(Lettre écrite et signée par Mme Thibaut.)
_M. Lucien Thibaut, à Yvetot._
Dieppe. 20 octobre 1864.
Mon cher enfant.
Nous avons un automne magnifique ici et cette chère Olympe nous traite
si bien que nous prolongeons un peu notre séjour. La richesse ne fait
pas le bonheur, c'est vrai, ou du moins on le dit, mais il faut pourtant
être à son aise pour avoir, comme notre Olympe, un château aux portes de
la ville.
Tout ça me fait penser à toi, à ton établissement. Tu sais que mon plus
ardent désir est de te voir marié. Tes soeurs et moi, Dieu merci, nous
ne pensons pas à autre chose. Nous nous réveillons la nuit pour en
parler.
Ce n'est pas que j'ajoute foi à ces bruits ridicules qui sont venus
jusqu'à mon oreille, mais enfin, ces bruits-là, tout bêtes qu'ils sont,
ne diminuent pas mon envie de voir ton sort assuré.
Notre Olympe est admirable pour nous. Ah! si la chance avait voulu...
enfin, n'importe. Ce qui est certain, c'est que ta nomination t'a donné
une valeur que tu n'avais pas: j'entends au point de vue matrimonial.
Aussi, tes soeurs et moi nous avons renoncé à la pauvre Ida Moreau que
nous aimions de tout notre coeur, mais qui ferait un parti par trop
ordinaire. Nous pouvons maintenant choisir.
Et puis son père et sa mère se portent comme des charmes. Ce qui lui
reste à avoir, elle l'attendra longtemps.
Moi, les _espérances_, je ne les compte que pour mémoire. (Le mot
espérance était souligné au crayon, sans doute de la main de Lucien.)
Il faut que j'en parle encore: oui j'avais fait un beau rêve autrefois,
et je crois qu'il aurait été assez de ton goût, mon coquin! Notre Olympe
était orpheline, elle avait dix mille livres de rentes en bon bien venu.
Avec ça, jolie comme un coeur! Et des manières! Et une éducation! Et une
conduite! Enfin tout, quoi! C'est le gros lot, celle-là.
Mais elle a fait mieux, on ne peut pas dire le contraire. Ce n'est pas
que le marquis de Chambray fût un petit mari bien mignon, mais il avait
son asthme et ses soixante-sept ans. J'appelle ça un placement en
viager. Je suis drôle, pas vrai, mon chéri?
Eh bien! après? est-ce que nous ne sommes pas tous mortels? Notre Olympe
a soigné son bonhomme mieux qu'une soeur de charité. Et une conduite!
mais je l'ai déjà dit.
Il aurait été le dernier des misérables s'il ne lui avait pas tout donné
à son décès, puisqu'il n'avait que des neveux à la bretonne.
Maintenant, elle est veuve. Elle a soixante mille livres de rentes, un
château, un hôtel; elle est plus jeune et plus jolie que jamais.
Sais-tu qu'on parle d'éventualités, de succession possible, probable
même? Tu n'es pas sans avoir eu vent de la tontine des cinq
fournisseurs. Le début de l'histoire n'est pas très propre, mais on
calomnie toujours l'argent par jalousie. C'est la fable du raisin qui
est trop vert.
Il paraît que le marquis était neveu du dernier vivant de la tontine, le
fournisseur, comme on l'appelle, qui se cache à Paris et qui vit comme
un rat dans une cave. Il a près de cent ans et personne ne sait le
compte absurde des millions qu'il ne pourra emporter dans l'autre monde.
Est-ce vrai? Moi je ne sais pas; Olympe hausse les épaules quand on veut
lui toucher un mot de la chose. En tous cas, qu'est-ce que cela nous
fait, puisque ce serait folie de songer encore à elle dans la position
où elle est pour un morveux de petit magistrat comme toi? On ne se
démarquise pas pour devenir Mme Thibaut, _substitute_. C'est dommage.
Mais sans aller chercher midi à quatorze heures, c'est-à-dire Mme la
marquise de Chambray, tes soeurs et moi nous ne sommes pas au dépourvu.
Nous avons battu les buissons dans tout le voisinage, et je te promets
que nous ne sommes pas revenues sans gibier. On pourrait déjà t'offrir
tout un panier de poulettes à choisir.
Mauvais sujet! vois-tu, ça me rend gaie de penser à tes noces. Tu es si
tranquille! Tu rendras ta petite si heureuse! Seulement, attention à ne
pas te laisser mettre le pied sur la tête. Un homme doit rester le
maître chez lui. Ceux qui donnent leur démission ne sont jamais aimés.
Nous recauserons de ça en temps et lieu.
Pour en revenir, tes soeurs et moi nous avons commencé par trier dans le
bouquet pour ne pas trop t'ennuyer par l'embarras du choix.
Car nous sommes unanimes à ne point nous dissimuler qu'il faudra te
marier à la cuiller, comme on donne la bouillie aux petits enfants.
Ah! je suis gaie quand ce sujet me tient. Je l'ai déjà dit, mais tant
pis.
