Récit intermédiaire de Geoffroy

Je restai sur ce mot _guillotinée_. Il y avait déjà du temps que ma

pendule avait sonné six heures du matin et que j'avais éteint ma lampe,

car il faisait grand jour.

Depuis une heure, au moins, la passion de savoir luttait en moi contre

le sommeil irrésistible. Dans ce combat, le sommeil n'était pas sans

remporter quelques avantages et la péripétie, contenue dans la lettre de

Mlle Agathe, m'arrivait un peu comme en rêve.

Pour excuse, je puis alléguer que je la connaissais d'avance.

Je dois ajouter qu'éveillé ou rêvant, j'étais de plus en plus frappé.

C'était peut-être une jeune personne très recommandable que cette

demoiselle Agathe, mais sa lettre m'avait beaucoup irrité. Elle avait

des prétentions à l'effet épistolaire qui me mettaient hors de moi dans

des circonstances si graves.

Cela n'empêchait pas le drame d'exister. J'y assistais avec un profond

serrement de coeur.

Le drame, pour moi--à ce point de ma lecture, du moins, car j'avais

changé déjà plusieurs fois d'opinions, et plusieurs fois encore j'en

devais changer peut-être--le drame, c'était la lutte trop aisément

victorieuse, engagée par Mme la marquise de Chambray contre Lucien

Thibaut et Jeanne Péry.

Ou contre Jeanne Péry et Lucien: peu m'importait l'ordre de bataille.

J'ai confessé déjà que j'avais mis au jour un roman dont la publication

avait été couronnée de quelque réussite. J'ajoute que la pratique de

certains métiers modifie considérablement notre façon de voir les

choses.

Je ne crois pas du tout que tel romancier du genre «inducteur», en le

supposant même très habile, pût faire un remarquable agent de police. Il

se complairait fatalement dans le côté _curieux de_ sa recherche. Il

mettrait l'algèbre fantastique des probabilités à la place de

l'observation simple qui est le résultat combiné de l'instinct et du bon

sens. Il embrouillerait la piste.

Dans la chasse ordinaire, souvenons-nous qu'il y a le chien à côté du

chasseur: l'instinct brutal, corrigeant sans cesse les écarts de la

science qui déraisonne.

J'avais une défiance instinctive de mes calculs d'écrivain. Le peu, le

très peu que je sais en diplomatie m'avait rendu partisan de ce système

abandonné et méprisé qui consiste à marcher droit devant soi.

De parti pris, je me dirigeais vers ce qui était tout bêtement

plausible.

Il y avait ici deux plausibilités: l'une qui résultait du drame

apparent, au point où j'en étais de la représentation, l'autre qui

devait surgir peut-être d'éclaircissements ultérieurs, mais qui n'était

pas encore née.

Je ne négligeais pas la seconde, je l'ajournais: elle avait trait à

l'argent. Elle se résumait dans le fait d'un immense et mystérieux

héritage, dont les miasmes corrupteurs viciaient l'air autour de moi.

Pour moi, l'Affaire des ciseaux avait odeur d'or encore plus que de

sang.

Je m'arrêtais à la première apparence, à celle qui jaillissait de

l'action même, des intérêts excités ou froissés, des passions mises en

jeu, des événements enfin et de leurs mobiles.

C'était Olympe, il n'y avait qu'Olympe au premier plan. Derrière elle,

les lunettes de Louaisot flambaient. Derrière encore apparaissait très

vaguement ce visage de marbre: M. le conseiller Ferrand.

Notez que je partais d'un point sujet à erreur: l'innocence de Jeanne.

Je voulais Jeanne innocente. Quoique j'en eusse, je restais l'avocat du

pauvre Lucien.

Olympe était donc devant moi, belle, ardente, forte,--ayant un secret

qui la domptait,--amoureuse, vindicative, provoquée imprudemment--et, en

fin de compte, poussée à bout par l'injure odieuse de ce mariage entre

sa rivale et son amant, dont on l'avait fait la complice....

Je ne dormais pas puisque j'interrogeais ainsi ma pensée, puisque je

calculais, puisque je m'efforçais.

Les feuilles du dossier de Lucien s'étaient éparpillées hors de ma main.

Le jour grandissait derrière mes rideaux. J'écoutais les heures

s'écouler dans ce silence étrange qui remplit les matinées du centre de

Paris.

J'embrassais, je m'en souviens, avec une lucidité extraordinaire les

détails aussi bien que l'ensemble de ma lecture. Ceux des personnages de

la pièce qui m'étaient connus venaient s'asseoir à mon chevet;

j'inventais ceux qui m'étaient inconnus.

Tous, même les comparses.

Je me souviens que je créais, par exemple, un petit substitut Pivert si

abominablement frappant qu'il s'accouplait de lui-même avec Mlle

Agathe, la Sévigné d'Yvetot, formant à eux deux une sandwiche

matrimoniale, beurrée par dix mille livres de rentes, plus les

espérances du cimetière.

Ce beau, ce joyeux enfant, c'était mon ami Albert de Rochecotte, riant à

l'idée qu'on aime Fanchette à la folie, mais qu'on ne l'épouse pas....

