Celle-là était bien «la petite Jeanne.»

Et certes, elle n'avait rien de commun avec la belle dame inconnue.

Pourquoi le regard doux et profond de cette dernière restait-il entre

moi et la gaieté enfantine du portrait?

Je fus longtemps à regarder Jeanne, détaillant avec un intérêt que je ne

pouvais définir l'exquise délicatesse de ses traits. J'avais plaisir à

admirer la bonté vraiment angélique de sa joyeuse figure. Chez Jeanne

tout était bon, même sa petite pointe d'espièglerie.

La main de Lucien remuait les papiers du coffre, et il disait:

--C'est ce mois-ci qu'elle va avoir ses vingt ans.

Il ajouta d'un accent impatient:

--Dis donc au moins comment tu la trouves?

Le mot ne me vint pas, et je répondis:

--Comme on doit bien l'aimer!

Il fit mine d'activer sa recherche parmi les papiers.

Je ne pouvais voir l'émotion de son visage qu'il détournait avec une

sorte de honte.

Sa voix trembla quand il reprit:

--Oui, on l'a bien aimée!

Il s'interrompit, puis ajouta:

--Trop aimée!... mais ce portrait ne dit rien. C'est du noir et du

blanc. Qui pourrait deviner, en voyant cette chose muette et morte, la

vie du regard, la grâce du mouvement, l'attrait du repos? et la voix? et

l'accent? et l'ineffable harmonie de l'ensemble? qui pourrait deviner

cela?

--Moi, murmurai-je involontairement, les yeux toujours fixés sur le

portrait de Jeanne.

Certaines vues ont la faculté de produire, par l'intensité du regard, le

phénomène stéréoscopique.

Je voyais la photographie s'arrondir et prendre des reliefs comme si un

souffle mystérieux eût soulevé et gonflé les plans de la pauvre chère

image. J'avais devant moi la ravissante enfant, et je ne mentais même

pas en parlant de vie, de mouvement, d'harmonie, car il me semblait que

ma volonté pouvait animer les divins contours de la statue. Lucien ne se

tourna pas encore de mon côté, mais tout son corps avait des

frémissements, et il balbutia d'un accent troublé:

--Toi! toi aussi, Geoffroy! Rends-moi ma petite Jeanne!

Puis, riant péniblement et, à ce que je crus, refoulant un sanglot, il

ajouta:

--Non, garde-la. Je ne suis pas jaloux. Qui sait? Il y a peut-être de la

terre dans ces cheveux blonds si doux, si parfumés, qui remuaient leurs

boucles flexibles au moindre mot de sa bouche plus rose que les roses.

Qui sait? Ses grands yeux bleus comme le ciel ont peut-être éteint la

flamme adorée de leurs prunelles. Ma Jeanne! ma Jeanne! Oh! qui sait?

Dieu ne veut rien me dire! Peut-être que son pauvre mignon petit corps

est rongé par les vers au fond d'une tombe. Non, non, je ne suis pas

jaloux. Je suis mort, si elle est morte!

Il avait quitté son siège pour s'agenouiller auprès du coffre sur lequel

il se penchait.

Je croyais qu'il continuait sa recherche parmi les papiers, mais

bientôt, je le vis immobile, puis tout à coup il chancela, et je n'eus

que le temps de le prendre dans mes bras pour l'empêcher de s'affaisser

sur le plancher.

C'était un fardeau, hélas! bien léger: tout au plus le poids d'une

femme.

Quand je l'eus relevé, il resta un instant appuyé contre ma poitrine. Il

respirait avec effort. Sa parole était celle d'un agonisant.

J'eus peur. J'avais vu mourir quelqu'un ainsi debout.

Mais, s'il est possible, quelque chose me frappait plus douloureusement

encore que cette pâleur menaçante, c'était le _vieillissement_ soudain,

extraordinaire, je dirais volontiers magique, qui s'était opéré dans

tout son être.

J'ai dû dire que, contre la coutume, les années avaient rajeuni mon

malheureux camarade de collège jusqu'à lui donner presque la tournure

d'un enfant. Tout en lui, au premier aspect, m'avait paru amoindri,

effacé, réduit à ces apparences indécises qu'on retrouve parfois dans

l'extrême vieillesse, mais qui sont surtout le propre de l'adolescence,

luttant contre le travail de formation.

Maintenant il avait son âge.

Plus que son âge: c'était un homme mûr. La crise d'angoisse qui tendait

chaque fibre de son être lui restituait la virilité et la fierté.

Ce n'était pas la force revenue qui le faisait homme, c'était la

douleur.

Son aspect éveillait l'idée de cet héroïsme passif qui est la gloire des

martyrs.

J'essayais de le réchauffer contre ma poitrine, car son contact me

faisait froid et j'étais secoué par ses frissons.

Il me dit, et je n'oublierai jamais cela:

--C'est bon de s'appuyer sur un coeur.

Pauvre, pauvre Lucien! J'eus remords comme s'il m'eût reproché sa

solitude.

Au bout d'un instant, ses paupières humides découvrirent le profond

regard de ses yeux. Il essaya de sourire, et reprit doucement:

--Je ne mourrai pas encore de cette fois. Merci, Geoffroy. Je n'ai pas

le droit de mourir. Tu peux me lâcher maintenant, je me tiendrai bien

debout. En effet, il se mit sur ses pieds sans trop d'effort, après quoi

il me serra la main en murmurant:

--Ce n'est pas gai un ami comme moi. Merci encore. Je veillerai à ne

plus t'effrayer ainsi; car tu es tout blême, Geoffroy, mon bon Geoffroy.

Je pressai sa main entre les miennes sans répondre. Son sourire

persistait. Il se figeait sur ses lèvres et faisait mal à voir.

--N'est-ce pas, demanda-t-il tout à coup en prenant un ton dégagé qui

sonnait faux, n'est-ce pas qu'il est gentil mon cher petit portrait?

C'est tout ce qui me reste d'elle. On ne devinerait guère que c'est le

portrait d'un assassin.

Je crus avoir mal entendu.

Et pourtant, j'avais ouï dire... Était-ce donc vrai?

Des lèvres, plutôt que de la voix, je répétai ce mot: _Assassin_!

Lucien détourna la tête, ne pouvant plus garder son navrant sourire.

L'effort qu'il faisait pour ne pas pleurer le brisait.

Le dernier vivant · 第 48 / 341 题