(Écriture de Lucien Thibaut, très altéré, avec la mention: _Pour
Geoffroy_. Sans date.)
Je viens d'être bien malade et pendant longtemps. Les médecins disent
que c'est une fièvre nerveuse.
Cela fait souffrir beaucoup, mais les médecins se trompent. Ce ne sont
pas les nerfs qui souffrent dans cette fièvre-là.
Jeanne! ma pauvre petite Jeanne! Voilà mon mal. Il est au coeur. Je
souffre de ne plus la voir, de me sentir séparé d'elle à jamais.
Pas une lettre! pas un mot d'elle ni de sa mère! Je ne sais pas même où
elles sont.
Sa mère disait: «Vous oublierez....» Si Jeanne allait m'oublier! Elle
est si jeune! et il y en aura tant pour lui parler d'amour.
C'est pour le coup que je....
_Note de Geoffroy_.--Il y avait ici plusieurs lignes effacées, après
lesquelles le même numéro continuait:
Se peut-il que ce bas monde contienne un homme si heureux que toi,
Geoffroy? me voilà tout ragaillardi. Je viens de recevoir une lettre de
toi. C'est de l'essence de gaieté. J'essaierai de la respirer quand je
serai trop triste.
Autour de toi ce ne sont que sourires, joyeuses audaces, aimables
aventures. Du haut de tes succès il faut vraiment que tu aies de
l'affection pour moi puisque tu continues à m'écrire, à moi, obscur
robin que tu dois croire engourdi dans l'assouplissement provincial.
Car tu ne sais même pas que je me sauve de l'engourdissement par le
martyre.
Comme tu ris bien! de bon coeur et de tout!
Moi, je ne ris plus jamais, Geoffroy, et pourtant, dans ta lettre, il y
a une chose qui m'a fait sourire, c'est le paragraphe où tu me reproches
mon silence.
Mon silence! Je ne t'écris jamais, dis-tu? Malheureux! si tu recevais
tout d'un coup toutes les mains de papier que j'ai barbouillées à ton
intention! ce serait à submerger ta gaieté sous mes ennuis!
Te souviens-tu? j'étais fort pour _tirer au mur à_ notre salle d'armes
du collège. Je me confesse au mur en me confessant à toi, qui ne
m'entends pas. Cela t'évite un chagrin, et pour moi, c'est peut-être
plus commode....
Je suis chez ma mère à la campagne, sur la route d'Yvetot à Lillebonne.
Mes deux soeurs se relaient auprès de mon chevet.
Tout le monde ici est très bon pour moi, mais le genre de bonté qu'on me
témoigne implique un sentiment de protection. Dans ma famille, chacun
me protège, mes soeurs aussi bien que ma mère, et les domestiques s'en
mêlent à l'unanimité.
Notre vieille cuisinière met du sucre dans mes plats comme si j'étais un
petit enfant.
J'ai dû très certainement, à la suite du coup de massue qui me terrassa
à la ferme du Bois-Biot, donner quelques signes du mal mental auquel il
a été fait allusion. Pendant plusieurs jours, je suis resté sans
connaissance.
On me cache ces défaillances de mon cerveau, on me dit que j'ai eu le
délire, mais j'ai conscience de m'être assis plusieurs fois moi-même à
mon propre chevet, analysant avec une curiosité froide les symptômes de
mon mal moral, me consolant, m'arraisonnant et me grondant.... Quittons
ce sujet qui me donne le vertige.
On ne me cache pas tout, cependant. Ainsi, on me dit qu'en rentrant chez
moi, après cette journée qui me broya le coeur, je trouvai ma mère qui
m'attendait, et que je la maltraitai. Je n'en ai aucun souvenir, mais je
m'en repens sur parole. On m'a pardonné.
On me dit aussi que j'envoyai des injures, avec un cartel en règle, à ce
bon M. Ferrand, le président du tribunal, qui me l'a pardonné également.
Je lui sais gré de sa miséricorde, mais je ne me souviens ni du cartel
ni des injures.
On me dit enfin que vers ce même temps, Olympe quitta Dieppe et le
cercle brillant dont elle est la lumière pour me servir de garde-malade.
Le fait est que j'ai vaguement mémoire de l'avoir vue, plus belle que
jamais, assise au pied de mon lit.
Il parait qu'elle a été bonne, empressée, ravissante de zèle charitable,
et même....
Je peux bien être franc, puisque ma lettre ira où les autres sont
allées: _au mur_.
Il parait même qu'Olympe a été mieux encore que cela.
Ma mère m'a avoué en grandissime confidence que Mme la marquise
daignait se souvenir de nos enfantines amours.
Vois-tu cela?
De leur côté, mes soeurs échangent des regards attendris quand on parle
d'Olympe. Célestine fait des allusions à la voiture de Mme la
marquise qui est un huit-ressorts, s'il vous plaît. Julie lève les yeux
au ciel et murmure des machines sentimentales. On ne me souffle plus
jamais mot ni de la longue Sidonie, ni de Maria plus rose que les roses,
ni d'Agathe, un peu déjetée, mais héritière. Si j'étais fat, je croirais
qu'il dépend de moi, dès à présent, de remplacer M. le marquis de
Chambray.
Jeanne, ma jolie petite Jeanne! mon coeur chéri! Olympe est bien belle
et j'ai vu le temps où je ne plaçais rien au-dessus de la noblesse de
son âme. Mais maintenant, je t'aime, Jeanne, et je n'aimerai jamais que
toi!