Fanchette!--Jeanne! Là était le mystère. Il y avait la photographie,

témoin en apparence irrécusable, et qui déposait contre Jeanne....

Et l'image de M. Louaisot de Méricourt s'asseyait dans ma ruelle,

demandant familièrement à Pélagie une tranche de rôti à manger sous le

pouce.

Celui-là seul aurait pu me dire ce que j'avais besoin de savoir: Quel

était le secret de la marquise Olympe.

Je l'entendais murmurer la bouche pleine:

«Quel secret, Monsieur et cher client? car la céleste créature en a

plusieurs...»

J'en demande bien pardon au lecteur, mais je n'ai pas tout dit encore

sur l'incompatibilité des métiers de romancier et de juge d'instruction.

De même qu'en physique il y a deux puissances opposées, gardant

l'équilibre de notre monde matériel: la force centripète ou attraction,

et la force centrifuge ou vitesse acquise, de même, dans la cage à

écureuils où tournent les conteurs, il y a deux éléments contraires: la

vraisemblance qui attache, l'incroyable qui entraîne.

Ce sont là les deux sources éternelles de l'intérêt dans un récit.

Et comme l'intérêt est identique à la vérité, il doit y avoir, par

conséquent, pour arriver à la vérité ou a l'intérêt, deux routes dont

l'une correspond à la vraisemblance et l'autre à l'imprévu.

Dans notre cas, la vraisemblance condamnait Olympe énergiquement et sans

appel.

Mais l'imprévu plaidait pour elle avec un égal succès.

En admettant purement et simplement qu'Olympe était le mauvais génie

planant au-dessus de tous ces malheurs, la _chose allait trop droit_.

Ceci n'implique aucune contradiction avec le principe posé par moi tout

à l'heure.

Les deux routes, en effet, ne se côtoient jamais jusqu'au moment où

elles touchent ensemble le même but....

Le vrai sommeil me prit au milieu de ces méditations flottantes comme

des rêves.

Quand vinrent les véritables rêves, fruits de mes agitations et de mon

effort mental, ils furent en quelque sorte plus précis que mes

réflexions.

Je me souviens que je vis Lucien et Jeanne--ensemble.

Ils étaient dans un endroit où il y avait du gazon et des fleurs.

Quelque part, à l'entour d'eux, un tumulte se faisait, qui avait trait

au meurtre de Rochecotte. On allait, on venait, on criait. La fenêtre du

restaurant s'ouvrait demi-cachée par les branches d'arbres.

J'entrevoyais la forme d'un mort sur un sopha, auprès d'une table,

chargée de liqueurs et de fruits.

La marquise Olympe se tenait debout, au seuil, et regardait impassible,

comme dans la lettre de Mlle Agathe.

Mais tout cela était lointain et confus.

Ce qui était tout près de moi, c'était le couple doux et souriant:

Lucien tenant la main de Jeanne et me le montrant comme pour me dire:

«Tu n'as qu'à la bien regarder, tu sauras tout.»

Et je la contemplais en effet de tous mes yeux, de toute mon âme.

J'avais conscience de l'avoir déjà vue, la photographie animée.

C'était elle, la femme voilée qui m'était apparue sous l'auvent de

l'Opéra, et dont j'avais distingué les traits au moment où elle

descendait les marches.

Certes, c'était bien elle....

Les rêves sont ainsi. La forme de Lucien s'effaça. Jeanne resta seule

auprès de moi, ses jolies mains croisées sur sa poitrine, comme une âme

d'Ary Scheffer.

Je me mis à lui parler comme si je l'avais toujours connue.

Je lui demandai tout franchement si elle aimait Lucien Thibaut comme il

croyait être aimé--et si elle était encore digne de la profonde, de

l'admirable tendresse que Lucien Thibaut lui avait vouée.

Elle me regardait en silence avec ses grands yeux bleus, tristes et

souriants tout à la fois.

Ses yeux me disaient:

«Ami, vous ne savez pas assez, étudiez encore. Le mystère vous échappe

parce que vous ne me connaissez pas. Le mystère, c'est moi-même. Je vaux

la peine d'être devinée.»

J'aurais peine à exprimer le charme douloureux de ce rêve où j'aimais

Jeanne non plus à cause de Lucien, mais pour elle-même et comme une

chère petite soeur.

Quand je m'éveillai, ma chambre était inondée par le soleil de midi.

Je me sentais las et même un peu malade. Ma tête lourde me brûlait.

Mais ma curiosité, éveillée en même temps que moi et bien plus

fortement que la veille, me remit en main les pages du dossier, encore

éparses sur mon lit.

Mon domestique était entré pendant mon sommeil, et il y avait longtemps,

sans doute, car mon chocolat, placé sur ma table de nuit ne fumait plus.

Dans le plateau se trouvaient mes journaux et plusieurs lettres.

Je laissai mon chocolat, bien que je le prenne froid, d'habitude. Ceci

n'était pas un sacrifice puisque l'appétit me manquait, mais ce qui peut

être regardé comme un symptôme majeur d'excitation, c'est que mon

premier mouvement fut de négliger tout net mon courrier pour reprendre

ma lecture.

