As-tu lu? bon! D'abord j'ai trouvé ce billet absolument impertinent. Je
n'ai jamais été avec ma Fanchonnette que dans de très bons endroits.
Et il y a un temps immémorial que je n'ai été nulle part avec une autre
que ma Fanchonnette.
La première idée qui m'est venue, c'est que tu voulais me l'épouser sous
le nez, ce qui aurait été malhonnête de ta part.
Mais je me suis calmé en songeant que tu ne la connaissais seulement
pas. J'ai jeté le chiffon anonyme et je n'y ai plus songé.
Hier soir, parlons désormais sérieusement, ta lettre est arrivée. Elle
m'a expliqué un peu l'hébreu impertinent du billet.
D'après ta lettre «ladite jeune personne» est la fille de ce vieux
Rodrigue de baron. Celui-là, j'ai bien le droit d'en faire les honneurs
puisqu'il était un peu mon cousin par sa femme.
Tiens, justement au même degré, et même plus près, je crois, que la
perfection des perfections, mon autre cousine, la divine Olympe. Tu l'as
donc oubliée depuis qu'elle est marquise?
Mon père ne voyait pas la baronne Péry de Marannes. Ils s'étaient
brouillés, je ne sais pourquoi. Ceci est pour répondre à ta question. La
mère et la fille sont des étrangères pour moi. Je ne les connais ni
d'Ève ni d'Adam, je l'affirme sur l'honneur.
Voilà qui est dit. À ce sujet, le billet anonyme se trompe absolument.
Comment peut-il se tromper tant que cela et me radoter à moi-même qu'il
m'a rencontré avec une personne que je n'ai jamais vue, je n'en sais
rien et m'en bats l'oeil. Je méprise les charades, ne sachant pas les
deviner.
Mais, mon vieux Lucien, il y a autre chose, malheureusement. Je suis
presque marri de ne pouvoir remplir les intentions charitables de
l'anonyme, car tu vas te casser le cou, c'est clair. As-tu idée, entre
parenthèses, de ce que peut être l'anonyme?
Les belles dames prennent souvent ce style de procureur quand elles vous
lancent ainsi des gredineries non signées.
As-tu une belle dame à tes trousses?
Moi, j'ai songé à ta bonne mère. Je l'approuverais palsambleu! Ou à une
de tes soeurs.
La chose sûre, c'est que la fille de mon honoré cousin, le seigneur de
Marannes, ne doit pas valoir très cher.
Il est bien établi que le billet ment: je suis amoureux jusqu'au délire,
et par continuation depuis les temps les plus fabuleux, de mon idole, de
ma houri, de mon délicieux petit bijou, de ma Fanchette chérie, mon
ange, mon diable, ma ruine, mon salut que tout Paris me connaît et
m'envie, et qui me fait enrager en dansant avec tout Paris. Je me moque
donc de toutes les Jeanne de l'univers et principalement de la tienne.
Mais, et sois assez perspicace pour remarquer que ce mot, prononcé pour
la seconde fois, est écrit en lettres capitales, mais, dis-je, cela
n'empêche pas du tout le billet anonyme de mériter considération. Quant
à moi, il m'a beaucoup frappé.
Que diable! je ne suis pas le seul être au monde qui puisse se damner
avec une Jeanne comme la tienne. Il y en a des quantités d'autres, je
t'en donne ma parole d'honneur.
Or, mon brave Lucien, mon cher camarade, tu n'es pas du bois dont on
fait des maris résignés. Non. L'autre mois nous causions encore de toi,
Geoffroy et moi. En voilà un qui fait son chemin! Nous disions que tu
étais la meilleure et la plus noble nature d'entre nous tous: capable,
selon le sort, d'être heureux à titre larigot ou malheureux comme on ne
l'est pas.
Si Geoffroy était à Paris, c'est lui qui filerait son noeud en deux
temps pour courir à ton salut; mais la France, sa patrie et la nôtre, a
besoin de lui dans les contrées étrangères. Allez! j'écrirais aussi bien
qu'un autre, en beau style bête, si je voulais.
Je te dis, moi: réfléchis avant de piquer ta tête. C'est diablement
grave. Ma parole, je regrette presque le renseignement fourni ci-dessus,
tant j'ai le pressentiment que ton affaire n'est pas bonne.
Encore une fois, il était mon parent; je puis parler de lui la bouche
ouverte; il faut avoir tué père et mère pour entrer comme cela
volontairement dans la famille de cet imbécile coquin.
N'y entre pas, vieux Lucien, je t'en prie! Il doit y avoir quelque
mauvaise histoire là-dedans.
Pour un peu, vois-tu, je te dirais que j'ai menti. Et, tiens, s'il faut
cela pour te sauver, ça y est: je connais ta Jeanne, j'ai soupé avec
elle plutôt dix fois qu'une; elle boit le Champagne comme un chérubin du
ciel et lève l'une et l'autre jambe à hauteur de carabinier.
Parole sacrée. Porte-toi bien.
_Post-scriptum_.--Si tu connaissais ma Fanchonnette, tu comprendrais la
vanité de pareils propos. Voilà une jeune personne! Mais, ventre de
biche, je ne l'épouse pas.