé que certaines femmes peuvent, quand elles le

veulent, mettre une sourdine à leur beauté.

Mais la beauté n'est rien, puisque cette merveilleuse Olympe avait été

vaincue par Jeanne.

--M. de Roeux, me dit-elle quand je fus assis en face d'elle avec les

deux bougies de la table dans les yeux, nous sommes, vous et moi, de

bien vieilles connaissances. J'ai sollicité le plaisir de vous voir

parce que je vous crois le meilleur ami de M. Lucien Thibaut.

--Vous ne vous êtes pas trompée, Mme la marquise, répondis-je.

J'ignore si Lucien a un meilleur ami que moi, mais je sais que je l'aime

de tout mon coeur.

Elle s'inclina. Il me sembla déjà qu'elle cherchait ses paroles.

--Hier matin, reprit-elle, à la maison de santé de Belleville, vous

m'avez surprise au moment où j'accomplissais un singulier pèlerinage. Je

ne me cache pas de cela, ou plutôt je ne me cache de cela que vis-à-vis

de Lucien lui-même. Je suis l'amie de son enfance. Quoi qu'il arrive, je

resterai fidèle à cette tendresse. Puisque je ne peux pas être la femme

de Lucien, M. de Roeux, et j'avoue que c'était là mon rêve le plus cher,

je veux être la soeur de Lucien, toujours.

À mon tour, je m'inclinai.

Ses doigts, qui frémissaient malgré elle, tourmentaient son mouchoir.

--Lucien est bien malade, dit-elle encore, et bien malheureux.

--Je crois qu'il peut guérir, répondis-je. Quant à son malheur, je vous

demande pardon, Madame, mais je n'en connais pas encore toute l'étendue.

--C'était la première fois que vous revoyiez Lucien, M. de Roeux?

--Depuis les jours de notre enfance, oui, Mme la marquise, la

première fois.

--Mais vous saviez tout ce qui le concernait depuis longtemps?

--J'ai commencé cette nuit seulement à lire son histoire.

Elle témoigna de l'étonnement, mais comme si elle se fût dit: il faut

bien être un peu étonnée.

--Oserais-je vous demander, M. de Roeux, poursuivit-elle comment vous

avez trouvé l'adresse de Lucien?

--Par un M. Louaisot de Méricourt qui me l'a vendue trente francs,

répondis-je.

Elle porta son mouchoir à ses lèvres.

--Et que pouvez-vous croire de moi? prononça-t-elle tout à coup à voix

basse, pendant que la lueur oblique des bougies allumait deux étincelles

aux bords de ses paupières, que croit-il lui-même? Que croirais-je si

j'étais à votre place à tous les deux!

Les larmes qui tremblaient à ses cils roulèrent lentement sur sa joue.

Quelque chose remua tout au fond de mon coeur.

Je me raidis. Je sentais l'influence de la sirène.

Mais je ne me raidis pas jusqu'à repousser de parti pris la vérité, si

elle venait en contradiction avec mes impressions ou mes sentiments

acquis. J'avais un doute qui ne naissait pas ici. Il était préexistant.

L'idée que les événements m'imposaient au sujet de cette admirable

créature était si horrible qu'un instinct surgissait au-dedans de moi

pour la repousser. Elle pleurait. J'ai vu des comédiennes pleurer au

théâtre et dans le monde.

Mais elle souffrait si terriblement qu'aucune comédienne n'aurait pu

rendre un pareil martyre, sans paroles ni gestes, en laissant seulement

une goutte d'eau aller le long de la pâleur de ses joues.

--M. de Roeux, reprit-elle en affermissant sa voix par un grand effort,

je ne vous ai pas appelé ici pour vous parler de moi. Je suis enserrée

dans un tel lacet d'apparences mensongères--et calomnieuses, que je

n'espère ramener ni Lucien ni vous qui ne pouvez voir que par lui....

--Vous vous trompez, Mme la marquise, interrompis-je. J'essaye de

voir par mes propres yeux.

--Plût à Dieu! fit-elle, mais sans chaleur ni espoir.

Elle poursuivit:

--Je sais ce que vous valez, M. de Roeux. Outre ce que M. Lucien Thibaut

me disait autrefois, j'avais souvent, bien souvent entendu parler de

vous par un autre ami qui nous fut commun, à vous et à moi: le brave, le

bon, le cher Albert de Rochecotte.

Il me déplut de l'entendre prononcer ce nom. Je restai muet. Le

sentiment qui était en moi se lisait sans doute sur mon visage, car elle

devint plus pâle. Auprès d'elle, sur la table, il y avait une lettre que

je n'avais point remarquée. Elle la prit et me dit:

--Je l'ai cherchée et retrouvée pour vous. Elle fut écrite bien peu de

jours avant la mort d'Albert. Vous savez qu'il avait demandé ma main.

Dans cette lettre, il m'annonçait son mariage prochain. Lisez seulement

le dernier paragraphe. Je pris le papier qu'elle me tendait, et je lus

à l'endroit qu'elle me désignait.

«.... Vous savez de quel coeur je radotais ce cri de guerre: _On

n'épouse pas Fanchette!_ Cela reste vrai, au fond, je ne l'épouserai

pas, puisque j'en épouse une autre; mais il n'en est pas moins vrai que

ma position devient gênante.

Est-ce un coup monté par la cousine Péry, j'entends la mère? ou même par

ce vieux farceur de baron de Marannes? Je parie bien que vous ne

devinerez pas? Il faudra vous mettre les points sur les i....

Fanchette elle-même ne sait pas que je sais cela. Mais je le sais,

morbleu! et cela me met aux cents coups.

Aidez-moi donc, huitième merveille, vous devez bien aussi être un peu

devineresse! Eh bien, Fanchette n'est pas Fanchette. Quoi! voilà le mot

lâché!

Qui est-elle, alors? Voilà que vous devinez.

Mon Dieu, oui, c'est elle! ils ont joué ce jeu. C'était assez facile, je

n'avais jamais vu ma cousine Jeanne.

Et le diable, c'est que la pauvre chérie m'aime comme une folle! Et moi

donc!

Quand je pense que j'avais écrit à ce bon Lucien dans le temps pour lui

dire....

Voulez-vous parier une chose avec moi, cousine? c'est que tout cela

finira mal.

Si je pouvais, comme indemnité, céder à ces Péry--quels coquins!--mes

droits à la succession tontinière et fantastique! Je ris, mais j'ai

envie de pleurer. Après vous, c'est la plus jolie du monde. Et bonne,

comme une petite panthère privée! Mais ma mère ne consentirait jamais!

Le dernier vivant · 第 217 / 341 题