C’est une fête que j’ai vue naître et que je serais bien fâché de voir
mourir. Il faut, ce jour-là, avoir envoyé du muguet, comme il faut en
avoir reçu. On en envoie à qui l’on aime, on en reçoit de qui vous aime,
car le muguet porte bonheur et on ne saurait que vouloir le bonheur des
êtres que l’on aime. Qui a inventé cela? Peut-être les fleuristes.
Peut-être les petites ouvrières de Paris, qui sont si superstitieuses.
Mais au moins c’est là une jolie superstition à laquelle je me plie
volontiers et, tout comme un autre, je serais très malheureux si
quelques brins ne m’en étaient point parvenus dans la journée. Ne le
croyez-vous pas? Vous avez raison de ne pas le croire tout à fait. Je
suis d’une superstition sérieuse et il faut autre chose que le
manquement à un rite pour m’émouvoir. Je suis encore bien plus incapable
de me fleurir moi-même de muguet pour faire croire qu’on a pensé à moi.
C’est ce que je vis hier. Comme j’étais entré chez une fleuriste, je vis
arriver une vieille dame qui choisit quelques brins de muguet, les
attacha aussitôt à son corsage et sortit d’un pas plus léger. Personne
n’avait songé à elle et elle ne pouvait le supporter, ni surtout
supporter que les passants s’en aperçussent. Était-ce comique ou
était-ce touchant? Les deux à la fois, peut-être. Il y avait aussi dans
ce geste quelque fierté de sentiment. On consent encore à être abandonné
et malheureux, mais en secret. La peine devient plus lourde, que les
autres voient et qu’ils peuvent commenter. Des gens ont horreur d’être
plaints. Ils sont un peu de la race des martyrs, qui ne consentaient pas
à avouer leur douleur. Je sympathise assez avec ces natures-là. Elles
sont fortes et elles sont fières. Pourtant il faut bien reconnaître
qu’elles ont plus de vanité encore que de fierté et que leur force est
en partie faite de feintise. N’importe! Cela vaut mieux que les
geignards.