(Écriture de Lucien Thibaut.)
(Sans date, avec cette mention: _Pour Geoffroy_.)
Je l'ai vue pour la dernière fois. Elle est partie. Je suis seul.
Hier encore, je souffrais cruellement, c'est vrai, mais j'étais si
heureux! Près d'elle, tout était oublié.
Je ne la verrai plus.
Te souviens-tu de notre haie où les chèvrefeuilles verdissaient déjà
au-dessus des ronces quand je vis ma petite Jeanne pour la première
fois?
La haie a fleuri, puis elle s'est dépouillée pour refleurir encore.
C'était notre rendez-vous le plus cher. L'amour nous le consacrait, et
le printemps et tout un essaim de jeunes souvenirs.
C'est là quelle m'avait dit: «Lucien», et que je lui avais répondu:
«Jeanne».
Aucun autre aveu ne s'était échangé entre nous jamais, parce que nous
aimions comme le coeur bat, tout naturellement. C'était notre existence.
Nos âmes s'entendaient sans parler. Nous n'avions qu'une âme.
Ce matin, je me suis trouvé seul sous le grand châtaignier. Hier, elle
m'avait dit: «On est bien qu'ici...»
J'ai attendu. Les branches parfumaient le vent, qui les balançait
doucement. C'est bon d'attendre quand on sait que la bien aimée va
venir.
Mais Jeanne ne venait pas et j'avais longtemps attendu. L'inquiétude m'a
pris. Notre chère malade était si faible hier au soir!
J'ai franchi la haie.
De là on voit toute la route.
La route était déserte.
Oh! Jeanne! Jeanne! Mon anxiété, à peine née, allait déjà grandissant.
Je me suis dirigé vers la petite maison. Les volets étaient fermés, la
porte aussi. Que voulait dire cela?
Le souffle a manqué à ma poitrine.
J'ai frappé, pas de réponse.
Un paysan était à vanner du froment à cinquante pas de là, devant la
porte de la métairie. Comme j'allais frapper encore, il m'a crié:
--Ce n'est pas la peine de cogner, il n'y a plus personne.
Je restai là tout étourdi.
C'était comme si j'eusse reçu un grand coup au-dedans de la poitrine.
La métayère, cependant, était sortie sur le pas de sa porte à la voix du
vanneur. Elle m'appela, disant:
--La pauvre dame a laissé quelque chose pour vous en partant.
--Elles sont donc parties! m'écriai-je.
--Oui, comme ça, de grand matin, dans une carriole.
Et la dame était fièrement pâle.
--Parties pour quel endroit?
--Je ne sais pas. Voilà le paquet. Vous donnerez bien quelque chose pour
la peine.
Je m'éloignai avant de rompre l'enveloppe. Je n'osais pas. J'attendis
plusieurs minutes. Le hasard avait dirigé mes pas vers notre haie, dont
le soleil chauffait maintenant les feuilles odorantes. Je m'assis ou
plutôt je tombai en gémissant à la place même où j'avais vu ma petite
Jeanne cueillir des primevères par ce beau soir de printemps....