Le coffre était plein de papiers en liasses. La main de Lucien s'y
plongea avec une sorte de frémissement nerveux. Il poursuivit:
--Laisse-moi te dire ceci qui a son importance: le roman de Wilkie
Collins m'a beaucoup frappé, frappé jusqu'à l'angoisse. Il y a dans son
récit des lacunes qui me donnaient la chair de poule, parce que je les
remplissais avec ce qui m'appartient de douleurs et de terreurs. Il y a
aussi des invraisemblances si naïves qu'on les croirait préméditées pour
prêter à la fiction une couleur entière de vérité. Je connais ces
invraisemblances. Elles abondent dans ma propre histoire qui est vraie.
Il mit sur moi son regard fixe et demanda:
--As-tu rencontré de ces gens nerveux qui ne peuvent entendre parler
d'une maladie sans en ressentir aussitôt les symptômes? Moi, je suis
comme cela, non pas pour ma santé, mais pour mes aventures, on plutôt
pour _mon_ aventure, car je n'en ai eu qu'une seule en toute ma vie. J'y
rapporte ce que je lis, ce que j'entends, ce que je vois, j'y rapporte
tout. Il y a des moments où il me semble que mon aventure m'a poursuivi
jusqu'au fond de ce refuge, et que j'y suis entouré par de misérables
subalternes à la solde du démon en chef qui a joué le principal rôle
dans la comédie de mon malheur. Ce M. Wilkie Collins n'a jamais entendu
parler de moi, c'est certain; il ignore le premier mot de ma triste
biographie, et pourtant, j'ai nourri souvent et longtemps la fantaisie
de l'aller trouver en Angleterre, de l'interroger pour savoir si,
derrière le travail de son imagination, il y a un fait, un tout petit
morceau de mon fait à moi.... Veux-tu voir Jeanne?
Ces derniers mots me donnèrent un tressaillement.
Je ne sais pourquoi ils ramenèrent devant mes yeux l'image charmante de
l'inconnue qui tout à l'heure s'était montrée au seuil de l'appartement
voisin.
Je l'ai dit, je ne croyais pas que ce fût Jeanne, et pourtant ce nom,
prononcé à l'improviste, me fit revoir le visage noble et triste de
celle qui venait voir Lucien, mais qui ne voulait pas être vue.
Lucien me tendait un portrait, je le pris avec empressement. C'était une
simple carte photographique, encadrée de papier verni.
Jamais je n'avais rien vu de si joli que la fillette qui me souriait
dans ce pauvre cadre.