L’abolitionnisme est une invention anglo-saxonne, scandinave, un peu
allemande aussi peut-être, en tout cas protestante. Mais elle n’en est
pas plus mauvaise pour cela. Que veulent abolir les abolitionnistes?
Tout simplement la dernière forme de l’esclavage, qui est, sous couleur
de réglementer la prostitution, l’assujettissement de la femme à
diverses lois qui ne sont faites que pour elles et qui souvent disposent
de sa liberté. L’abolitionnisme est spécialement dirigé contre les
maisons closes. Dans la France étatiste, ce mouvement n’a encore eu
aucun succès. Cependant, épisode assez peu connu, il paraît qu’une
commission fut formée à ce sujet par M. Combes. Elle avait même pris
contre la réglementation les mesures les plus radicales (le contraire
serait bien étonnant), mais la réforme est demeurée purement verbale
(c’est assez l’ordinaire). La vérité est que cela n’intéresse personne,
ni les uns parce que de telles questions leur répugnent ou leur font
peur, ni les autres parce que la garantie de l’État leur semble
salutaire, ni enfin les femmes soumises qui trouvent dans les règlements
mêmes une certaine sécurité et dans les maisons closes un refuge assuré.
Restent les philosophes et les féministes qui, pour des motifs qui ne
diffèrent pas essentiellement, voudraient qu’on respectât la liberté des
femmes comme on respecte la liberté des hommes en ce qui touche les
rapports des deux sexes. Ils considèrent les règlements de police
sexuelle comme un anachronisme. Beaucoup de médecins les considèrent
également comme une vexation inutile. Il est du moins certain que les
prostituées insoumises étant infiniment plus nombreuses que les autres,
il n’y a aucune raison valable pour maintenir à l’égard de quelques-unes
une réglementation à laquelle la plupart échappent. Un magistrat anglais
répondait à un témoin qui se plaignait d’une prostituée: «En Angleterre,
il n’y a pas de prostituées. Il n’y a que des Anglaises libres.» Nous
sommes loin de concevoir ainsi la dignité humaine et la dignité
nationale.