Il reste trois noms, après triage fait. Et avec quel soin! Célestine et
Julie se sont disputées, il fallait voir! et moi aussi. Nous étions
comme trois harpies. Elles t'aiment tant! Et moi donc!
Fifi, ne va pas nous chanter à présent que tu veux rester garçon, c'est
bête, ni que tu as tes idées à toi comme les Moreau essayent d'en faire
courir le bruit: une petite pécore sans position et dont la mère ne voit
personne à Yvetot. Est-ce que je sais moi! j'ai grondé Julie et
Célestine qui se faisaient du chagrin avec tous ces cancans. Je te
connais, puisque je t'ai fait, pas vrai?
Tu es incapable de mal tourner.
Allons donc! mon Lucien! épouser une aventurière sans le sou!
Les Moreau ont fait des pertes dans le Crédit mobilier. Ça les aigrit.
Ils voudraient voir des désagréments à tout le monde.
Je commence. Il y a donc d'abord Mlle Sidonie de la Saudraye, bien
venu 3.700 francs de rentes, en chiffre rond. Espérances à peu près
autant. Les parents ne sont plus très jeunes et la maman tousse.
Pas jolie de figure, mais taille superbe--elle est aussi grande que
toi;--un peu maigrette et longuette, mais, avec du coton, ni vu ni
connu; les cheveux un petit peu roux, mais les blondes sont à la mode,
un petit peu jaune de teint, mais on aime les pâles à présent, et elle a
une gentille pointe rouge au bout du nez qui la relève: bonne
orthographe, gentille écriture, joli caractère, une voix agréable comme
un flageolet, et bien pensante.
Tu sais? tu lui plairas du premier coup. Tout le monde lui plaît. Il
faut penser à ta timidité. Sidonie est si bonne, si bonne, si bonne
qu'on y entre comme dans du beurre, mais une conduite! Tu vois, je l'ai
mise la première. C'est presque ma candidate.
Passons au n°2, qui est Mlle Maria Mignet, la fille du receveur: une
simple pension de mille écus pour dot et l'héritage de son oncle en
perspective. Ne fais pas la petite bouche, coco: il y a, dans le ventre
du receveur, les moulins du Theil, les trois fermes de la Rivière et
une part dans la forêt de Blené. Je ne lâcherais pas le tout pour deux
cent mille francs, au bas mot. Hé?
Tu peux même mettre deux cent cinquante. Le receveur est veuf. Il a
soixante-cinq ans et cinq mois. Sa goutte a déjà remonté l'année
dernière.
Quant à Maria elle-même, vingt ans juste, toute rose, toute ronde, des
dents de lait, des cheveux de soie, élevée au sacré-coeur de Rouen,
jouant du piano mieux qu'une serinette, apprenant le catéchisme aux
petits enfants du quartier, enfin un joli parti tout à fait.
Je ne parle même pas de la conduite.
C'est la protégée de Julie....
(Ici Mme Thibaut était arrivée au bout de ses quatre grandes feuilles
de papier, mais, en femme de ressources, elle avait continué d'écrire en
croisant les nouvelles lignes par-dessus les anciennes, ce qui est
adroit, mais rend les lettres de ces dames aussi difficiles à déchiffrer
qu'un manuscrit du quatorzième siècle.)
J'arrive à celle que porte ta soeur Célestine, le n°3 et dernier:
Mlle Agathe Desrosiers, dix-huit ans, cent mille écus placés en 4-1/2
pour cent et deux maisons à trois étages, en ville. Est-ce beau? Il y a
un revers. Tu as connu son père qui était--hélas!--huissier, mais il est
mort.
Radicalement orpheline. Tout ce bien là venu. Peu d'orthographe, des
manières plus que simples, mais bonne enfant, de la conduite, et
mignonnette, malgré un léger défaut dans la taille.
Mon coco, on ne peut pas tout avoir. Avec l'orthographe et sans la
déviation, ce parti-là ne serait pas pour ton nez. Je l'évalue à 20.000
livres de rentes. Hein, garçon? Tu roulerais coupé, si tu voulais, et tu
aurais ta campagne.
Voyons, mon Lucien, ne faisons pas l'enfant. Tu as l'âge de te placer
comme il faut, crois-moi, ne te laisse pas rancir. Ces romans de
jeunesse peuvent gâter une position pour toujours. C'est le coup de
pouce sur la poire. Dans deux ans d'ici il faudra peut-être
redégringoler jusqu'à Ida Moreau.
Réfléchis. On ne te met pas le pistolet sous la gorge. Nous te donnons
huit jours pour peser et contrepeser les avantages des unions proposées.
Dès que tu m'auras répondu, je ferai la demande, et puis tu viendras
voir la minette pour ne pas épouser chat en poche.
Et puis encore, six semaines ou deux mois.... Ah! quel agréable moment!
Lucien, c'est le plus beau jour de la vie.
Je t'embrasse comme je t'aime; sois sage et décide-toi.
Ta mère, etc.