Pièce numéro 59

(Écrite et signée par Mlle Agathe Desrosier.)

_À Mlle Maria Mignet, aux bains de mer d'Étretat (Seine-inférieure)._

Yvetot, le 24 août 1865.

Ma chère Mariquita,

Je vous remercie bien des détails que vous me donnez sur ce paradis

aquatique dont vous devez être le plus joli ange. Je vous vois d'ici sur

votre grève, avec votre capot rouge et votre lorgnon pince-nez, posé à

la crâne--sur l'oreille. Les Parisiens doivent en devenir fous et les

Parisiennes en mourir de rage.

Figurez-vous que M. Pivert, le substitut précieux qui vous déplaît parce

qu'il s'appelle Amyntas, de son petit nom, nous répète tous les soirs à

la promenade qu'Étretat n'est qu'un petit tas de macadam, pris entre

deux pierres percées.

Vous allez le détester bien davantage.

Il dit que la grève, ou plutôt le galet a été jeté là, après avoir servi

pendant des siècles à l'Opéra-Comique.

Il ajoute que le Casino est une masure et qu'on est obligé de mettre des

sabots pour descendre se baigner.

Enfin, selon lui, faut écrire à Paris quand on veut manger des

crevettes fraîches.

Quant à la société, le même précieux M. Pivert (Amyntas) affirme qu'elle

est poivre et sel, moitié _biches_, moitié bonnetières.

Quelle mauvaise langue! Il n'est pas sot. J'aime bien mieux vous croire,

ma chère, puisque vous avez dansé avec un duc.

Mais pour mon compte, si j'avais à me baigner, je préférerais Trouville.

Au moins, les journaux publient le nom des ducs qui y dansent.

Nous avons dansé aussi dans notre humble Yvetot, si désert et si terne,

depuis que vous autres élégantes l'avez abandonné. Il y a eu un, deux,

trois bals pour le mariage de Dorothée. Je ne vous parlerai que du

troisième, donné par la vicomtesse.

C'était tout uniment superbe: orchestre complet, tous les orangers dans

l'escalier, on avait loué jusqu'à des lustres. Et des glaces à gogo!

j'en avais le coeur affadi.

Quand on en mange trop, ce n'est plus bon du tout.

Dorothée avait l'air d'une corbeille. La toilette ne lui va pas.

Son mari n'est pas trop mal pour un blond fade, mais il a les oreilles

désourlées.

Sidonie était en rose passé, avec son matelas de cheveux crépus. Elle

est plus longue que jamais. Elle faisait horreur. M. Pivert a dit

qu'elle avait l'air d'un peuplier qui a un nid de pie. Il est méchant.

La sous-préfète avait sa garniture de point d'Angleterre. L'une portant

l'autre, elles ont beaucoup servi toutes les deux, la garniture et la

sous-préfète.

Les trois Thibaut, mère et filles--je vais vous reparler tout à l'heure

de la famille, ma chère,--s'étaient fagotées de leur mieux. La bonne

femme avait son fameux velours épinglé d'avant la première révolution.

Célestine portait la parure omnibus en petites pierres violettes:

c'était son tour. Julie avait un paquet de myosotis qui criait à tous

les messieurs: pensez à moi, pensez à moi, sur l'air des lampions!

Quand je songe qu'elles se donnaient les gants de nous fiancer toutes

les deux, vous et moi, à leur grand nigaud de frère!

Joli parti! parlons-en! C'est bon pour une perle fine comme Mme la

marquise de Chambray.

Croyez-vous que je plaisante? à moitié tout au plus. Je veux bien rayer

_perle_, mais _fine_, ah! ma chère, demandez plutôt aux héritiers de feu

son bonhomme de mari!

Elle était là dans toute sa gloire. C'est bien étonnant tout de même

qu'une pareille femme ait eu quelque chose pour ce flandrin de Lucien.

Elle avait ses bracelets, son diadème, sa rivière et ses aigrettes.

Fermez les yeux. Sa toilette était arrivée le matin même de Paris. Il y

en a qui n'ont pas besoin de tant d'embarras pour être passables.

Mme la marquise n'était pas seule, elle avait amené avec elle sa

nouvelle amie, habillée aussi par Würtz.

Je vous entends, bonne chérie, vous ne savez plus où nous en sommes. De

qui parle-t-on là? qui est cette nouvelle amie? Écoutez donc, il y a une

histoire. Je l'amène tout doucement.

Nous ne sommes pas à Étretat, nous autres, nous restons chez nous tout

l'été comme des malheureux,--mais nous avons des aventures!

Mariquita, ne faites pas la petite bouche. Je vous préviens que c'est

extraordinairement curieux....

Encore plus curieux que cela, ma chère, surtout pour nous deux qu'on a

mariées tour à tour à ce dadais de juge.

Voyons! laissez là pour un quart d'heure le Casino, revenez en idée à

votre humble pays d'Yvetot, et tâchez de vous bien rappeler l'état de la

question Thibaut au moment de votre départ.

Faut-il vous aider un peu? soit. Quand vous vous êtes envolée, la mère

du plus beau des juges à marier avait déjà tourné casaque à vous, à moi

et à l'interminable Sidonie. Célestine, qui était chargée de me monter

l'imagination, avait fui comme une ombre, la romanesque Julie, qui avait

mission de vous enflammer, était rentrée dans son nuage. Tous les

efforts de la famille s'étaient tournés contre l'opulente Olympe.

Sous quel prétexte? D'où leur venait l'espoir d'escalader cette cime

avec leurs courtes jambes? Était-ce tout simplement la folie

particulière aux mamans enragées?

Non. Il y avait folie, mais ce n'était pas dans la maison Thibaut. La

maison Thibaut a trop grand faim et trop grand soif pour être folle. La

folie était chez cette femme, qui est la plus riche du pays, sans

conteste, et qui attend, par-dessus le marché un héritage comme il n'y

en a pas ailleurs que dans les contes de fées.

Celle-là qui pourrait prétendre à je ne sais quoi et se faire faire un

mari sur commande s'est amourachée de qui? Du nigaud dont nous n'avons

pas voulu, vous ni moi, chérie; elle nourrit, selon le bruit public,

depuis sa première communion, une passion mystérieuse et irrésistible

pour ce dadais de Lucien.

Voilà ce que vous pouviez savoir comme moi.

Mais ce que vous ignorez probablement, c'est que pendant cela, le dadais

nourrissait de son côté, sans faire semblant de rien, une passion

irrésistible et mystérieuse pour une petite personne que maman Thibaut

appelait franchement «une coquine, fille de coquin et de coquine».

C'était sa phrase. Vous savez qu'elle a le parler gras.

Vous étiez au fait? Bon! Je ne me déconcerte pas pour si peu. Il m'en

reste assez à vous apprendre. Vous allez voir qu'une lettre d'Yvetot

peut être aussi bourrée d'événements qu'un courrier d'Étretat.

Patience! Je suis certaine au moins que vous étiez partie bien avant les

cancans qui coururent touchant le séjour de la petite coquine dans la

propre maison du sage Lucien, où demeuraient justement alors sa mère et

ses soeurs.

Vous dressez l'oreille, pour le coup? Cela fit un scandale pitoyable. Un

magistrat! chez lui! Moi, d'abord, je ne voulais pas y croire.

En ville, c'est déjà bien honnête, mais chez soi, ma chère, chez soi!

Eh bien! c'était vrai! allez donc donner le bon Dieu sans confession à

ces saints-n'y-touche! Il lui avait fait un dodo devinez où? Dans son

cabinet de toilette.

Le dernier vivant · 第 142 / 341 题