Cependant, il est une chose qui attire invinciblement ceux qui touchent

à la presse, ne fût-ce que par une imperceptible tangente. Mon oeil

ayant rencontré parmi mes journaux un titre nouveau, je tendis le bras

d'instinct, et mes doigts déchirèrent la bande malgré moi.

Voilà ce que la bande arrachée me laissa lire:

«_Le Pirate_, courrier de la politique, du commerce, des arts, de la

littérature et des tribunaux...»

Je suppose que vous aimez comme moi les journaux dits «d'esprit», qui

plaisantent agréablement sur toutes choses sérieuses et préparent avec

une douce gaieté le terrain où les révolutions glissent dans le sang.

Ces oeuvres quotidiennes et légères sont assurément les plus jolies

fleurs de notre jardin intellectuel.

Sans apprêt, sans prétention, sans études maussades, elles offrent, sous

une forme aimable, tous les avantages d'une encyclopédie. On les voit en

effet tour à tour apprendre l'éloquence à nos Bossuets, l'art de la

scène à nos Talmas, la musique à Mozart et la langue française à

l'Académie.

Ils ne doutent de rien et ils ont bien raison! Un jour, vous les voyez

enseigner au parquet de Paris comment il faut instruire l'affaire

Troppmann, et le lendemain, ils professent pour la Compagnie de Suez

l'art de percer les isthmes. La science infuse bout sous les chapeaux de

leurs articliers. Demandez-leur n'importe quoi et surtout ne vous gênez

pas; soyez sûrs qu'ils n'ignorent pas plus ceci que cela. Ils sont

uniformément en mesure de remontrer la politique à Guizot, la

diplomatie à Talleyrand, la stratégie aux Prussiens et la pharmacie aux

apothicaires.

Et ils ont de l'esprit, avec cela, beaucoup, tous les jours, et quelque

temps qu'il fasse.

J'ouvris _Le Pirate_. Il en tomba un petit carré de papier imprimé,

expliquant que _Le Moustique_, «courrier de la politique, du commerce,

des beaux-arts, de la littérature et des tribunaux», étant obligé de

disparaître par suite de nombreuses condamnations, l'idée avait germé de

le remplacer par _Le Pirate_, pareillement «courrier de la politique, du

commerce, des beaux-arts, etc.»

Ceux des anciens abonnés qui seraient assez rusés pour deviner que

c'était exactement la même chose, étaient priés de ne pas le dire au

gouvernement.

En tête du numéro, la liste des rédacteurs: tout le monde.

Le premier-Paris disait en très bons termes qu'en présence des rigueurs

croissantes du pouvoir, on ne cesserait pas d'être scandaleux, mais

qu'on le serait avec plus d'adresse.

Le second article écorchait vif quelqu'un. (On voit de ces écorchés qui

s'abonnent.)

Le troisième, rédigé par un photographe de mes amis, élucidait la

question du pouvoir temporel des papes.

Le quatrième.... Mais vous en savez aussi long que moi sur _Le Pirate_.

Vous ne le respectez probablement pas beaucoup, mais vous le lirez

jusqu'au dernier jour de votre vie.

J'allais le rejeter après l'avoir parcouru, quand mon regard tomba sur

un _Avis au lecteur_, imprimé en caractères gras et placé bien en vue,

au centre de la première page.

Il était ainsi conçu:

Dès son premier numéro, _Le Pirate_ commence la publication d'une oeuvre

tout à fait hors ligne, due à la plume d'un jeune écrivain que son

premier ouvrage a rendu tout d'un coup célèbre: M. Athanase Morin,

auteur du _Viol de la rue Castiglione_.

_Le Pirate_, qui veut avoir accès dans les familles, aurait reculé

devant ce titre trop significatif, mais M. Athanase Morin a bien voulu

écrire spécialement pour nous un roman de la vie moderne, palpitant sans

être dangereux et qui mettra le sceau à son illustration littéraire.

L'oeuvre nouvelle de notre brillant romancier est intitulée: _La Tontine

des cinq fournisseurs._

C'est une histoire véritable, où les Parisiens de Paris pourront

reconnaître sous leurs noms d'emprunt plusieurs personnages bien connus

du boulevard.

Le récit est écrit sur renseignements authentiques et fournira des

détails d'une vérité saisissante sur une affaire qui a récemment

passionné la curiosité publique: un meurtre horrible, commis dans un

restaurant des environs de Paris par une jeune fille sur la personne de

son amant.

Voir à notre troisième page le premier chapitre ou introduction de ce

remarquable ouvrage.

Je tournai la feuille précipitamment et avec une émotion que je ne

saurais nier.

C'était une pièce nouvelle que le hasard glissait dans mon dossier.

J'allai tout de suite à la troisième page où, sous la rubrique

_Variétés_, je lus ce qui va suivre.

Mais avant de transcrire la prose du _Pirate_, je dois dire qu'il y

avait en marge de l'article variété ces mots écrits à la main:

«Bien le bonjour, Monsieur et cher client, voyez si ça peut vous

servir.»

Le dernier vivant · 第 170 / 341 题