INAUGURATIONS

Nous nous croyons bien libres de préjugés et au fond nous avons conservé

presque tous ceux du vieux temps auxquels nous en avons ajouté de

nouveaux. Celui de l’inauguration est un des plus tenaces. Il semblerait

qu’une chose est finie quand elle est faite et qu’il n’y a plus rien à

ajouter à un pont, à une rue, quand on passe librement, qu’ingénieurs et

ouvriers ont quitté la place. Erreur. Il reste encore à l’inaugurer.

C’est ainsi qu’on vient d’inaugurer le boulevard Raspail où le public

passe de bout en bout depuis plusieurs années. Je sais bien, la fête

n’est qu’un prétexte à palmes, mais quelle utilité y a-t-il que des

messieurs sans élégance viennent en personne faire semblant d’être les

premiers à parcourir cette voie déjà banale? Cependant les habitants

seraient froissés si on négligeait cette formalité. C’est un usage, bien

plus, c’est un rite. Je ne sais plus si van Gennep s’en est occupé dans

ses _Rites de passage_, qui concernent surtout la vie humaine et en

marquent les étapes, mais l’inauguration est évidemment un acte rituel

et qui, dans l’origine, eut pour but de conjurer les puissances

naturelles et de leur imposer le respect d’une nouveauté. Ce n’était pas

sans doute une petite affaire, dans les temps primitifs, d’établir un

pont au-dessus d’une rivière. Il y fallait des cérémonies d’une

complication décourageante et d’abord l’assentiment des génies de la

rivière troublés dans leur possession. Ensuite l’Église les exorcisa et

il n’y a pas longtemps qu’elle est exclue de la cérémonie. En beaucoup

de régions on passerait avec répugnance sur un pont qui n’aurait pas

reçu le baptême. Et nous y voilà: toute inauguration est un baptême.

Dissociations · 第 51 / 99 题