Pièce numéro 16

(Note écrite et signée par Lucien Thibaut. Main tremblante, surtout au

début.)

(Sans adresse ni date. Vraisemblablement du mois de novembre 1864.)

Jamais je n'avais rien ressenti qui pût me faire craindre une affection

morbide du cerveau.

Je ne crois pas encore que je sois menacé de folie.

Il y a des accidents isolés que provoque, par exemple, une vive colère,

ou qui viennent à la suite d'une émotion par trop douloureuse.

Il y a huit jours, un soir, chez moi, après avoir pris connaissance de

deux lettres sans signatures, à moi remises par Mme veuve Péry,

j'éprouvai des symptômes singuliers.

Un peu avant minuit, épuisé que j'étais par l'effort qui torturait ma

pensée, car je mesurais, je comptais les obstacles entassés entre moi et

le bonheur, j'éprouvai tout d'un coup une sensation de grand repos comme

quelqu'un qu'on arracherait aux angoisses d'une lutte désespérée.

J'entends d'une lutte physique. La sensation avait lieu _dans le corps_.

Elle était une détente des muscles et des nerfs.

Je ne dormais pas, j'en suis sûr, trop sûr, puisque semblable phénomène

s'est reproduit à plusieurs reprises dans les huit jours qui viennent de

s'écouler.

J'analyse ici mon état une fois pour toutes, désirant n'en plus parler

jamais.

Je répète en outre à Geoffroy de Roeux, mon seul ami, entre les mains de

qui cette déclaration ira tôt ou tard avec le reste des écrits dont

l'ensemble formera mon histoire--ou mon testament,--je répète à Geoffroy

que j'ai conscience absolue de n'être pas fou.

Le soir dont je parle, j'étais bien portant de corps.

Par comparaison avec la misérable fièvre qui m'avait tenu depuis que

j'avais quitté Jeanne et sa mère, j'étais même très bien portant.

Mes idées étaient nettes, plus nettes assurément qu'à aucun autre

instant de cette terrible soirée.

Seulement je ne souffrais plus. Je regardais sans colère _personnelle_

les deux lettres anonymes qui étaient là sur ma table, et la pensée de

Jeanne elle-même ne m'affectait plus que d'une manière indirecte.

Il en était de même pour la pensée de moi.

Me fais-je bien comprendre? J'ai peur que non. J'y mets sans doute trop

de ménagements par la frayeur que j'ai de passer pour un homme en état

de démence.

Et n'est-ce pas déjà folie, Geoffroy, que de compter à ce point sur une

amitié que vous ne m'avez jamais jurée?

Amitié si douteuse, mon Dieu! à mes propres yeux, que je n'ai pas encore

osé vous envoyer mes confessions, écrites pour vous, pour vous seul!

Ô Geoffroy! mon frère! mon espoir unique! si tu me manquais, tout me

manquerait!

Si tu ne m'aimes pas encore comme il faut qu'on m'aime, tâche de

m'aimer. Je mérite d'être aimé autrement que les autres, puisque je

souffre plus que les autres. Je me dis: Il m'aimera quand il aura lu. Je

le crois, je le sais, j'en suis sûr. C'est ma foi et c'est mon salut.

Si tu venais vers moi! si je me réchauffais, serré contre ta

poitrine!... Pour toi, donc, je m'explique entièrement, pauvre créature

qui a honte d'elle-même.

La pensée de Jeanne ne me blessait plus le coeur, parce que j'avais un

autre coeur. Je n'étais plus moi. J'étais un autre. Est-ce clair, à la

fin?

Ah! je ne sais. Je désespère d'exprimer cela par des mots. Essaye de

comprendre, Geoffroy, je t'en prie, car c'est bien cela: j'étais un

autre. Un autre qui? Un autre moi. Je me sentais ému froidement, comme

si on m'eût raconté l'histoire d'autrui.

Écoute bien: j'arrive à peindre exactement mon état. Au lieu de

souffrir au premier degré, je n'avais plus qu'un reflet de souffrance.

Ce reflet s'appelle la pitié. Eh bien, j'avais pitié, dans la mesure

ordinaire des âmes compatissantes, de deux pauvres enfants écrasés par

le malheur et qui s'aimaient saintement dans leur détresse. Le jeune

homme s'appelait Lucien, la jeune fille Jeanne. J'aurais voulu de tout

mon coeur les secourir.

Mais en voyant ce Lucien aux prises avec l'agonie d'amour,

j'éprouvais--et c'est là le repos dont je te parlais tout à

l'heure,--oui j'éprouvais quelque chose de ce sentiment inhumain avoué

par Lucrèce, le poète des égoïsmes païens:

_Suave_, _mari magno, turbantibus oequora ventis._

_E terra magnum alterius spectare laborem._

Il est bon, il est doux, quand la tempête bouleverse la grande mer, de

contempler, à l'abri, sur la grève, la grande détresse d'un _autre_...

L'autre, c'est le naufragé, luttant contre les flots.

Il n'y a pas au monde une pensée plus désespérément odieuse.

Mais elle est vraie, et nous le prouvons chaque jour, tous, tant que

nous sommes, en courant à perte d'haleine, comme des chacals en chasse,

après les émotions tragiques.

Oui, elle est vraie,--et je me complaisais dans le bien être de la

vision qui me montrait mon propre supplice, supporté par _un autre_.

Tu verras plus tard, Geoffroy, où me conduisit l'étrange phénomène de

dédoublement qui se produisit en moi pour la première fois, ce jour-là.

Aujourd'hui, j'ai tout dit. Je n'en puis plus. Il me semble que j'ai

soulevé une montagne.

Le dernier vivant · 第 75 / 341 题