Dans ce second article, la griffe de M. Louaisot de Méricourt ne se
cachait plus.
Il entamait ici, ou poursuivait une véritable bataille. Je le
reconnaissais derrière l'auteur comme si le terrible rayon de ses
lunettes eût blessé mon regard.
Le nom de son père, car je supposais bien que le vieux Louaisot était
son père, écrit en toutes lettres sans nécessité, proclamait sa volonté
de se mettre en évidence.
Le second article confirmait pour moi le premier. J'avais bien deviné.
Ce roman était une machine de guerre.
Dès les premières pages, cette machine tirait à tort et à travers, sur
beaucoup de gens, des vivants et des morts.
Elle atteignait Jeanne rudement en la plaçant sous le coup de la fameuse
maxime juridique: _Reus is est cui prodest crimen_ (celui-là est le
coupable à qui profite le crime).
Elle atteignait Lucien dans Jeanne, elle le frappait en outre en jetant
son nom en pâture à la curiosité publique.
Mais ce n'était ni contre Lucien, ni contre Jeanne que l'artillerie de
M. Louaisot était pointée. Elle ne les mitraillait qu'en passant.
On dit que la pensée d'une lettre est dans le post-scriptum.
La pensée de l'article était tout entière dans ses trois derniers
alinéas.
La forteresse que l'on bombardait, c'était le troisième héritier,--_qui
était encore une femme!_
M. Louaisot avait fait écrire l'introduction et peut-être le roman tout
entier pour effrayer--ou pour tuer cette personne, dans une position
très honorable «que nul n'accusait...» jusqu'à présent.
J'avoue que cela me troublait. Quoique je ne fusse pas au bout de ma
lecture, j'avais chiffré déjà les bases d'un calcul de probabilités.
Dans ce calcul, M. Louaisot et Mme la marquise de Chambray étaient
des quantités de même nature et placées du même côté de l'équation.
Fallait-il bouleverser tous mes chiffres et changer complètement la
position du problème, maintenant que M. Louaisot mettait si ouvertement
en joue Mme la marquise de Chambray?
Je mis à part le journal _Le Pirate_ et le paquet d'épreuves sous mon
oreiller, pour les reprendre au besoin, et pendant que j'y étais,
j'ouvris les deux lettres qui restaient sur le plateau.
La première dont l'enveloppe était bordée d'un large liseré noir, ne
contenait que ce peu de mots:
_Mme la baronne de Frénoy présente ses compliments à M. G. de Roeux,
dont elle a appris le retour, et le prie de vouloir bien la favoriser
d'une visite._
Ce nom n'éveilla en moi aucun souvenir.
L'autre lettre était aussi brève et presque semblable. Elle disait:
_Monsieur,_
_Au nom de notre ami commun, M. Thibaut, je vous prie d'être assez bon
pour m'accorder une prochaine entrevue._
_Signé: O. de Chambray._
Ceci répondait à un désir qui était si vif en moi que je sautai hors de
mon lit, éparpillant sur le parquet les pauvres pièces du dossier de
Lucien.
Mon premier mouvement était de partir ainsi du pied gauche pour me
précipiter chez la marquise.
La réflexion seule me suggéra l'idée qu'il était bon de passer au moins
mon pantalon et de chausser mes bottes. Je sonnai.
J'ai un valet de chambre qui s'appelle Guzman. Ce n'est pas ma faute.
J'ai peine à croire qu'il appartienne à l'illustre famille de celui qui
ne connaissait pas d'obstacles. Il est né à Paris, rue Saint-Guillaume,
faubourg Saint-Germain, chez mon père, qu'il servait avant moi. Je ne
lui sais qu'un défaut, c'est de s'échapper un petit instant pour faire
trente points au billard de la rue Taitbout.
Ces petits instants réunis forment à peu près les trois quarts de la
journée.
À part cela, c'est un modèle. Et sincèrement fort à la poule.
Guzman était là par hasard. Mon coup de sonnette l'avait pris entre deux
petits instants, à la minute précise où, ayant achevé trente points, il
n'avait pas encore commencé les trente autres.
La conversation suivante s'engagea entre nous.
--Habillez-moi un peu vite, Guzman, dis-je.
--Oui, Monsieur, me répondit-il; ce n'est pas pour déjeuner en ville,
car il est trois heures passées.
--Ces deux lettres sont-elles arrivées de bon matin?
--Distribution de dix heures.
--Et il n'est venu personne?
