Le cinquième membre de la tontine, disions-nous, existe encore, si l'on
peut appeler existence la misérable végétation de ce cadavre animé qui
se meurt de soif et de faim auprès de sa montagne de richesses!
Mais revenons à l'auberge de Lillebonne où nos cinq fournisseurs
fêtaient leur réconciliation par-devant notaire. Le cidre était bon,
cette année-là, on en but beaucoup, et, après le cidre, vint le
bourguignon, comme on dit là-bas.
Au dessert, ils étaient tous les cinq ronds comme des tonneaux.
Voilà que le notaire, au lieu de chanter des chansons, se met à remuer
des chiffres. C'est bien plus amusant. Un million, ce n'est pas grand
chose, mais, en composant l'intérêt, ça rapporte un autre million en
quatorze ans,--quatre millions en vingt-huit ans,--huit millions en
quarante-trois ans,--seize millions en cinquante-sept ans.
Or, le plus âgé des associés, qui était Jean Rochecotte, allait sur ses
trente-cinq ans. Il pouvait donc voir cela haut la main, rien qu'en
dépassant un peu ses 90 ans, et les autres encore mieux.
Seulement, pour produire ce miracle de la multiplication des millions,
il ne fallait toucher ni au capital ni aux intérêts.
On prit le café, du café qui n'était pas très bon, mais dans lequel on
mit beaucoup d'eau-de-vie.
Et puis, on poussa le café, on le surpoussa. La salle d'auberge était si
pleine de millions qu'on marchait dessus. Le notaire les semait.
Jean Rochecotte, qui était un grand maigre, maladif et pris de la
poitrine, dit au notaire en toussant creux:
--Expliquez-nous ça, la tontine, Me Louaisot.
Le notaire s'appelait Louaisot, et son étude était à Méricourt, auprès
de Dieppe.
C'était un petit vieux qui en savait long. Il expliqua la tontine, et il
versa de l'eau-de-vie dans les tasses.
Après l'explication de Me Louaisot, chacun comprit très bien que la
tontine, c'était l'art de ne pas partager le million et de l'avoir à soi
seul. Que dis-je un million! Deux, quatre, huit, seize millions.
Et pour cela, il ne s'agissait que de vivre; or, aujourd'hui, après tant
de bouteilles vidées, chacun de nos cinq Normands était bien sûr de
durer au moins cent sept ans.
Cependant, on hésitait encore. Se séparer de son argent! quel
crève-coeur!
Me Louaisot se garda bien d'insister, mais il montra un bout de gazette
qui représentait l'empereur comme fou de colère. On ne parlait de rien
moins que de fouiller les fournisseurs!
Vous voyez que ce Me Louaisot n'était pas le premier venu, même en
Normandie, où tout le monde a de l'esprit, jusqu'à Gribouille!
Est-ce régulier? moi, je ne suis pas notaire. Ce qui est sûr, c'est que
ces messieurs ont toujours du bon papier timbré dans leur poche. L'acte
fut libellé sur la table vineuse et daté de Méricourt, pour la due
forme.
Puis les cinq ivrognes signèrent avant de glisser sous la table.
Le roman dont j'offre ici aux lecteurs du _Pirate_ le prologue ou
l'introduction, et qui commencera demain à cette place même, est
l'histoire d'un million placé à intérêts composés pendant quarante-six
années, car la tontine fut liquidée le 30 août 1859 par suite du décès
de l'ancien mendiant Joseph Huroux, qui était l'avant-dernier vivant.
L'histoire de ce million comporte sa croissance, les dangers qu'il a pu
courir, la course au clocher des passions enragées autour de lui, la
série des bassesses, des vols, des meurtres dont il a été l'origine.
La cupidité n'est pas comme l'amour qui engendre le Bien et le Mal:
notre million, dans sa longue vie, ne conseilla pas une bonne action.
C'est peut-être parce qu'il était le fruit du vol.
Fantaisie est venue au _Pirate_ de se renseigner à cet égard, et nous
avons pris des informations sur la biographie des autres millions de
notre connaissance.
Les millions sont nos maîtres comme le gouvernement, ils cousinent avec
le gouvernement, nous les respectons comme le gouvernement.
Nous ne dirons donc pas qu'ils sont tous plus ou moins le fruit du vol,
comme le million qui est le héros de notre drame, mais nous affirmerons
qu'après avoir interrogé séparément des douzaines et des douzaines de
millions, nous n'en avons pas trouvé un seul qui eût un bel
acte--gratuit--à se reprocher.
Pas une tache dans ce livre d'or!
--Ils ne donnent jamais et ils prennent toujours, disait le vieux
maître Louaisot. On n'est million qu'à ce prix-là.
Pour aujourd'hui, il ne me reste qu'à effleurer très légèrement un sujet
qui sera peut-être l'attrait principal de mon livre: je veux parler de
l'_Affaire des ciseaux_.
Ayant mis mon respect très humble aux pieds de l'autorité, de
l'intendance, de l'or et généralement de tout ce que j'ai rencontré de
saint sur mon passage, vous pensez bien que je ne vais pas prendre la
justice au collet pour lui dire maladroitement ses vérités.
Non, je vénère l'habileté, le savoir, le flair, l'infaillibilité et même
les bonnes moeurs de la justice française presque autant que l'héroïsme
des millions, mais cela ne peut m'empêcher de dire au lecteur que
l'affaire du Point-du-Jour est très peu et très mal connue.
L'éminent et jeune magistrat, chargé de l'instruction préliminaire a
paru ignorer, le célèbre avocat général qui a pris la parole aux débats
n'a même pas mentionné un fait de l'importance la plus considérable et
qui présente sous un nouvel aspect le crime de la malheureuse Fanchette
Hulot.
Ce fait est à lui seul un témoignage excellent et une explication
complète.
Comme il rattache étroitement la biographie du million à l'Affaire des
ciseaux, nous allons le révéler d'avance au lecteur:
Fanchette Hulot, ou plutôt Jeanne Péry, femme Thibaut, était non
seulement la maîtresse, mais encore la cousine du comte Albert de
Rochecotte.
Le compte Albert était l'héritier légal de ce Jean Rochecotte,--l'ancien
facteur rural de Lillebonne,--qui reste le dernier vivant des cinq
fournisseurs.
Et à qui appartient par conséquent le montant énorme de la tontine!
En seconde ligne, après le comte Albert venait Jeanne _Péry,--à qui la
mort de son amant constituait ainsi une colossale fortune en
expectative._
La justice française a condamné Jeanne Péry à mort, par contumace, sans
faire mention de cela!
Que sait-elle donc, si elle ignore le fond même des causes qu'elle juge?
Après Jeanne, en troisième ligne, arrive...; mais pourquoi parler de cet
héritier-là qui va probablement être le seul, le véritable héritier?
Nul n'accuse cette personne, placée dans une position très honorable.
Et il faudrait avoir la folie américaine d'Edgar Poe, pour imaginer ici
une main de troisième héritier, tuant le premier par le second, et le
second par la loi qui punit le meurtre du premier....
Ce troisième héritier est encore une femme.
(Fin de l'introduction)