PLAISIRS FORAINS

Je me suis égaré hier à la foire ou la fête des Invalides parmi les

bruyantes baraques, les tirs et les loteries. Je n’avais pas vu cela de

près depuis bien longtemps et il m’a paru que cette industrie était

plutôt en décadence ou du moins dans un état affligeant de stagnation.

Je vois bien que les chevaux de bois sont devenus des cochons, des

vaches ou des aéroplanes; il n’y a même plus aucun cheval dans ces

ménageries tournantes, mais elles tournent toujours du même train et du

même bruit. Les musées d’anatomie qui avaient été plus ou moins prohibés

ont refait leur apparition depuis quelque temps et ce sont peut-être les

choses les plus curieuses, mais pas les plus courues, qu’on puisse voir

là. Rien. C’est fort mélancolique et probablement fort moral, mais aussi

fort déprimant. Il faut que le comique se mêle à tout. Donc, c’est là

que se perpétuent en cire, mêlées aux représentations anatomiques et

pathologiques, les effigies de quelques malandrins et de leurs victimes;

ce n’est pas assez d’avoir été assassiné, on est perpétué, pour une

éternité relative, dans ces bagnes de hideurs! Nulle différence de

beauté entre le tué et le tueur et j’ai vu prendre l’un pour l’autre.

Cela donne une bonne idée de la justice de l’histoire. Plus loin, ce

sont des tableaux vivants d’une nouveauté aussi piquante que leurs

titres: le Crépuscule, la Nuit, le Sommeil de Vénus! En intermède, un

monsieur décoré de plusieurs ordres magnétise la jeune Égyptienne qui,

soudain atteinte de lévitation, s’élève et plane devant les spectateurs

ébaubis. Mais tout cela est mesquin, pauvre, et ne rappelle que bien

médiocrement les vieilles baraques de jadis, si animées, si

retentissantes. Peu de monde et pas très gai. Ces divertissements

semblent s’acheminer vers le marasme définitif.

Dissociations · 第 85 / 99 题