--Si fait, Monsieur. Il est venu un homme à lunettes qui savait que je
fais volontiers mes trente points, car il m'a forcé d'en enfiler
soixante quand il a vu que vous n'étiez pas levé. Monsieur prend du
corps. Le sait-il? La ceinture de son pantalon tire.... Il joue
bien.--les lunettes. Elles sont d'or, heureusement. Sans ça, je n'aurais
pas été avec lui au café, rapport à son pantalon dont le bas n'est pas
propre.
--Que me voulait-il?
--Rien. Il a déposé un paquet de papiers que Monsieur a dû trouver.
--Je l'ai trouvé. Après?
--J'ai gagné les trente premiers et lui les trente seconds.
--Personne autre?
--Nous n'avons pas fait la belle. Il est venu aussi la dame de compagnie
de Mme la baronne de Frénoy.
--Connais pas.
--Par exemple! Monsieur a encore moins de mémoire qu'autrefois. Ce n'est
pourtant pas l'âge.
--Ce sont peut-être les infirmités. Guzman. Que voulait la dame de
compagnie?
--Réponse à la lettre de sa maîtresse.
--Qu'est-ce que c'est que sa maîtresse?
--Mme la baronne de Frénoy.
--Et qu'est-ce que c'est que Mme la baronne de Frénoy? fis-je avec
impatience, cette fois.
Guzman, qui avait achevé de brosser mon chapeau, se mit à ramasser les
feuilles du dossier de Lucien, semées sur le parquet. Il me répondit
d'un ton de reproche:
--Monsieur a sorti plus d'une fois chez elle quand il était au lycée.
C'est la mère de feu M. le comte de Rochecotte. Il m'était tout à fait
sorti de l'esprit que la bonne dame avait épousé en secondes noces M. le
baron de Frénoy.
--Elle est re-veuve, continua Guzman, et bien seule, depuis que M.
Albert s'en est allé.
Au lieu de mettre ma redingote, je passai une robe de chambre et je
m'assis à mon bureau.
J'écrivis à Mme la baronne pour lui dire que j'aurais l'honneur de me
présenter à son hôtel le lendemain.
Et j'écrivis à Mme de Chambray pour la prier de m'attendre chez elle,
le soir même, à neuf heures.
--Prenez une voiture. Guzman, et portez ces deux lettres: celle de
Mme la marquise d'abord.
--Ça doit être la plus jeune, fit Guzman.
Je ne le donne pas pour un valet de chambre de la haute espèce.
Il ajouta en sortant:
--J'avais oublié de dire à Monsieur que les lunettes d'or reviendront
demain.
--Pourquoi faire?
--Pour faire la belle.
La plus jeune! ce brave Guzman ne savait guère à quel point de pareilles
pensées étaient loin de moi en ce moment.
Et pourtant, il est certain que l'idée de voir cette belle marquise
m'agitait à un très vif degré.
Il était entré dans mes projets de tout faire pour obtenir une audience
d'elle, mais je croyais y trouver des obstacles, et c'était elle qui
venait au-devant de moi!
La pensée de la mère d'Albert passait aussi à travers mes
préoccupations.
Que de choses, mon Dieu! moi, un oisif de la veille!
Et malgré l'énormité de la besogne qui allait s'amoncelant autour de
moi, j'étais en ce moment comme un désoeuvré, je ne savais que faire.
Depuis mon réveil j'étais en quelque sorte dans un autre drame, ou
plutôt dans un autre acte du même drame.
Le dossier de Lucien ne m'intéressait plus autant. C'était désormais de
l'histoire ancienne.
Je le repris pourtant, mais ce fut par devoir. Je le posai devant moi
sur mon bureau, et j'en remis les diverses pièces en ordre.
À mesure que je rangeais les scènes éparses de cette étrange comédie
qui, la veille, avait si profondément passionné mon attention, il arriva
que je rentrai à mon insu dans la série de mes émotions un instant
distraites.
Je ne saurais pas expliquer pourquoi le fait d'avoir un pied dans le
passé, un pied dans le présent du drame doubla tout à coup l'intérêt que
j'y prenais.
Ma curiosité, réveillée par les faits nouveaux qui facilitaient ou
entravaient mes moyens de la satisfaire, se jeta plus avidement que
jamais sur la pâture offerte par le dossier.
C'étaient là les éléments mêmes du problème. Pour en obtenir la
solution, il était nécessaire de ne rien négliger.
Je repris ma lecture à la fin du n°72, qui était, on s'en souvient, la
lettre où Mlle Agathe racontait le mariage et l'arrestation de
Jeanne.