Pièce numéro 20

(Écriture de Lucien Thibaut, très altéré, avec la mention: _Pour

Geoffroy_. Sans date.)

Je viens d'être bien malade et pendant longtemps. Les médecins disent

que c'est une fièvre nerveuse.

Cela fait souffrir beaucoup, mais les médecins se trompent. Ce ne sont

pas les nerfs qui souffrent dans cette fièvre-là.

Jeanne! ma pauvre petite Jeanne! Voilà mon mal. Il est au coeur. Je

souffre de ne plus la voir, de me sentir séparé d'elle à jamais.

Pas une lettre! pas un mot d'elle ni de sa mère! Je ne sais pas même où

elles sont.

Sa mère disait: «Vous oublierez....» Si Jeanne allait m'oublier! Elle

est si jeune! et il y en aura tant pour lui parler d'amour.

C'est pour le coup que je....

_Note de Geoffroy_.--Il y avait ici plusieurs lignes effacées, après

lesquelles le même numéro continuait:

Se peut-il que ce bas monde contienne un homme si heureux que toi,

Geoffroy? me voilà tout ragaillardi. Je viens de recevoir une lettre de

toi. C'est de l'essence de gaieté. J'essaierai de la respirer quand je

serai trop triste.

Autour de toi ce ne sont que sourires, joyeuses audaces, aimables

aventures. Du haut de tes succès il faut vraiment que tu aies de

l'affection pour moi puisque tu continues à m'écrire, à moi, obscur

robin que tu dois croire engourdi dans l'assouplissement provincial.

Car tu ne sais même pas que je me sauve de l'engourdissement par le

martyre.

Comme tu ris bien! de bon coeur et de tout!

Moi, je ne ris plus jamais, Geoffroy, et pourtant, dans ta lettre, il y

a une chose qui m'a fait sourire, c'est le paragraphe où tu me reproches

mon silence.

Mon silence! Je ne t'écris jamais, dis-tu? Malheureux! si tu recevais

tout d'un coup toutes les mains de papier que j'ai barbouillées à ton

intention! ce serait à submerger ta gaieté sous mes ennuis!

Te souviens-tu? j'étais fort pour _tirer au mur à_ notre salle d'armes

du collège. Je me confesse au mur en me confessant à toi, qui ne

m'entends pas. Cela t'évite un chagrin, et pour moi, c'est peut-être

plus commode....

Je suis chez ma mère à la campagne, sur la route d'Yvetot à Lillebonne.

Mes deux soeurs se relaient auprès de mon chevet.

Tout le monde ici est très bon pour moi, mais le genre de bonté qu'on me

témoigne implique un sentiment de protection. Dans ma famille, chacun

me protège, mes soeurs aussi bien que ma mère, et les domestiques s'en

mêlent à l'unanimité.

Notre vieille cuisinière met du sucre dans mes plats comme si j'étais un

petit enfant.

J'ai dû très certainement, à la suite du coup de massue qui me terrassa

à la ferme du Bois-Biot, donner quelques signes du mal mental auquel il

a été fait allusion. Pendant plusieurs jours, je suis resté sans

connaissance.

On me cache ces défaillances de mon cerveau, on me dit que j'ai eu le

délire, mais j'ai conscience de m'être assis plusieurs fois moi-même à

mon propre chevet, analysant avec une curiosité froide les symptômes de

mon mal moral, me consolant, m'arraisonnant et me grondant.... Quittons

ce sujet qui me donne le vertige.

On ne me cache pas tout, cependant. Ainsi, on me dit qu'en rentrant chez

moi, après cette journée qui me broya le coeur, je trouvai ma mère qui

m'attendait, et que je la maltraitai. Je n'en ai aucun souvenir, mais je

m'en repens sur parole. On m'a pardonné.

On me dit aussi que j'envoyai des injures, avec un cartel en règle, à ce

bon M. Ferrand, le président du tribunal, qui me l'a pardonné également.

Je lui sais gré de sa miséricorde, mais je ne me souviens ni du cartel

ni des injures.

On me dit enfin que vers ce même temps, Olympe quitta Dieppe et le

cercle brillant dont elle est la lumière pour me servir de garde-malade.

Le fait est que j'ai vaguement mémoire de l'avoir vue, plus belle que

jamais, assise au pied de mon lit.

Il parait qu'elle a été bonne, empressée, ravissante de zèle charitable,

et même....

Je peux bien être franc, puisque ma lettre ira où les autres sont

allées: _au mur_.

Il parait même qu'Olympe a été mieux encore que cela.

Ma mère m'a avoué en grandissime confidence que Mme la marquise

daignait se souvenir de nos enfantines amours.

Vois-tu cela?

De leur côté, mes soeurs échangent des regards attendris quand on parle

d'Olympe. Célestine fait des allusions à la voiture de Mme la

marquise qui est un huit-ressorts, s'il vous plaît. Julie lève les yeux

au ciel et murmure des machines sentimentales. On ne me souffle plus

jamais mot ni de la longue Sidonie, ni de Maria plus rose que les roses,

ni d'Agathe, un peu déjetée, mais héritière. Si j'étais fat, je croirais

qu'il dépend de moi, dès à présent, de remplacer M. le marquis de

Chambray.

Jeanne, ma jolie petite Jeanne! mon coeur chéri! Olympe est bien belle

et j'ai vu le temps où je ne plaçais rien au-dessus de la noblesse de

son âme. Mais maintenant, je t'aime, Jeanne, et je n'aimerai jamais que

toi!

Le dernier vivant · 第 80 / 341 题